Les évangéliques européens adaptent leurs ministères de lutte contre la traite des êtres humains

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Les lois et les attitudes face à la prostitution variant d'un pays à l'autre, les priorités des organisations à but non lucratif locales diffèrent également.

Lorsque Cristhina est arrivée à Bologne, en Italie, il y a plus de dix ans, elle a été surprise de voir à quel point la prostitution semblait être un phénomène public.

Des jeunes filles se tenaient le long des routes de banlieue et dans les quartiers résidentiels, parfois en plein jour, sollicitant visiblement les passants en voiture et à pied. "Elles étaient partout", se souvient-elle.

"Au centre-ville, dans les zones résidentielles. Elles se prostituaient au grand jour."

Cristhina, Colombienne ayant grandi en Floride et formée en travail social, a appris la réalité des abus et de l’exploitation dans l’industrie du sexe à travers son bénévolat à Miami. Animée par le désir d’apporter ses connaissances et son expérience en Italie, elle a déménagé à Bologne après ses études en 2013 pour rejoindre ce qui était alors un petit groupe d’aide aux prostituées au sein d’une église locale appelée Nuova Vita (Nouvelle Vie). Par crainte de menaces de la part de trafiquants, de proxénètes et de membres de la mafia, Cristhina a souhaité rester anonyme.

Avant son arrivée, des membres de l’église sous la direction d’un missionnaire américain approchaient les femmes dans la rue avec des tasses de thé chaud, des paniers de collations et des notes manuscrites indiquant des numéros d’aide et des refuges sûrs. Les bénévoles recevaient une formation de la part de ministères en Grèce et aux Pays-Bas. "L’idée était d’écouter", dit Cristhina.

"De se lier d’amitié avec elles. De partager de l’espoir et une solution."

En 2011, l’église a transformé le programme d’aide en un ministère à part entière appelé Vite Trasformate (Vies Transformées), qui travaille avec les femmes et les enfants victimes de traite à des fins sexuelles.

"Dans le monde évangélique italien, nous étions parmi les premiers à oeuvrer dans ce domaine", explique Cristhina.

"Cela a grandi depuis, principalement grâce à l’influence des missionnaires américains."

Elle-même a reçu une formation d’un ministère d’évangélisation basé à Chicago.

Elle explique que les efforts déployés de longue date par les ministères évangéliques aux États-Unis ont joué un rôle essentiel dans la formation des personnes en première ligne en Europe. Le mouvement évangélique européen de lutte contre la traite des êtres humains, apparu il y a une vingtaine d'années, s'est désormais étendu à des villes comme Amsterdam, Rome, Naples, Berlin et Athènes.

Pourtant, ces ministères font face à des défis particuliers en raison des différences de statut légal de la prostitution et du racolage sur le continent. Ils doivent donc adapter leurs réponses pour chaque pays.

Par exemple, en Allemagne, la prostitution est légalisée et réglementée comme profession avec des lois spécifiques. La Suède et la France appliquent le modèle nordique, qui pénalise l’acheteur de services sexuels mais pas la vendeuse. En Lituanie, acheter et vendre du sexe est criminalisé.

L’Italie, dit Cristhina, est dans une sorte de vide juridique offrant peu de clarté et de protection. La prostitution existe dans une zone grise : vendre des services sexuels est permis, mais les maisons closes et le racolage public sont interdits. Le résultat, dit-elle, est que les travailleuses du sexe se retrouvent piégées dans une situation "tolérée et non réglementée", qui favorise l'exploitation.

"La loi offre une solution de facilité au gouvernement", dit-elle, les femmes étant souvent punies alors qu’elles sont exploitées.

C’est là que des ministères comme Vite Trasformate interviennent.

Les données sur le travail du sexe en Europe montrent que l’exploitation sexuelle est la forme de traite humaine la plus fréquemment signalée dans l’Union européenne, représentant près de la moitié des victimes recensées en 2024.

L’activité criminelle liée au travail du sexe est souvent associée à des réseaux de traite très mobiles qui ciblent principalement des personnes venant de l’extérieur de l’Union Européenne. Les trafiquants utilisent la technologie -principalement les réseaux sociaux et les applications de messagerie- pour identifier des femmes vulnérables, gagner leur confiance via de faux profils et les attirer avec de fausses promesses d’emploi, d’éducation ou de relations amoureuses pouvant rapidement devenir coercitives.

Beaucoup des femmes que rencontre Cristhina viennent du Nigeria ou d’Europe de l’Est, certaines arrivant via des routes migratoires méditerranéennes. Aucune des femmes qu’elle a rencontrées n’a voulu faire cela. "La plupart ont été contraintes", indique Cristhina.

"Même lorsque cela semble volontaire, elles ne contrôlent pas leur argent, leurs déplacements ni leur vie."

