Cinquième centenaire de la Réforme : Les grands principes / Partie IV : Sola Gratia

« Car c’est par grâce que vous êtes sauvés, moyennant la foi.
Cela ne vient pas de vous, c’est un don de Dieu » (Ephésiens, 2, 8).

Le quatrième volet de cette étude sur les grands principes de la Réforme porte sur l’idée que le salut est l’oeuvre de la seule grâce de Dieu. Que faut-il entendre par là ? Si, comme l’affirme Paul en Ephésiens 2, 2, l’homme est depuis le péché d’Adam, dont il hérite, « par nature ennemi de Dieu et enfants de la colère », alors il semble clair qu’il ne peut rien faire, par son libre-arbitre, pour son propre salut. En d’autres termes, du fait de la corruption de sa nature, l’homme ne pourrait aimer et choisir Dieu si Dieu, comme le dira Jean dans sa première épître, ne l’avait aimé et choisi en premier. Parce que l’homme naturel, en d’autres terme, est esclave du péché, il est clair qu’il a besoin d’une grâce irrésistible pour le libérer de cet esclavage.

Les pères de la Réforme ne nient cependant pas que l’homme puisse disposer d’une réelle marge de manoeuvre dans la gestion de ses affaires courantes. Mais quand il s’agit du salut et de la vie éternelle, l’homme ne peut rien faire, par son propre libre arbitre, si Dieu ne commence par l’affranchir de cet esclavage du péché.

“Si le Fils de l’homme ne vous libère, dit Jésus, vous ne serez pas réellement libres .”
Jean 8, 36

Affirmer, comme le font les réformateurs, le salut « par la grâce seule » (Sola Gratia), c’est donc reconnaître que ce n’est pas par ses propres efforts que l’homme peut espérer parvenir au salut, mais que le salut s’accueille comme une grâce que Dieu nous fait, dans sa bonté miséricordieuse. Où encore, comme le dit Paul,

« Cela ne dépend donc pas de la volonté ni des efforts de l’homme, mais de la miséricorde de Dieu. Ainsi, il fait miséricorde à qui il veut et endurcit qui il veut. »
Romains 9, 18

Le catholicisme affirme, lui, que Dieu ne sauve pas l’homme « sans lui, ni malgré lui ».Le catholicisme affirme, lui, que Dieu ne sauve pas l’homme « sans lui, ni malgré lui ». L’homme doit alors collaborer à son salut, car il peut résister à la grâce de Dieu (cette résistance étant alors le signe de « l’endurcissement » de son cœur). Mais pour un protestant calviniste, en l’absence de cette grâce irrésistible, l’homme ne pourra que résister et il résistera toujours, puisque si la « disposition fondamentale » de sa nature est « hostile » à Dieu, il ne peut se concevoir libre qu’en s’affranchissant de la Loi de Dieu (cf. Romains 6, 20-23). Mais cette liberté, comprise comme émancipation à l’égard de la Loi divine et de Sa volonté, n’est qu’une fausse liberté : plus exactement, c’est la fausse représentation que l’homme charnel, sous l’emprise du péché, se fait de la liberté, alors que la « vraie liberté », celle des « enfants de Dieu », consiste plutôt à ne plus dé-pendre que de Dieu, à être « esclave de la justice » (Romains 6, 17-18), ce qui permet à l’homme d’être libre à l’égard de tout le reste puisqu’il a été affranchi, par la Grâce de Dieu, de la loi du péché, et qu’il « appartient » désormais à Jésus-Christ, son seul maître, ce qui fait toute la fierté du chrétien. Celui-ci place en effet son « orgueil » en Christ, comme le disait l’apôtre Paul, puisque le Christ nous a rachetés par le versement de son précieux sang pour que nous puissions désormais lui appartenir, et non plus appartenir à Satan, qui est « prince de ce monde ». Mais si la vraie liberté est donc d’appartenir à Christ, d’être racheté et libéré de l’esclavage du péché par sa Grâce, ce qui nous permet de venir à Christ, précisons que l’homme ne pourrait de lui-même venir à Jésus-Christ s’il ne bénéficiait d’une Grâce irrésistible, car c’est Dieu qui, ainsi que le rappelle Paul, « opère en nous le vouloir et le faire » (Philippiens 2, 13), ce qui exclut toute forme de « synergisme », toute collaboration de l’homme à son propre salut, aussi bien dans la réception de la grâce que dans le « travail » de celle-ci en nous : il n’y a pas une part qui relève de la grâce de Dieu et une part qui relèverait de notre liberté, mais tout est 100% de Dieu et 100% de nous, étant donné que notre liberté n’est réelle que dans sa totale dépendance à l’égard de la volonté de Dieu, qui meut intérieurement notre vouloir et détermine nos choix, des choix qui sont aussi bien nôtres.

