Les chrétiens d’Iran toujours dans la tourmente, entretien avec le pasteur Sadegh

Connu pour ses tournées de soutien en faveur de l’Eglise d’Iran (un mouvement pentecôtiste exclusivement composé de ministères locaux), le pasteur Andronicus Sadegh a été longtemps journaliste à la radio-TV iranienne, avant sa mise à pied pour sa foi.

Comment vas-tu Andronicus ? Ta sécurité est-elle garantie désormais et comment remplis-tu ton nouveau ministère ?

Je continue à avancer par la Grâce de Dieu. Notre sécurité dépend Dieu et elle est garantie en Dieu. Quoi qu’il m’arrive, je sais que rien ne peut m’arracher à Son Amour et à Sa présence. Je ne considère pas avoir un « nouveau ministère », mais plutôt un ministère à remplir, c’est-à-dire appeler l’Eglise au réveil de la Parole.

Comment vont les prisonniers chrétiens que nous suivons depuis des années ? Comment de chrétiens restent en prison ?

Certains ont choisi le chemin de l’exil, d’autres comme le pasteur Youcef Nadarkhani ont choisi de rester et de se battre à l’intérieur du pays. Aujourd’hui le pasteur Youcef ainsi que les diacres de l’église de Rasht se trouvent sous la menace des autorités judiciaires en Iran. Ils ont comparu le 14 juin dernier devant le juge Ahmadi, du tribunal révolutionnaire de Téhéran pour atteinte à à la sûreté de l’Etat, un concept juridique hérité sans doute du droit français dont les juges de l’Ordre Islamique en Iran usent et abusent. Ils ont été accusés de recevoir des centaines de millions de livres sterling du gouvernement britannique pour déstabiliser le régime. Quand on sait que les chrétiens ont souvent des difficultés à joindre les deux bouts et sont acculés à la précarité par le pouvoir islamique, cette accusation est tout simplement une insulte au bon sens. Le ridicule ne tue jamais en République Islamique. Selon les observateurs, le pouvoir judiciaire ne va qu’appliquer un verdict inique émis par la Police Politique du régime qui dépend de M. Rouhani.

Le pasteur Mohammad Roghangir et le diacre Massoud Rezaie sont toujours dans les geôles du régime à Chiraz. Le pasteur Roghangir a été privé de libération anticipée à laquelle il a droit. Le droit n’est jamais appliqué à l’égard des chrétiens.

Il est surprenant d’entendre dire que l’Iran est un espace de droit par rapport aux autres pays de la région. Ce n’est pas complètement faux, mais il convient justement de remettre les choses dans leur contexte : le Moyen-Orient est dans une logique de guerre de religions et l’Etat moyen-oriental, au moment où il émerge est de type « westphalien ». Dans l’Etat « westphalien », le prince conserve le droit d’imposer sa vision religieuse à ses sujets. L’Ordre Islamique en Iran constitue un Etat de droit, mais très strictement dans le sens westphalien. Nos dirigeants se battent pour pouvoir conserver les prérogatives religieuses du prince de l’Etat westphalien. Le contexte du Moyen-Orient, l’état d’esprit de nos dirigeants est celui de l’époque de « guerres de religion » de l’Europe d’il y a plusieurs siècles, d’où l’exception « culturelle » westphalienne à laquelle prétendent les dirigeants du Moyen-Orient.

L’élection du nouveau président iranien « modéré » est-elle une bonne chose ? Peut-on être un « terroriste non pratiquant » ?

Les « modérés » ont seulement mis un gant de velours par dessus la main de ferLa modération renvoie, dans la littérature classique persane, à l’idée de se trouver « au milieu ». Et Roumi disait justement qu’il est difficile de se présenter comme modéré, parce qu’il faut déjà commencer par situer les extrêmes. Je paraphrase un peu Roumi, mais il convient de situer la position de Rouhani (Ndlr: le président nouvellement élu) dans le contexte iranien. Où situe-t-on le Mal absolu ? Toute la question est là. Oussama Ben Laden a été un combattant de la liberté quand il combattait le Mal communiste en Afghanistan. On connait la suite de l’histoire.
Pour revenir à nos modérés, je crois qu’on les situerait à la limite de l’Extrême droite à l’échelle occidentale. Ne parlons pas des fondamentalistes qui tiennent des discours dignes de l’époque fasciste, que nos contemporains Occidentaux n’ont jamais connue.
Le camp modéré se situe à mi-chemin entre le mouvement réformiste incarné par Khatami et l’aile radicale du système qui tient l’essentiel du pouvoir. Rouhani, ce n’est ni Khatami ni Ahmadinejad mais un pragmatique comme M. Rafsandjani ou comme d’ailleurs l’ayatollah Khomeyni, on pourrait être tenté de l’oublier. Or, le mouvement modéré qui a exercé un vrai pouvoir, entre autres, sous la présidence de Rafsandjani entre 89 et 97 n’a jamais fait avancer l’Etat de droit. De fait de nombreux mal-pensant dont des pasteurs et responsables chrétiens ont été éliminés avec la bénédiction du président Rafsandjani.
Pour parler simplement, je dirais que les fondamentalistes tentent d’uniformiser la société et de créer des clones sociaux alors que les « modérés » pensent qu’il faut tolérer dans certaine mesure une forme de liberté sociétale et une liberté d’expression qui s’arrête à des productions artistiques neutres et à des phénomènes de mode. Ceci dit, les pragmatiques peuvent se montrer aussi répressifs que les ultras dès qu’ils font face à une expression de pensée non-conforme aux dogmes du régime. Etre modéré, c’est avoir une main de fer dans un gant de velours. Le thuriféraire occidental de la « modération » type « Ordre Islamique » attirera l’attention sur le gant de velours et fera tout pour faire oublier la main de fer.

