Cinquième centenaire de la Réforme : Les grands principes / Partie V : Soli Deo Gloria

« Je suis l’Eternel et c’est là mon nom. Et je ne donnerai pas ma Gloire à un autre »
Esaïe, 42, 8

Le quatrième et dernier principe est le SOLI DEO GLORIA : à Dieu seul la Gloire. Ce principe contient en quelque sorte le résumé de tous les autres : si Dieu, en effet, s’est offert lui-même comme victime expiatoire pour les péchés de ceux qui croient en lui, réalisant lui-même pour nous une œuvre que nous aurions été incapables d’accomplir (sola fide), si Dieu est, par ailleurs, le seul qui peut être adoré et à qui on peut rendre un culte légitime (solus Christus) et si Dieu, enfin, est le seul artisan de notre salut, sans que notre liberté ne puisse collaborer en quoi que ce soit à cette oeuvre de rédemption (comme l’a montré le sola gratia), il s’ensuit qu’à Dieu seul revient toute la Gloire, et que nous ne pouvons nous glorifier de quoique ce soit devant Dieu, ni de nos mérites, ni de nos bonnes œuvres. L’apôtre Paul le souligne fortement : « Où est-donc le sujet de se glorifier ? Il est exclu » (Romains, 3, 27). Le salut étant offert par pure grâce, il ne se mérite pas, et tout l’orgueil humain vient souvent de ce que l’homme voudrait dérober à Dieu sa Gloire, se faire lui-même l’artisan de son propre salut, comme on le voit dans toutes les sagesses païennes, où l’orgueil naît souvent da la conscience déplacée de ses propres mérites. L’homme sait, lui, qu’il a tout reçu de Dieu (« Qu’as-tu, demande encore Paul, que tu n’aies reçu ? ») et il ne peut donc, par conséquent, se glorifier de quoique ce soit, sans tomber dans une folle présomption.

Ce cinquième et dernier principe entraîne d’abord pour première conséquence l’interdiction de l’idolâtrie. Idolâtrer ce qui n’est pas Dieu, c’est commettre une injustice qui renverse l’ordre dû, en mettant la créature à la place du créateur. Le premier commandement, « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et à lui seul tu rendras un culte », est justement destiné à nous préserver de toute idolâtrie, en ne permettant pas de dérober à Dieu la Gloire qu’il lui revient. Voilà pourquoi toute l’astuce de Satan, qui désire être adoré comme Dieu (on le voit lors de la tentation de Jésus dans le désert), vise précisément à nous détourner du vrai culte, pour nous tourner vers des idoles, c’est-à-dire vers des représentations, souvent sculptées ou imagées, devant lesquelles on se prosterne alors même qu’il s’agit là seulement de l’oeuvre de nos mains ! D’où le deuxième commandement, corrélatif du premier :

« Tu ne te feras pas d’idole ni de représentation quelconque de ce qui se trouve en haut dans le ciel, ici-bas sur la terre, ou dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras pas devant de telles idoles et tu ne leur rendras pas de culte, car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu qui ne tolère aucun rival ».

Comme les juifs et les musulmans, les protestants, à la différence des catholiques et des orthodoxes, appliquent ce commandement de façon stricte, et refusent de reporter la dévotion sur des images, crucifix ou statues. L’art pictural n’est pas interdit chez les protestants, certes, mais il n’y a pas de « vénération » des images (pas de cierges, ni de génuflexion ou de contemplation).

Il est vrai que le Concile de Nicée II justifiait la « vénération »

Il est vrai que le Concile de Nicée II justifiait la « vénération » des images en montrant que l’interdit juif du deuxième commandement a été rendu caduque par l’incarnation : en effet, puisque le Christ s’est incarné – il est, dit Paul en Colossiens 1, 15, « l’image visible du Dieu invisible » -, l’incarnation inaugurerait un « nouveau régime » concernant le statut des images, puisque le Père s’est rendu visible dans son Fils : « qui me voit à vu le Père », dit Jésus à Philippe. Et comme le Christ, « image visible de Dieu », peut légitimement faire l’objet d’un « culte d’adoration » (culte de latrie), alors il devient désormais possible également de vénérer des images, statues, etc (culte de dulie) si du moins cette vénération s’adresse non à l’image elle-même, mais à la réalité spirituelle dont cette image est la simple représentation. Nous avons déjà vu, dans le solus Christus, que Marie et les saints faisaient déjà l’objet d’un culte de vénération (culte de dulie en ce qui concerne les saints et d’hyperdulie en ce qui concerne la vierge Marie), ce que les catholiques justifient parfois en disant que ce qui se trouve glorifié ici, ce ne sont pas les saints eux-mêmes, mais plutôt l’action de Dieu dans leur vie. Reste que le catholicisme et l’orthodoxie, contournant ainsi l’interdit biblique du second commandement, prétend que cette vénération peut également s’étendre aux images et aux représentations puisque le Fils, « image visible du Dieu invisible » (une image, donc), est lui-même l’objet d’un culte.

