Comment des situations de harcèlement scolaire peuvent-elles échapper si longtemps à la vigilance des adultes ?

En France, entre 800 000 à 1 million d’élèves, enfants et adolescents, seraient harcelés chaque année. Au-delà de ce chiffre considérable, une autre inquiétude émerge, relayée notamment par la défenseure des droits, Claire Hédon, celle de la durée du harcèlement.

Passé le premier choc d’apprendre que son enfant est harcelé, les parents sont souvent effarés d’apprendre que cette situation dure depuis des mois, parfois des années, sans que personne ne s’en soit aperçu ou n’ait signalé le phénomène.

Pour comprendre ce qui amène cette situation de violence particulière à perdurer et à devenir chronique, nous vous proposons d’adopter un regard systémique et de considérer le harcèlement scolaire comme la résultante problématique d’une dynamique de groupe où les élèves sont interdépendants et s’influencent réciproquement dans un contexte particulier. On pourrait le considérer comme une pathologie systémique de la relation.

Claire Hédon : « Le harcèlement démarre à l’école et dérape sur les réseaux sociaux » (France Inter, novembre 2021).

Appréhender la situation de manière systémique nous amène à tenir compte d’un certain nombre d’éléments du contexte – et pas uniquement le binôme harceleur/harcelé – mais, surtout, les relations qu’entretiennent ses éléments entre eux. Pour analyser le harcèlement et son caractère durable, nous retenons les critères suivants : le groupe de témoins, le type de harcèlement, l’environnement à savoir l’établissement scolaire, le corps enseignant, le harcelé et le harceleur. L’ordre d’énumération ne reflète pas un caractère d’importance.

Le binôme harceleur/harcelé

En premier lieu, le phénomène de harcèlement perdure parce que les protagonistes de la situation n’ont pas intérêt, pour des raisons évidemment différentes, à en parler à des adultes.

Le harceleur est souvent une personne « populaire » pour qui le harcèlement permet précisément d’acquérir ou de maintenir une position sociale dominante dans le groupe de pairs. C’est pour cette raison qu’il n’a aucune raison d’arrêter. Pour cela, harceler « efficacement » requiert une grande habileté à manœuvrer sa ou ses victimes mais également les témoins présents afin qu’ils ne s’opposent pas à ces agressions.

Même si cela peut paraître paradoxal, la victime de harcèlement hésite à en parler à des adultes (22 % des enfants harcelés à l’école « n’en parlent à personne ») pour deux raisons principales. La première, assez évidente, est que la dénonciation est synonyme de trahison, l’élève devient un « poucave » et, souvent, les représailles ne se font pas attendre et la violence redouble, on lui fait payer la note. La seconde s’incarne dans le fait que les victimes ne veulent pas inquiéter leurs parents, voire leur faire de la peine.

Harcelée pendant toute ma scolarité (La Maison des maternelles, novembre 2021).

Ils développent ainsi des stratégies de dissimulation très élaborées comme en témoigne Mathilde Monnet qui calculait le temps qu’il fallait à ses yeux pour sécher et pour effacer les traces des pleurs sur son visage… Malgré un léger décrochage scolaire, sa famille ne s’est doutée de rien. Il est à noter que paradoxalement, le fait d’avoir une très bonne relation avec ses parents peut pousser précisément l’enfant à ne pas leur en faire part pour leur éviter de souffrir.

Le groupe de témoins

Dans 85 % des cas, le harcèlement aurait lieu devant en moyenne 4 témoins. Ce chiffre peut paraître impressionnant, mais il se comprend mieux lorsque l’on considère que le groupe est souvent l’enjeu du harcèlement. En effet, les témoins vont renforcer ou au contraire dissuader les comportements du harceleur à travers leur réaction. Si un surnom fait mal, c’est parce qu’il est repris par tout le groupe, sinon il n’aurait aucun effet. Pour qu’une ostracisation réussisse, il est nécessaire que tous y participent de manière active ou passive.

Le rôle joué par les témoins explique l’intérêt porté sur la mobilisation des témoins par certaines stratégies de lutte contre le harcèlement. Si le harcèlement est finalement bien connu d’une partie non négligeable des élèves, pourquoi n’alertent-ils pas les adultes ?

