Autriche : quelle réaction du pouvoir face à la montée de l’antisémitisme ?

Ces dernières années, on assiste à une recrudescence inquiétante de l’antisémitisme un peu partout dans le monde et, plus spécifiquement, en Europe. En France par exemple, 687 faits à caractère antisémite ont été constatés en 2019 contre 541 en 2018, soit une augmentation de 27 %. L’Autriche ne fait pas exception : en 2019, pas moins de 550 incidents antisémites ont été recensés dans ce pays presque huit fois moins peuplé que la France.

Pour ne donner qu’un exemple récent, Elie Rosen, le président de la communauté juive de Graz, la deuxième ville la plus peuplée du pays, a échappé de justesse à une attaque violente le 22 août dernier. Les faits se sont déroulés quelques jours seulement après la dégradation de la synagogue de cette même ville.

Sebastian Kurz (ÖVP, droite), redevenu chancelier en janvier 2020 après un premier passage à ce poste de 2017 à 2019, a fait de la lutte contre l’antisémitisme un thème essentiel de son mandat. Le choix de former une coalition entre son parti (les conservateurs de l’ÖVP) et le FPÖ (extrême droite), au sortir des élections de 2017, était loin de faire l’unanimité, bon nombre d’observateurs et de citoyens lui reprochant de faire basculer son mouvement politique encore plus à droite… Aujourd’hui, c’est avec les Verts autrichiens qu’il forme une coalition inédite. En bon tacticien qu’il est, le chancelier Kurz montre à travers cette nouvelle coalition qu’il porte un intérêt tout particulier à l’écologie, laquelle devient de plus en plus présente dans les programmes politiques des partis autrichiens et européens.

Un fléau persistant

En réponse à la montée des actes antisémites, le gouvernement a décidé, par l’intermédiaire du ministre de l’Intérieur Karl Nehammer (ÖVP), de renforcer ses dispositifs de contrôle. Dorénavant, toutes les synagogues seront surveillées 24 heures sur 24 par des hommes en uniforme mais aussi par des vigiles en civil.

Si le FPÖ (dont il faut rappeler qu’il a été formé par d’anciens nazis) a condamné ces actes (de même évidemment que le chancelier Kurz et le président Vert Alexandre Van der Bellen), certains de ses militants voire de ses cadres demeurent « nostalgiques » de la période nazie.

En novembre 2019, le FPÖ (qui venait d’obtenir presque 17 % des voix aux législatives organisées deux mois plus tôt) avait été pris dans le viseur médiatique après la découverte d’un livret de chants antisémites au sein d’une corporation étudiante fréquentée par l’un de ses députés. Et, ces dernières années, il s’est retrouvé, à plusieurs reprises, lié à des affaires jugées antisémites.

Plus largement, ce n’est pas la première fois dans l’histoire récente que l’Autriche est confrontée à des actes antisémites. Au-delà des centaines d’incidents relevés chaque année, plusieurs événements ont particulièrement marqué les esprits. En mai 2019, une exposition de portraits de rescapés de la Shoah fut vandalisée à Vienne : une dizaine de photos avaient été « découpées », couvertes de croix gammées ou encore tailladées au couteau. Déjà, quelques années auparavant, en 2010, des graffitis antisémites, mais aussi antiturcs, avaient été inscrits sur le mur extérieur de l’ancien camp de concentration nazi de Mauthausen, l’un des hauts lieux de mémoire de la Shoah en Autriche.

En Autriche, comme dans d’autres sociétés européennes, l’antisémitisme n’a jamais été éradiqué. Si la lutte contre l’antisémitisme est inscrite dans la loi, il n’en demeure pas moins que l’on observe – comme le dit le chancelier Kurz – que cet antisémitisme prend régulièrement la forme de « l’antisionisme ». Celui-ci prospère à la fois au sein de certains groupes favorables à la cause palestinienne et parmi certains militants du FPÖ qui continuent de jouer sur l’ambiguïté historique entre opposition au sionisme et antisémitisme.