Il est vrai que la théologie catholique, notamment lors du Concile de Trente, distingue deux « moments » dans l’action de la grâce : il y a d’abord un agir de Dieu sans l’homme (c’est la « grâce prévenante », qui libère la volonté de son esclavage dans le péché pour lui permettre de collaborer à son salut) et un agir de Dieu avec l’homme (qui requiert la collaboration humaine). Les catholiques reconnaissent que la grâce prévenante est « irrésistible », et que c’est elle qui rend possible notre collaboration. Par contre, l’homme dont la volonté a été redressée par la grâce prévenante peut désormais collaborer ou résister, et c’est pourquoi l’homme est pleinement responsable, pour les catholiques ; de sa perdition, qui est la conséquence de sa résistance à l’œuvre de la grâce de Dieu. Et le livre des Actes, au chapitre 7, verset 51, semble confirmer cette résistance possible à l’œuvre de la grâce : « Hommes à la nuque raide, incirconcis de cœur et d’oreilles, toujours, vous résistez au Saint-Esprit ; vous êtes bien comme vos pères ».  De même, en Romains 2, 3, Paul souligne à l’adresse du païen que « par ton endurcissement, par ton cœur impénitent, tu amasses pour toi un trésor de colère pour le jour de la colère ou se révélera le juste jugement de Dieu ».

La résistance de l’homme et son endurcissement ne sont pas tant la conséquence d’un choix volontaire de l’hommeMais on peut répondre ici à la théologie catholique que la résistance de l’homme et son endurcissement ne sont pas tant la conséquence d’un choix volontaire de l’homme, d’une option, qu’ils ne sont la conséquence d’un cœur non régénéré, à qui Dieu n’a pas encore départi sa grâce, et qui se trouve du coup abandonné à sa logique propre, comme il en va du cœur de Pharaon, qui reste sourd aux « appels » de Dieu, lesquels ne font, au contraire, que renforcer son endurcissement (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’endurcissement du cœur de pharaon, dans le texte de l’Exode, est attribué tantôt à Dieu, tantôt à Pharaon). En réalité, seul le don d’un « cœur nouveau », seule la régénération du cœur humain peut l’arracher l’homme à cette logique infernale dans laquelle il s’enferme en l’absence d’une grâce infaillible qui permettrait de vaincre toutes les résistances du cœur humain, s’il est vrai que seul Dieu peut incliner le cœur de l’homme dans le sens qu’il souhaite.

« Je ferai que vous marchiez selon mes voies »Il faut donc que Dieu puisse nous « donner » ce qu’il nous « ordonne » : ainsi, Dieu nous ordonne de « croire », il nous ordonne aussi de « suivre » et de « pratiquer » ses commandements, tout en sachant fort bien que, par nous-mêmes, nous en sommes totalement incapables, dès lors que nous sommes laissés aux seules ressources de notre nature corrompue. La Loi, rappelons-le, n’est là, dit Paul, que « pour nous donner la connaissance du péché », pour nous « obliger » à nous reconnaître pécheurs devant Dieu (à l’image du publicain de la parabole, qui est justifié parce qu’il se reconnaît pécheur devant Dieu, là ou le pharisien se croit parfait, croyant accomplir la Loi alors qu’il en viole l’esprit, du fait qu’il juge et condamne les autres) et à demander le secours de sa Grâce et de sa miséricorde, une Grâce qui rend facile, disait Augustin, ce qui, sans elle, serait impossible. Bref, c’est seulement Dieu qui, « en répandant son Saint Esprit dans notre cœur », nous permet d’accomplir la Loi, dans le plein respect de son « esprit », qui se résume dans l’amour de Dieu et de son prochain. Ce qu’annonçait d’ailleurs déjà Ezéchiel : « je ferai que vous marchiez selon mes voies » (Ezéchiel 36, 27). C’est bien Dieu, on le voit, qui nous donne de pouvoir faire ce qu’il nous « ordonne », et c’est pourquoi seule la régénération et le don du Saint-Esprit nous permettent de suivre et de pratiquer les commandements, et d’en accomplir l’esprit (l’amour de Dieu et du prochain, qui contient le « résumé » de toute la Loi).