Il n’interdit pas, en revanche, d’adorer l’image que Dieu s’est donné de lui-même dans son Fils

Mais outre qu’il semble un peu problématique de passer aussi facilement par-delà le deuxième commandement, on peut toutefois objecter qu’il faut distinguer la présentation que Dieu fait de lui-même dans son Fils, en lequel Dieu s’incarne, et la représentation que l’homme se fait de Dieu, lorsqu’il se fait une « image » de Dieu devant laquelle il se « prosterne » comme devant une idole, puisque c’est l’œuvre de ses mains. Si le « deuxième commandement » interdit assurément la représentation que l’homme se fait de Dieu et la vénération de celle-ci (du moins si cette représentation est subordonnée à une prosternation), il n’interdit pas, en revanche, d’adorer l’image que Dieu s’est donné de lui-même dans son Fils, en s’incarnant et en se manifestant dans une chair humaine. En réalité ce qu’interdit le deuxième commandement biblique, c’est la racine même de l’idolâtrie : le besoin qu’à l’homme de « capter Dieu » dans une image, à laquelle il puisse vouer un culte. L’idolâtrie, en effet, est toujours une adoration de soi, et par conséquent un refus de s’ouvrir à la transcendance de Dieu, qui nous dépasse infiniment, et dont nous ne sommes pas le mesure. Enfermer Dieu dans une image ou dans une représentation, c’est se faire un Dieu à la mesure de ses désirs et de ses besoins, ce qui n’est qu’une autre manière de « mettre la main sur Dieu » et de s’adorer soi-même puisqu’on adore ici l’oeuvre de ses mains. Or Dieu (et les juifs l’ont bien compris), parce qu’il est le « Tout-Autre », ne peut se laisser enfermer dans une « image » sans que soit niée sa transcendance, une transcendance qu’on ne peut capter. Et c’est d’ailleurs aussi parce que nommer les choses, c’est acquérir un pouvoir sur ce que l’on nomme, comme on le voit lorsque Adam nomme les animaux, qu’il est capital également, pour les juifs, que le nom de Dieu ne puisse être prononcé – d’où le tétragramme imprononçable formé uniquement de consonnes.

On comprend dès lors mieux ce que les protestants conservent de l’Ancien Testament : à la différence des juifs, ils ne nient pas que Dieu se soit incarné, qu’il se soit rendu « visible » dans son Fils, mais à la différence des catholiques, ils considèrent que Dieu reste entièrement maître de la manifestation qu’il fait de lui-même, en sorte qu’aucune production ou représentation humaine n’a le pouvoir de nous conduire à Dieu : l’image n’est pas une « médiation » faisant signe vers une réalité spirituelle située au delà d’elle, mais plutôt ce qui fait écran au divin, ce qui risque toujours de venir parasiter l’écoute de Sa Parole. C’est ce qui explique le dépouillement des Eglises protestantes, car si le visible fait écran à la Parole, qui se donne d’abord à entendre, la Gloire de Dieu se manifeste moins dans la profusion des images et statues, comme dans le paganisme, qu’elle ne se manifeste dans le silence et l’écoute intérieure d’un cœur réceptif à la Parole que Dieu fait résonner en lui. Rendre à Dieu seul Gloire, c’est donc bien, comme on l’avait déjà vu pour le « solus Christus », refuser toute médiation autre que celle du Christ pour accéder à Dieu : le Christ est bien l’unique chemin (il n’y en a pas d’autres !) qui puisse nous conduire à Dieu le Père.

Mais le cinquième et dernier principe a aussi pour autre conséquence de maintenir l’homme dans une humilité constante.