Fermeté de Sebastian Kurz, ambiguïtés de ses anciens alliés du FPÖ

En novembre 2018, le chancelier Kurz affichait son engagement à affronter le passé lorsqu’il prit la parole à l’occasion d’une conférence à Vienne, intitulée « L’Europe au-delà de l’antisémitisme et de l’antisionisme – Garantir la vie juive en Europe », organisée par la Chancellerie fédérale autrichienne. Dans son discours d’ouverture, il déclara :

« L’antisémitisme et l’antisionisme sont en train de s’estomper, mais ce sont les deux faces d’une même pièce ».

Il assumait alors à la fois le rôle de « victime » et celui de « responsable ». Pour lui, l’Autriche a été la victime de la barbarie nazie, mais a aussi participé, d’une certaine manière, à la propagation de l’antisémitisme.

En 2019, il confirma une position sans équivoque sur ces questions : :

« En cas d’incidents antisémites, quel que soit le parti politique impliqué, je le dénonce publiquement et je tente d’utiliser mes pouvoirs de chancelier pour m’assurer que de tels incidents ne restent pas sans réponse. En Autriche, nous disposons de la législation la plus stricte au monde contre de tels crimes. Toute forme de néonazisme constitue un acte criminel, qui se traduit en général par des années de prison. »

Ces déclarations faisaient référence à la Loi de 1947 sur l’interdiction du nazisme, laquelle prévoit des peines d’emprisonnement pour les personnes tentant de faire revivre ou de glorifier des organisations proches du parti nazi. Le chancelier Kurz a toujours dit qu’il utiliserait ses pouvoirs de chancelier pour condamner fermement tous partis politiques ou groupuscules qui véhiculeraient des propos antisémites. Longtemps critiqué pour son alliance avec le FPÖ, il a néanmoins défendu ses anciens alliés, expliquant que le FPÖ, par l’intermédiaire de son ancien leader Heinz-Christian Strache, était résolu aussi à lutter contre l’antisémitisme.

Récemment encore, au mois de juillet dernier, le gouvernement autrichien s’est distingué dans sa lutte contre l’antisémitisme en créant le prix Simon Wiesenthal (du nom d’un survivant autrichien de la Shoah devenu célèbre « chasseur de nazis »). Ce prix a pour vocation d’encourager les citoyens à combattre la haine des Juifs en récompensant « un engagement particulier de la société civile contre l’antisémitisme et pour l’enseignement de la Shoah ».

Le FPÖ, dans la perpétuelle ambiguïté qui le caractérise sur ces dossiers, a été le seul parti à ne pas soutenir la création de ce prix et à s’opposer au nom qui lui a été donné. L’argument avancé par le FPÖ a été de dire qu’il aurait mieux valu prendre un autre nom. Cette décision traduit bien la double volonté qui est la sienne : d’un côté, gagner en respectabilité en condamnant « fermement » l’antisémitisme comme il l’a fait lorsqu’il était au pouvoir en coalition avec Sebastian Kurz ; de l’autre, ne pas tomber dans la « repentance » car cela risquerait de lui faire perdre un électorat qui n’en demeure pas moins à la droite de l’extrême droite…

En effet, si l’on a en tête des visées froidement électoralistes, d’après les dernières statistiques de 2018, aujourd’hui seuls 8 100 Autrichiens (sur 8,8 millions) appartiennent à la communauté juive alors qu’ils étaient 192 000, soit presque 4 % de la population, avant la Seconde Guerre mondiale.

Quels effets politiques

Ce climat d’insécurité est, on l’a dit, loin d’être propre à l’Autriche ; mais le gouvernement en place, n’occultant en rien le passé contestable du pays à l’égard du nazisme, se positionne comme décidé à réagir fermement contre toute atteinte à la communauté juive du pays.

Reste à savoir si le combat que mène le chancelier Kurz sera salué par la population lors des prochaines élections ou alors s’il aura pour effet « pervers » de renforcer le FPÖ qui entretient volontairement son ambiguïté sur ces questions…The Conversation

Benjamin Rojtman-Guiraud, Doctorant en Science politique, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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