Un pasteur affirme que les centres de réhabilitation sont confrontés à la fois aux menaces de groupes islamistes et à la méfiance de certaines églises.
Par une nuit de printemps, au milieu des années 1990, Ibrahim Alhassan, alors adolescent, fut réveillé par une voix appelant les chrétiens à sortir de leurs dortoirs au lycée Sani Dingyadi Unity Secondary School, dans l’État de Sokoto, au nord-ouest du Nigeria. Un groupe de garçons musulmans ordonna alors à une dizaine de lycéens chrétiens, dont Alhassan, d’avancer à genoux. Les jeunes musulmans les frappèrent ensuite avec des bâtons taillés dans un arbre dongoyaro, tandis que les adolescents chrétiens rampaient dans les couloirs de l’école avant d’être conduits jusque dans les champs.
"Ils nous traitaient d’infidèles", se souvient Alhassan. "Le plus simple aurait été de les haïr. Pourtant, je continuais à les aimer."
Alhassan a grandi dans une famille chrétienne fervente de l’ethnie Zuru, dans l’État de Kebbi, situé à environ 135 kilomètres au sud-ouest de Sokoto. Il aimait jouer au football avec des garçons musulmans issus des ethnies Hausa et Peul.
Avant les matchs, il essayait parfois de conduire une prière chrétienne. "C’étaient des garçons avec qui j’avais grandi et avec lesquels j’essayais d’entretenir de bonnes relations", raconte-t-il. "Malheureusement, le pensionnat m’a montré une autre facette : leur religion les avait radicalisés, et ils voulaient dominer tout et tout le monde."
Le gouvernement nigérian peine depuis des années à endiguer les violences qui frappent le nord du pays, marqué par le terrorisme islamiste, les attaques de bergers musulmans et les enlèvements de masse. L’an dernier, l’État a lancé l'opération Safe Corridor, un programme visant à désarmer les extrémistes, mais aussi à déradicaliser, réhabiliter et réinsérer dans la société les terroristes repentis. Plusieurs États ont également mis en place des initiatives destinées à restaurer la stabilité dans la région.
Ces programmes ont toutefois suscité des réactions publiques de la part de responsables politiques et de communautés touchées par les violences. Des victimes chrétiennes dénoncent notamment le fait que ces initiatives accordent davantage d’attention aux anciens terroristes qu’aux victimes, tout en s’interrogeant sur la sincérité de leur repentance.
En juin, le gouvernement de l’État de Borno a accordé une amnistie à 720 combattants de Boko Haram et les a réintégrés dans la société, aux côtés de plus de 990 épouses et 2 000 enfants, après un programme de déradicalisation de trois mois. Le gouverneur Babagana Umara Zulum a déclaré qu’il avait " accepté de pardonner et d’accueillir leurs fils qui étaient prêts à déposer les armes et à choisir la paix".
Mais le 7 juillet, le Sénat nigérian a adopté une résolution demandant la suppression de ce programme gouvernemental. Un sénateur de l’État d’Edo, Adams Oshiomhole, a estimé que ce système d’amnistie "défie le bon sens".
Le lendemain, la Chambre des représentants s’est jointe aux critiques. L’un des députés a déclaré : "Ceux qui envahissent des villages, enlèvent des Nigérians innocents et tuent des membres des forces de sécurité ne méritent pas d’être réhabilités." Des élus craignent également que certains anciens bénéficiaires transmettent des informations aux chefs terroristes.
Pour Ibrahim Alhassan, les chrétiens nigérians doivent prendre part au débat. "Le gouvernement doit trouver des moyens de mettre fin au terrorisme, mais l’Église doit se souvenir que notre Christ est réellement capable de transformer les cœurs."
Le Nigeria occupe la quatrième place de l’Indice mondial du terrorisme 2026 et a enregistré l’an dernier la plus forte progression du terrorisme dans le monde, avec une hausse de plus de 45 % du nombre de victimes. Les activités de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) et de Boko Haram sont responsables de 80 % des décès liés au terrorisme dans le pays. Les multiples enlèvements d’élèves et le massacre de chrétiens perpétré en juin dans l’État de Benue ont encore ébranlé la confiance de la population envers les autorités.
James Wuye, pasteur et cofondateur du Centre de médiation interreligieuse, une organisation de terrain œuvrant à la paix entre chrétiens et musulmans dans les zones de conflits ethno-religieux, explique vouloir accompagner les chrétiens tentés par la vengeance. Certains pensent qu’ils doivent répondre à la violence par la violence pour montrer aux musulmans qu’eux aussi savent se battre.