Selon elle, les mentalités en Italie peuvent aggraver la situation. Certaines personnes considèrent ces femmes comme des criminelles, d’autres comme ayant librement choisi la prostitution. Dans son expérience, les services sociaux ne reconnaissent souvent pas la coercition ou le traumatisme, ce qui entraîne une revictimisation.

Elles sont traitées comme des coupables alors qu’elles sont victimes."

Le ministère de Cristhina répond par une aide concrète : accompagner les femmes aux rendez-vous médicaux, aider avec dans les démarches administratives, contacter les refuges et assister dans la formation professionnelle. Après que la pandémie de COVID-19 a déplacé une grande partie du commerce du sexe vers les domiciles privés et en ligne, Vite Trasformate a privilégié le démarchage téléphonique et numérique auprès de ses contacts habituels ou de femmes rencontrées en ligne par ses bénévoles. Cette stratégie a permis au ministère de rencontrer de nouvelles populations, y compris des migrantes transgenres et des femmes faisant la publicité de maisons closes clandestines.

Pendant ce temps, en Hongrie, où la prostitution est légale mais strictement encadrée, Zsuzsa Mecséri-McNamara travaille avec des femmes dans quatre villes via l’association chrétienne Set Free. Elle explique que ses équipes, comme le ministère de Cristhina à Bologne, se concentrent sur les besoins locaux.

Des affaires très médiatisées impliquant des foyers pour enfants ont conduit Mecséri-McNamara et son équipe à se concentrer sur l’éducation dans les écoles et les structures d’accueil. Par exemple, le scandale de la rue Szőlő a fait la une des journaux, lorsqu’une série de révélations a exposé de mauvais traitements systématiques d’enfants dans des foyers publics, y compris des accusations de traite humaine et de travail forcé. L’équipe de Set Free fournit formation et sensibilisation pour empêcher les jeunes femmes d’être manipulées ou attirées dans la prostitution.

"Grandir dans un foyer d’État, le manque de stabilité, le manque d’éducation, venir de familles brisées… trop de personnes en Hongrie sont vulnérables à la traite des êtres humains", a-t-elle déclaré.

Mais Mecséri-McNamara insiste sur le fait que les réponses nationales doivent être soutenues par une coordination à l’échelle européenne. Set Free couvre désormais 14 pays et plus de 55 projets, reliant prévention, éducation et prise en charge des survivantes à travers les frontières. Elle précise qu’elle ne pourrait pas faire son travail sans s’appuyer sur les ressources et l’expérience de ses partenaires en Europe et à l’étranger.

Cette présence évangélique transatlantique a également attiré des critiques.

Des chercheurs comme la professeure de religion Carly Daniel-Hughes estiment que certains groupes évangéliques brouillent la distinction entre la traite des êtres humains et le "travail du sexe" consenti, en se basant sur des récits sensationnalistes qui alimentent la panique morale et marginalisent les prostituées qui revendiquent autonomie ou droits au travail. Elle s’interroge également sur le risque que les définitions évangéliques de la liberté imposent des normes conservatrices en matière de sexualité et de vie familiale.

Cristhina reconnaît cette tension mais rejette l’idée que son travail consiste à exercer un contrôle moral. Le refuge de Vite Trasformate -ouvert en 2023, avec un second appartement ajouté cette année- accueille des femmes de toutes confessions. "Nous n’imposons pas la religion à qui que ce soit", dit-elle. Une résidente actuelle est musulmane.

"Chaque femme a son histoire et son processus."

La jeune femme souligne qu’en interne, les travailleurs du ministère appellent les personnes qu’ils accompagnent des "trésors" pour refléter une conviction théologique sur la valeur humaine, et non pour nier la complexité. "Nous soulignons ce qui leur est arrivé", explique-t-elle.

"Traitées, exploitées. Il s’agit de restaurer leur dignité."

Gian Luca Derudas, pasteur à Nuova Vita, estime que Vite Trasformate est un ministère "vital" pour son église et pour la ville de Bologne. "Depuis 14 ans, j’ai vu la vision grandir et prendre racine, apportant une véritable transformation", se réjouit-il.

"Comme église, nous avons été témoins de miracles—des femmes trouvant liberté, guérison et dignité restaurée en tant que personnes créées à l’image de Dieu."

À mesure que le ministère se développe et que davantage de femmes sortent de l’exploitation, Derudas espère que Vite Trasformate sera un exemple pour d’autres églises dans d’autres villes.

Mais reconstruire une vie après l’exploitation, ajoute Cristhina, est un processus lent et fragile, surtout pour les femmes âgées sortant de la prostitution ou les migrantes confrontées à des systèmes hostiles. "Seules les fortes survivent", dit-elle doucement.

"Mais l’Évangile change la manière dont vous traitez les autres. Et cela change tout."

Ken Chitwood

Un article de Christianity Today. Traduit avec autorisation. Retrouvez tous les articles en français de Christianity Today.

Crédit image : Shutterstock / Amani A

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