Après Chanteloup-les-Vignes, sentiment d’injustice et guet-apens rythment les cités

L’« expérience de l’injustice » chez les « jeunes de cité » semble, au regard des enquêtes menées dans les « quartiers », atteindre son point culminant avec le récent saccage du cirque de la Compagnie des Contraires au cœur de la cité de la Noé, à Chanteloup-les-Vignes (Yvelines) ce week-end.

Les multiples destructions urbaines ont été le résultat des plusieurs affrontements entre forces de l’ordre et des groupes d’habitants connus pour leurs activités violentes ou illicites. Si les émeutes constituent la partie visible actuelle de l’iceberg, dans nos recherches quotidiennes, nous constatons que les sentiments d’injustice, d’abandon, de colère associés à la perception cynique au quotidien des institutions, sont omniprésents dans les discours des jeunes et moins jeunes rencontrés.

Haine et injustice

Après, « l’immigration » des années 1980, en passant par « l’insécurité » la décennie suivante, jusqu’à « l’émeute d’octobre 2005 », les « héritiers des quartiers populaires » semblent cristalliser peur et inquiétude de notre société.

Les révoltes urbaines se manifestent à des moments précis – souvent après un conflit grave avec la police – sur lesquels nous ne reviendrons pas ici mais l’« expérience de l’injustice » est quotidienne dans les quartiers populaires.

Mais depuis quelque temps, nous observons de nouveaux modes opératoires de la part de la nouvelle génération de « jeunes de cité » : une maltraitance à l’égard d’agents institutionnels comme les médecins ou les pompiers et surtout des guets-apens à l’encontre des forces de police.

Comment interpréter ces faits ? Pouvons y voir des formes de vengeances anciennes ou des représailles à l’encontre de telle ou telle personne appréhendée comme ennemie ou ayant franchie la ligne lors d’une interaction récente ? Difficile de répondre dans l’immédiat.

La Haine (1995) de Mathieu Kassovitz, emblématique de la déshérence des « jeunes de banlieues », filmé à Chanteloup-les-Vignes.

Les conflits avec la police : une histoire ancienne

Pour les sociologues, les conflits entre forces de l’ordre et habitants (entre autres), ponctuellement mis en avant dans les médias, font malheureusement partie de l’histoire sociale des quartiers.

« À mon époque, on avait des policiers qui avaient fait l’Algérie. Y’a pas d’autres mots ! Ce qu’ils voulaient c’étaient de nous tabasser la gueule ! Des fois, ils passaient en voiture, ils nous balançaient “Rentre chez toi bougnoule, basané ou négro !” Ça remonte il y a 15, 20 ans maintenant. Mais les problèmes ont changé. Je sens bien que chez les jeunes aujourd’hui, la question du ressentiment est plus forte alors qu’à mon avis il y a moins de racisme. » (interviewé en 2005 âgé de 43 ans, marié, deux enfants, technicien dans une société de maintenance)

Les tensions entre jeunes et police non seulement ne sont pas nouvelles mais font partie de l’histoire des quartiers populaires urbains.

C’est pourquoi, les biographies des jeunes et moins jeunes qui habitent ou ont vécu « dans la cité », sont plus ou moins inscrites dans des récits de vie où violences interpersonnelles, « problèmes avec la police », difficultés pour s’insérer dans un emploi, racisme ordinaire, construisent une identité particulière qui segmente, en fin de compte, ceux qui habitent dans un « quartier sensible » et ceux qui n’y ont jamais vécu.

« Le racisme on a vécu avec. C’était comme ça ! Il fallait faire attention avec la police. On s’est pris pas mal de gifles pas toujours méritées. Parfois on avait peur. Bon, on faisait des conneries comme tous les jeunes mais des fois tu sentais qu’il fallait raser les murs ! » (Interrogé en janvier 2019, 63 ans, marié, trois enfants, en retraite depuis 2017)

L’histoire conflictuelle entre jeunes et force de police est ancienne. Elle remonte au milieu des années 1970 dans la banlieue lyonnaise dans un contexte où les jeunes se sentaient pas toujours bien accueillis.

« Nos enfants nous échappent »

Au sujet des conflits récents, il s’agit désormais de la deuxième voire de la troisième génération de « jeunes des cités » et parfois des enfants de la première génération.

Ces jeunes partagent en héritage un ensemble de conflits ou de tensions à travers leurs parents et/ou leurs grand-parents. L’histoire des quartiers populaires se résume à une sorte de déshéritage migratoire pour les grands-parents et un environnement post-colonial pour les parents à mi-chemin entre précarité, discrimination et exclusion.