"Les chrétiens ne devraient pas réagir ainsi. Le droit à la légitime défense est garanti par la Constitution, mais nous ne voulons pas dépasser ce cadre et devenir à notre tour des agresseurs."
(...) D’après un rapport de l’ONU, des groupes terroristes comme Boko Haram et l’ISWAP recrutent et radicalisent des musulmans dès l’âge de 12 ans, grâce à des promesses financières et à leur propagande diffusée sur Internet. La déradicalisation reste donc un défi majeur.
Ismail Almasih, ancien musulman devenu chrétien, raconte qu’il rêvait autrefois de devenir djihadiste. (...) Un ou deux ans plus tard, il échoua à son examen de fin d’études secondaires et sombra dans la drogue. Abandonné par sa famille et ses amis, il tenta à plusieurs reprises de sortir de son addiction sans succès.
Après avoir déménagé à Benin City, dans le sud du Nigeria, pour travailler, il fut aidé par des chrétiens locaux qui lui offrirent des vêtements et de la nourriture. Lorsqu’il fut expulsé de son logement par son propriétaire musulman, un missionnaire chrétien l’accueillit chez lui. C’est plus tard qu’il se convertit au christianisme.
Aujourd’hui missionnaire au sein de Calvary Ministries CAPRO, Almasih rencontre régulièrement des bandits et d’anciens terroristes. Certains lui confient vouloir quitter définitivement les groupes armés auxquels ils appartenaient. Il leur distribue des Bibles audio sur cassette et organise parfois des projections de films bibliques.
"Nous essayons toujours de leur annoncer l’Évangile", explique-t-il. "C’est l’Évangile qui m’a sauvé, et c’est lui qui les sauvera aussi."
(...) Depuis 2017, il dirige à Jos, dans le nord du Nigeria, un programme d’un an destiné à d’anciens terroristes, lancé avec l’Evangelical Church Winning All. La plupart des participants sont des convertis au christianisme, mais certains sont encore musulmans et disent être prêts à entendre parler de Jésus. Le centre accueille 25 pensionnaires qui suivent des enseignements sur la croissance spirituelle, la formation chrétienne, la christologie et l’apologétique. Des couples mariés peuvent également participer au programme, qui comprend un accompagnement conjugal.
"Beaucoup pensent que l’extrémisme est un moyen de sortir de la pauvreté", explique Alhassan. "En réalité, cela ne fait qu’aggraver leur situation."
Son ministère tente aussi de répondre à leurs difficultés économiques en leur enseignant la lecture, l’écriture ainsi que des compétences professionnelles comme la couture, la fabrication de savon, la pâtisserie ou la confection de crèmes, afin de favoriser leur insertion professionnelle. Mais nombre d’anciens musulmans convertis se heurtent à la méfiance des chrétiens, qui refusent parfois de les employer. D’autres sont menacés de mort ou rejetés par leur propre famille musulmane.
Alhassan veut éviter que ces difficultés ne les replongent dans la pauvreté. Il reconnaît que si certains rejoignent le programme avec sincérité, d’autres se révèlent être des espions. (...) "Nous avons découvert que certains venaient uniquement pour nous espionner, voire pour nous tuer. C’est un travail risqué. Il est parfois très difficile de distinguer ceux qui sont sincères de ceux qui ne le sont pas."
(...) Malgré ces difficultés, Alhassan préfère retenir les réussites. Il se souvient notamment de la première famille accompagnée par son ministère : un ancien bandit, son épouse et leurs trois enfants. Le centre avait dû adapter son programme afin d’y intégrer la scolarisation des enfants. À leur départ, toute la famille savait lire et réciter la Bible dans sa langue maternelle, le haoussa.
À la fin du programme, de nombreux participants reçoivent le baptême. Certains poursuivent des études en séminaire avant de devenir pasteurs. D’autres rejoignent les Églises qui les avaient initialement orientés vers le centre.
Pourtant, certaines de ces mêmes Églises refusent ensuite de les accueillir pleinement. "Nous, les chrétiens, ne les considérons pas comme faisant partie des nôtres, mais comme un problème dont il vaut mieux se tenir à distance", conclut Alhassan.
Un article de Christianity Today. Traduit avec autorisation. Retrouvez tous les articles en français de Christianity Today.
Emmanuel Nwachukwu