Ne faut-il pas alors en conclure que Dieu est injuste en offrant sa Grâce aux seuls croyants, ceux qu’il a adoptés par le don de la foi ?La conséquence de ce salut par la Grâce seule (sola gratia) est la croyance des réformateurs en la prédestination, une croyance solidement établie par une multitude de textes bibliques dont le plus décisif se trouve en Ephésiens 1, 3-13. Cette doctrine était déjà enseignée par St Augustin à la fin de sa vie, elle n’est pas partagée par tous les protestants (notamment pas par ceux qui se réclament de Jacob Arminius) mais elle constitue l’un des piliers du calvinisme et de la fameuse TULIP issue de la théologie calvinienne. Une objection classique à cette doctrine (il y en a d’autres et nous ne pouvons toutes les examiner ici) est la suivante : si croire, avoir la foi, est déjà le fruit d’une grâce que Dieu nous fait, et si le salut par la foi (sola fide) est indépendant de tout mérite personnel de notre part (sans quoi la grâce ne serait plus la grâce, elle ne serait plus un don gratuit que Dieu nous fait, mais un dû), ne faut-il pas alors en conclure que Dieu est injuste en offrant sa Grâce aux seuls croyants, ceux qu’il a adoptés par le don de la foi ? En fait, si « être juste », c’est donner à chacun le châtiment qu’il mérite, on peut alors dire que Dieu n’est pas injuste en ce sens, car Paul rappelle que nous sommes tous coupables en Adam, un Adam « en qui tous ont péché » (Romains, 5, 12). Ce que veut dire Paul par là, c’est que la faute d’Adam est une faute dont nous sommes tous coupables, car c’est le péché d’Adam est le « péché collectif de l’humanité devant Dieu », ce qui signifie qu’à la place d’Adam, et en vertu d’une mystérieuse solidarité, nous aurions agi exactement comme lui. Que Dieu veuille nous châtier pour cette raison, c’est son droit le plus strict, et ne pas le faire serait contraire à sa « justice », puisque nous sommes aussi complices de cette « faute » qui nous conduit à commettre de multiples péchés personnels.

Si l’on objecte que Dieu est « injuste » non de nous punir, mais de choisir untel plutôt qu’untel, on oublie alors que le choix électif divin ne se situe plus dans l’ordre de la justice (nous venons de montrer que nous méritons tous notre châtiment, qui est la juste rançon de notre péché) mais on entre dans un autre ordre, celui de la « grâce » et de la « miséricorde ». Or la grâce, avons-nous dit, n’est pas un dû, mais elle se définit précisément par la gratuité de sa dispensation, un peu comme lorsqu’un président de la république décide de « gracier » un criminel : ce criminel ne le méritait pas plus qu’un autre, assurément, et il méritait plutôt le châtiment, et pourtant nous reconnaissons dans cette grâce accordée la manifestation de la « bonté » du souverain, puisqu’en vertu de sa « justice », justement, rien ne l’obligeait à agir de cette façon, qui est une pure manifestation de sa « bonté miséricordieuse » à l’égard de ce criminel – et nous sommes tous des « criminels » en ce sens, puisque nous sommes tous « complices » du péché d’Adam.

« Qu’est-ce à dire ? demande Paul, Y aurait-il de l’injustice en Dieu ? Certes non ! Il dit en effet à Moïse : je ferai miséricorde à qui je fais miséricorde, et j’aurai compassion de qui j’ai compassion. Cela ne dépend donc pas de la volonté ni des efforts de l’homme, mais de la miséricorde de Dieu »
Romains 9, 14-18

On le voit, au lieu de blâmer Dieu en l’accusant d’injustice parce qu’il nous a choisi en vertu d’un amour préférentiel, Paul nous invite plutôt à être reconnaissant de la grâce qu’il nous a faite en nous adoptant, en acceptant de ne pas tout comprendre, et surtout pas les « raisons » du « décret divin », qui nous restent obscures et cachées.

« Mais alors, diras-tu, de qui se plaint-il encore ? Qui es-tu donc, homme, pour entrer en conversation avec Dieu ? L’ouvrage va-t-il dire à l’ouvrier : pourquoi m’as-tu fait ainsi ? Le potier n’est-il pas maître de son argile pour faire, de la même pâte, tel vase d’usage noble, tel autre d’usage vil ? Si donc Dieu, voulant montrer sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec beaucoup de patience des vases de colère tout préparé pour la perdition, et ceci afin de faire connaître la richesse de sa gloire envers des vases de miséricorde que, d’avance, il a préparés pour la Gloire, nous qu’il a appelés non seulement d’entre les juifs, mais encore d’entre les païens. »
Romains 9, 19-24

Notre tâche, en tant que chrétiens, c’est seulement l’urgence d’annoncer l’Evangile de la Grâce, et de l’annoncer à tous sans distinction. Que ceux qui entendent l’Évangile y répondent où s’en détournent ne dépend pas de nous, mais c’est l’oeuvre de la Grâce de Dieu agissant (ou non) dans le cœur de ceux qui écoutent cette Parole, à l’image de Lydie en Actes 16

Charles-Eric de Saint Germain, enseignant en classes préparatoires, est auteur, entre autres, de Un évangélique parle aux catholiques » (F-X. De Guibert, 2008),  Cours particuliers de Philosophie », I et II, (Ellipses), « La défaite de la raison » (Salvator, 2015), « Ecrits philosophico-théologiques sur le christianisme » (Excelsis, 2016).

La rédaction

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