Chine : du confinement à la rébellion

« Nous ne voulons pas de test PCR, nous voulons vivre normalement », « Xi Jinping démission ! Parti communiste démission ! Nous voulons plus de liberté ! » Ces slogans résonnent depuis plusieurs jours en Chine, lors de manifestations spontanées tenues aussi bien dans la capitale, Pékin, que dans d’autres grandes villes du pays (Zhengzhou, Shanghai, Shenzhen, Hangzhou, etc.) et même dans des régions reculées (Kachgar, Urumqi, Dali, etc.).

Le mouvement de contestation, qui a pris une ampleur sans précédent, traduit un ras-le-bol généralisé de la population chinoise, après près de trois années de confinement et mesures drastiques très intrusives.

Trois semaines seulement après la clôture du 20ᵉ Congrès du Parti communiste chinois, qui a vu Xi Jinping encore renforcer son pouvoir sur le Parti et sur la Chine, le régime, qui semble (localement) débordé, réagit par une répression qui ne cesse de s’intensifier. Une situation inédite depuis Tian’anmen en 1989…

Au commencement, l’incendie d’Urumqi

Brandissant une feuille de papier blanche, des dizaines de milliers de Chinois demandent aux autorités centrales d’abord l’assouplissement des mesures de restriction puis, rapidement, plus de transparence et de démocratie.

Le point de départ de cette vague contestataire – qui survient après des années de revendications récurrentes mais clairsemées et diffuses sur l’ensemble du territoire – est un incendie meurtrier qui s’est produit le 24 novembre dans une tour d’habitation de la ville d’Urumqi (région autonome du Xinjiang, dans l’ouest du pays, où les Ouïghours représentent environ 40 % de la population).

Les secours et services d’intervention ont tardé à intervenir, d’autant que les conditions ont été rendues très difficiles par l’application des mesures locales de confinement. La ville est en effet confinée depuis plus de 110 jours consécutifs. L’accès à l’immeuble en flammes était obstrué par des véhicules électriques impossibles à déplacer en raison de leur immobilité depuis plus de cent jours. En plus de barricades et portes murées… Les autorités ont annoncé un bilan de dix morts ; mais selon certains témoignages, il y aurait eu plusieurs dizaines de victimes.

Ce drame a rapidement été relayé sur les réseaux sociaux chinois, en particulier WeChat, qui fonctionne, malgré le contrôle que cherchent à exercer les autorités, comme une caisse de résonance dans l’ensemble de la Chine (le pays compte plus d’un milliard d’internautes). Rapidement, la prise de conscience des circonstances de la tragédie a conduit des milliers de personnes à exprimer ouvertement leur rejet des mesures de la politique « zéro Covid » mise en œuvre par le pouvoir.

Les jeunes au premier rang

Les mouvements entrent en écho les uns avec les autres, des grandes métropoles de l’est du pays aux provinces du centre et jusqu’aux régions de l’ouest.

La conjoncture économique et sociale a joué un rôle clé dans le déclenchement de ce mouvement. Les chiffres ne sont pas bons ; ils ont même été censurés lors du 20ᵉ Congrès. La croissance est quasi atone et la production industrielle est réduite.

Les jeunes actifs n’ont plus guère de perspectives d’emplois, mis à part la fonction publique qui recrute dans des proportions sans précédent depuis plusieurs décennies. Les étudiants et jeunes diplômés – que l’on décrivait encore récemment comme étant « la génération qui reste couchée », tangping – s’investissent aujourd’hui dans un mouvement de fond de revendications semblables à celles des années 1980, qui ont abouti aux grandes manifestations de la place Tian’anmen et (ailleurs en Chine) avant d’être écrasées dans le sang par le régime.

Ce sont avant tout des hommes et des femmes de moins de 35 ans que l’on retrouve aujourd’hui dans les manifestations – des gens qui, depuis des années, peinent à s’insérer sur le marché du travail et ont en plus subi, du fait de la politique « zéro Covid », de fortes perturbations dans leur vie privée et, plus largement, en termes de sociabilité et d’équilibre psychique.