Le premier mandat de M. Rouhani a été des plus décevants en termes des droits de l’homme. J’espère que par rapport aux extrémistes qui veulent l’éradication de toute présence chrétienne confessante et de toute altérité, il saura faire entendre une voix de modération.

Comment se porte le royaume de Dieu en Iran ?

La persécution n’a jamais arrêté l’œuvre de Dieu, bien au contraire, elle nous permet d’avancer. Je n’entrerai pas, bien entendu, dans les détails, mais nous pouvons être reconnaissants pour ce que le Seigneur accomplit dans notre pays. Pour le reste, pour reprendre la parabole du Seigneur, je dirais que « Le royaume des cieux est encore semblable à un filet jeté dans la mer et ramassant des poissons de toute espèce. » Pour développer dans l’optique de cette parabole, spirituellement parlant, le filet du Royaume se remplit. Dans le filet, il y a du bon et du mauvais, du pur et de l’impur.

Que penses-tu de Donald Trump et de son accession au pouvoir ? Y vois-tu un quelconque signe des temps ?

L’accession au pouvoir de Donald Trump est emblématique de la méfiance du peuple américain à l’égard des médias qui représentent la bien-pensance ou le Système.  Bush fils était également antisystème, mais il était aussi « fils de… », donc il a fini par être adoubé, même à contre-cœur. Trump incarne l’antisystème dont les représentants, à travers la presse, ne décolèrent pas. Il est un hérétique sur le plan politique. L’idée de « Système » dans le contexte occidental suggère une forme de cohérence et d’érudition. Le système a réussi à fédérer l’élite intellectuelle en Amérique comme sur le vieux continent autour d’une certaine forme d’orthodoxie, que nous appelons, peut-être par excès la « Pensée unique ». Le système laisse la place à une certaine diversité. Il ne s’agit pas, comme dans le Moyen-Orient de personnes qui se réunissent sous une bannière idéologique ou religieuse pour défendre simplement des intérêts économiques. C’est beaucoup plus complexe que la théorie du complot le prétend. Qu’en est-il des antisystèmes comme Trump ? Peuvent-ils fédérer des personnes, des idées, faire place à une certaine diversité, devenir des systèmes alternatifs ?  Toute la question est là.

Tu as toujours été réservé au sujet de menaces de conflit ouvert contre l’Iran, te référent à la Bible… C’est un ennemi que l’on n’attaque qu’avec précaution, un géant des temps anciens ! Penses-tu qu’on voie un jour une guerre contre les Gardiens de la révolution ?

Le succès de Daech en Europe montre qu’il y a un réservoir révolutionnaire à exploiterLa puissance d’un Etat ne se mesure pas simplement à la quantité et à la qualité de son armement. L’Iran est actuellement l’Etat le plus puissant de la région si on tient compte de sa puissance militaire, de son poids démographique, de sa richesse économique et de son influence régionale.
Je crois peu probable que l’Occident se risque à un conflit armé avec un Etat aussi puissant. Le danger viendrait plutôt d’une montée en puissance de certains mouvements extrémistes en Iran qui rêvent de secouer « le joug infidèle occidental du Moyen-Orient », et pourquoi pas, de mettre fin à l’hégémonie occidentale. Le succès de Daech auprès de nombreux jeunes européens interpelle les stratèges de l’ordre islamique qui se demandent s’il n’y a pas un réservoir révolutionnaire propice à leur action. Dans cette optique, pourquoi ne pas plutôt voir les Gardiens de la Révolution se déployer dans des capitales européennes secouées par de graves crises intercommunautaires ?  Fermer les yeux sur les abus des Droits de l’homme en Iran, c’est justement permettre aux extrémistes de l’Ordre islamique d’avancer dans la concrétisation de leurs rêves les plus fous.
Aujourd’hui, on veut faire dépendre l’ordre mondial d’un réalisme qui voit dans le fait que le « policier trinque avec le truand », un moindre mal, demain, c’est peut-être le truand qui mettra le policier qui a bien voulu trinquer avec lui derrière les barreaux.
*Andronicus Sadegh est pasteur, membre du conseil de l’Eglise d’Iran et journaliste (ancien journaliste à la télévision d’état iranienne)

Nicolas Ciarapica
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