Au sujet d’un guet-apens qui avait eu lieu à Viry-Châtillon il y a quelques années (et dont le procès vient de se terminer), j’avais interrogé un éducateur de rue de 57 ans qui m’avait fait part de son inquiétude :

« La police a toujours été dure avec nous ! On s’en est pris plein la gueule. Il y a des choses que je n’oublierai pas ! Par contre les guets-apens ou les caillassages ça c’est quelque chose qui me dépasse. Beaucoup de jeunes, nos enfants, nous échappent. » (57 ans, éducateur, divorcé, trois enfants)

Un nouveau mode opératoire

En effet, il résiderait une nouveauté dans les manières d’opérer chez la nouvelle génération : s’en prendre directement aux forces de l’ordre.

Bien entendu, il existe parfois des représailles de certains jeunes à l’égard de policiers qui ont commis des humiliations ou dépasser les limites à ce que l’économie morale des jeunes peut tolérer – c’est-à-dire selon l’historien Edward Palmer Thomson, « un ensemble de pratiques et de valeurs politiques, infra-politiques et culturelles communautaires ».

Sur d’autres terrains comme à Châtelet-les-Halles, nous avions rencontré un jeune qui avait balancé un parpaing sur la tête d’un CRS qui avait lui-même à maintes reprises humilié ce jeune dans le passé.

Des policiers et certains jeunes dans des entretiens à part m’avaient expliqué que le contentieux entre leur collègue et leur ami avait été trop loin. Ou bien d’autres jeunes avaient décidé de s’en prendre à tel ou tel policier de la BAC en raison de ses insultes, des coups gratuits qu’ils portaient, etc.

Un glissement des enjeux

Mais ce qui me paraît nouveau ici c’est le contexte de dégradation des rapports entre certains jeunes et les institutions. En interrogeant un ancien « voyou » aujourd’hui rangé, je me suis rendu compte d’un glissement des enjeux :

« La dernière fois à la télé, j’ai vu des jeunes je ne sais plus dans quelle cité, ils s’en prenaient aux pompiers, aux médecins, etc. Là, je me suis dit c’est grave ! Pourquoi un pompier ? Si demain, il y a le feu dans mon appartement, je serai bien content qu’il y ait des pompiers ! » (interrogé en janvier 2019, 39 ans, marié, deux enfants, chauffeur Uber)

Les propos de ce jeune raisonnent d’autant plus pour le chercheur que je suis qu’à l’époque de mon travail de thèse il était connu pour des conflits récurrents avec la police. Maintenant marié et père de famille, il n’apprécie guère les forces de l’ordre mais montre de l’empathie pour les autres agents d’État.

Pourquoi s’en prendre aux pompiers ?

De la marche pour l’Égalité et contre le racisme en 1983 aux révoltes urbaines de 2005 quelque vingt ans plus tard, la situation entre représentants de l’état et « jeunes » n’a cessé de se dégrader.

Presque quinze ans après les émeutes de 2005 et la mort des adolescents Zyed Benna et Bouna Traoré à Clichy-sous-Bois, la situation témoigne d’une escalade de la violence chez certains adolescents. Sans vouloir trop s’avancer, il semblerait qu’une des raisons réside au manque de débouché politique de la colère d’un segment de la population français, et ce, depuis 30 ans.

Un tournant a été marqué. Si auparavant les jeunes se confrontaient avec des agents de l’État vus comme « répressifs », la police, les CRS, ce sont désormais pompiers et médecins, institutions protectrices de la société qui représentent cette domination de l’état.

Contrairement à ce qu’affirment certains experts médiatiques ces jeunes ont intériorisé les normes républicaines dans la mesure où ils ont été scolarisés à l’école républicaine, leur langue maternelle est le français et ils s’estiment cependant floués dans ce qu’ils estiment être la citoyenneté (avoir des droits notamment). Mais ils savent aussi que leurs parents ont été socialisés dans un contexte politique, économique et sociale qui les ont déjà exclus il y a déjà 20 ans.

Au-delà de la question sociale et ethnique…

La radicalité des positions et des comportements observables chez une bonne partie de cette nouvelle génération de « jeunes de cité » ne peut se comprendre que dans la mesure où ils n’ont pas d’emprise sur le passé soit une histoire sociale des quartiers populaires difficile dans un contexte postcolonial où discrimination, racisme et précarité ont constitué le quotidien de trois générations maintenant.

Leur présent peine à concilier le rythme consumériste des classes moyennes supérieures tout en maintenant un fort niveau de compétitivité scolaire pour obtenir les meilleurs postes.

L’avenir lui, est compromis à l’heure du démantèlement progressif de l’État social, d’un marché du travail chaotique et d’un catastrophisme écologique annoncé.

Ayant plus ou moins intériorisé cette situation, certains jeunes se moquent de s’en prendre même à des agents représentant des institutions protectrices ou de secours dans la mesure où ils estiment que c’est déjà trop tard pour eux.The Conversation

Eric Marliere, maître de conférences HDR en sociologie à l’université de Lille, Université de Lille

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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