Plusieurs dizaines de campus universitaires chinois sont au cœur des mouvements, depuis la capitale avec la prestigieuse université Tsinghua jusqu’à Chongqing, Wuhan, Shanghai, ou Nankin.

On observe une articulation inédite entre l’espace numérique des réseaux sociaux, où les jeunes sont particulièrement présents, et l’expression du mécontentement dans l’espace public physique. Cette convergence entre les deux espaces constitue un défi réel pour les autorités qui n’avaient pas eu, jusqu’ici, à gérer les deux en résonance, sous les yeux de la population chinoise et du reste du monde. Dans les premiers jours de la contestation, le système de sécurité a été débordé par les mobilisations, notamment dans les grandes métropoles. Ce qui témoigne de l’incapacité certaine des services locaux de sécurité à prévenir et encadrer les mouvements.

De nombreuses barrières et murailles érigées par les pouvoirs locaux dans l’ensemble des localités confinées ont été tour à tour détruites. Des barricades sont démontées, des murs sont franchis. Autant de signes visibles et hautement symboliques du rejet du pouvoir par la population.

Maintien de la politique « zéro Covid » et intensification de la répression ?

Le système chinois de sécurité et de maintien de l’ordre est en train d’être « mis à jour ». La réponse du régime, au niveau de l’État central, a été la répression et l’arrestation de toutes les personnes perçues comme(potentiellement) responsables des mouvements. En parallèle, le pouvoir cherche à accroître son degré de contrôle sur la toile chinoise et sur l’espace public.

La rue est de nouveau cloisonnée et murée. La « mémoire » des manifestations est effacée. Des moyens militaires et paramilitaires sont déployés.

Au lendemain des manifestations pacifiques rue Wulumuqi (nom d’Urumqi en mandarin) à Shanghai, les autorités locales ont ordonné la fermeture de pans entiers de la rue, ainsi que la suppression de la signalétique indiquant son nom. Le pouvoir politique reprend le contrôle presque intégral de l’espace public. Les universités sont les unes après les autres vidées de leurs étudiants, renvoyés chez eux, officiellement pour risque de contamination au Covid-19.

Malgré les signes de faiblesse de l’économie et l’exaspération/saturation de la population, le régime continuera de s’enfermer et d’enfermer la Chine dans la politique « zéro Covid », s’enfermant aussi soi-même dans une logique de fuite en avant qui sépare toujours plus la Chine du reste du monde.

Le narratif est lui aussi repris en main. Le régime a assuré à la population de nouveaux efforts collectifs de vaccination, façon de resituer le Parti comme seul acteur légitime de la lutte contre le Covid.

Il est également intéressant de souligner que la répression est adaptée selon les contextes régionaux et sociaux. Dans les prochains jours, la répression sera probablement moins forte (plus au cas par cas) dans les régions de l’est, urbaines et industrielles, très connectées à la mondialisation, que dans les régions du centre et de l’ouest, plus éloignées des projecteurs et de l’attention internationale. L’exemple de Kachgar (Xinjiang), où la répression a été particulièrement sévère, en atteste.

Alors que le 20e Congrès, en octobre, avait été présenté comme un triomphe, le pouvoir chinois est face à une situation inédite et très anxiogène pour lui. Les demandes de démission de « Xi Jinping et du PCC » expriment d’une façon nouvelle la défiance du peuple à l’égard d’un régime en difficulté. Xi Jinping ne sera pas démis de ses fonctions, et il ne renoncera pas non plus. Il reste que la période est compliquée pour lui, sachant qu’il doit être investi de nouveau à la présidence au début du printemps prochain. La crise intervient dans un contexte marqué par les luttes intestines au sein du PCC.

La temporalité est désormais celle d’une fragilisation accrue dans la durée pour le Parti. Crises internes et externes, difficultés structurelles et conjoncturelles annoncent une décennie de tous les maux pour un régime qui pourrait bien être en fin de cycle.

Emmanuel Véron, Enseignant-chercheur – Ecole navale, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Crédit image : Shutterstock/ SibRapid

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