Mais le cinquième et dernier principe a aussi pour autre conséquence de maintenir l’homme dans une humilité constante. Car si Dieu est bien le seul artisan de notre salut (c’est à lui seul que revient non seulement la Gloire du culte rendu, mais aussi le mérite de notre salut, un salut offert gratuitement aux hommes grâce aux « mérites » que le Christ nous a acquis en versant son précieux sang sur la Croix), alors l’homme ne peut se prévaloir devant Dieu d’un quelconque mérite. L’orgueil spirituel de la créature naît en général toujours de la conscience déplacée de ses propres mérites, comme c’est le cas lorsque nous attendons ce salut de nos œuvres, ou encore du « bon usage » de notre libre-arbitre, ce qui revient alors, dans ce dernier cas, à placer finalement en nous, et non en Dieu, la cause dernière de notre salut puisque ce serait de notre acceptation (ou de notre refus) que dépendrait, en dernière instance, le salut et la perdition. Affirmer qu’à Dieu seul revient la Gloire, c’est reconnaître, au contraire, que nous ne pouvons rien faire, par nous-mêmes, pour notre salut, mais que le mérite en revient à Dieu seul, et à personne d’autre.

Force est de reconnaître que la prise de conscience de cette incapacité de l’homme est profondément libératrice pour lui

Et au final, force est de reconnaître que la prise de conscience de cette incapacité de l’homme est profondément libératrice pour lui. Car c’est précisément quand l’homme se croit l’artisan de son propre salut, dans l’usage qu’il fera de sa liberté, qu’il vit dans l’angoisse,  l’incertitude permanente et la crainte de perdre ce salut, ne comptant finalement que sur ses propres forces. Or la liberté humaine – on en fait l’expérience chaque fois que nous tombons dans le péché, est faillible – , et c’est la raison pour laquelle s’il fallait compter aussi sur notre propre liberté pour parvenir au salut (eu lieu de compter sur Dieu exclusivement), nous ne pourrions que désespérer de nous-mêmes ! « Que celui qui se croit debout, dit Paul, prenne garde de tomber ! » (I Corinthiens 10, 12). Personne ne peut, en effet, se prétendre à l’abri d’une chute ou d’une défaillance de cette liberté, comme le montre exemplairement le triple reniement de Pierre que le Christ lui avait annoncé suite à une affirmation péremptoire de sa part. Parce qu’il met son espérance en Dieu seul, le chrétien peut seul parvenir à la certitude du salut. Cette « certitude » n’a ici pas d’autre fondement que l’assurance que Dieu, qui nous a sauvés par sa Grâce en nous adoptant par la foi, ne peut pas abandonner ses propres enfants, même s’il peut parfois paraître nous abandonner temporairement pour bien nous rappeler que c’est à lui, et non à nous, que nous devons notre salut, bref qu’à lui seul revient toute la Gloire de celui-ci !

On voit dès lors combien est fausse l’accusation d’arrogance proférée envers les protestants quand ils affirment – péremptoirement selon certains – qu’ils ont la certitude d’être sauvés. Cette certitude, fondée sur la foi dans la promesse du Christ envers ses brebis (à savoir « qu’elles ne pourront être arrachés de ses mains »), est certes intimement liée à la croyance à la prédestination, comme on l’a vu en analysant le « sola gratia ». Mais loin d’être arrogante, cette certitude est bien plutôt l’humble reconnaissance que l’homme ne peut attendre de ses propres efforts ou de ses propres mérites son salut, et que c’est précisément s’il ne compte, de manière orgueilleuse, que sur lui-même et sur ses propres forces, qu’il ne pourra jamais obtenir cette certitude. Au contraire, celui qui ne compte que sur Dieu pour le sauver, et qui se sait incapable de se sauver par soi-même, ni de collaborer en quoi que ce soit à son salut, peut d’autant plus être assuré de celui-ci qu’il place sa confiance uniquement en Dieu (et non en lui-même), un Dieu à qui revient bien, par conséquent, toute la Gloire !

Charles-Eric de Saint Germain, enseignant en classes préparatoires, est auteur, entre autres, de Un évangélique parle aux catholiques » (F-X. De Guibert, 2008),  Cours particuliers de Philosophie », I et II, (Ellipses), « La défaite de la raison » (Salvator, 2015), « Ecrits philosophico-théologiques sur le christianisme » (Excelsis, 2016).

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