Pour tenter de répondre à cette question, il est important de distinguer deux types d’acteurs. On retrouve, d’une part les participants ou outsiders qui constituent en quelque sorte la « garde rapprochée » du harceleur et qui, par leurs comportements, recherchent les faveurs de l’élève populaire. Ainsi, ceux qui agissent ne sont pas toujours ceux qui sont à l’initiative de la violence. L’élève à l’origine du harcèlement reste ainsi au-dessus de tout soupçon. De plus, en étant en groupe, la responsabilité de chacun est diluée.

Le second type d’acteurs rassemble l’ensemble des témoins « passifs » de la situation, qui n’interviennent pas, tout simplement par peur des représailles ou de prendre la place de la victime. Soutenir la victime, c’est s’identifier à elle et prendre le risque d’être harcelé à son tour. Cette crainte maintient l’omerta sur la situation de harcèlement. Une étude déjà citée montrent que certains élèves préfèrent renforcer ou imiter les violences exercées sur un pair stigmatisé plutôt que de le soutenir ou de le aider. Il arrive ainsi que des enfants harcelés se mettent à exercer des violences sur d’autres pour sortir de la situation.

La situation de harcèlement, souvent bien connue des élèves, franchit difficilement la frontière du monde des adultes, car il y a un risque à la dévoiler. Perdre du pouvoir pour les uns, devenir à son tour une victime pour les autres. « Ce qui se passe à la récré reste à la récré ».

Le type de harcèlement

Le type de harcèlement utilisé influence grandement la portée du phénomène d’omerta. Les chercheurs distinguent traditionnellement trois types d’agression :

  • l’agression physique avec notamment les coups, les pincements, les crachats, le racket ;
  • les violences verbales avec les insultes, les surnoms, les intimidations, les humiliations ;
  • les phénomènes d’ostracisation et de manipulation avec les rejets, les mises en quarantaine, les exclusions des groupes de jeux et les rumeurs.

Certains auteurs montrent que le harcèlement revêt des formes différentes en fonction de l’âge des enfants. Alors que les violences physiques se retrouvent plus facilement chez les plus jeunes et sont donc plus facilement repérables ; les violences morales apparaissent plus souvent à l’adolescence et constituent des actions plus discrètes et donc plus difficiles à détecter pour les adultes.

Le harcèlement moral est parfois difficile à démontrer, il est souvent impossible de prendre les élèves sur le fait. Cette violence psychologique contribue à rendre le harcèlement invisible.

La cour de l’établissement et le corps enseignant

Il est courant d’entendre : « mais que fait l’école ? » lorsque des adultes, souvent des parents, découvrent qu’un (leur) enfant est victime de harcèlement. De nombreux témoignages, en effet, dénoncent l’inaction de certains professeurs ou instituteurs alors qu’ils avaient connaissance d’une de situation de harcèlement. Pourtant dans de nombreux cas, les enseignants n’ont tout simplement pas vu ou compris ce qui se passait. On peut invoquer au moins trois raisons à cela.

La première est que la cour est littéralement un chaudron dans lequel bouillonnent d’innombrables interactions qu’il est difficile de décrypter et démêler où le harcèlement moral passe facilement inaperçu. La cour recèle également de nombreux coins et recoins qui permettent de disparaître aux yeux des adultes. Les enseignants et autres personnels chargés de surveiller cet espace dynamique n’ont tout simplement pas les moyens d’être partout.

La seconde raison relève du manque de préparation du personnel de l’Éducation nationale. La question du harcèlement scolaire n’est pas abordée dans la formation initiale des enseignants, le seul moyen pour eux de se renseigner sur le sujet est de suivre un module de formation continue… Le rapport sénatorial de la mission d’information sur le harcèlement scolaire et le cyberharcèlement pointe d’ailleurs « le désarroi du milieu éducatif », avec 65 % des enseignants se considérant comme mal armés face au harcèlement. Et ce pour des raisons variées : un manque de formation, des difficultés à le détecter ou une absence de soutien de la hiérarchie.

La troisième raison est à rechercher du côté du manque de partage d’information. Un enseignant peut voir un élève se faire bousculer, puis un autre va être témoin d’une insulte adressée à ce même élève. Pris séparément, ces événements sont malheureusement courants dans un établissement scolaire. En revanche, leur répétition pose question. Si l’information n’est pas échangée au sein de l’équipe pédagogique, elle restera un signal faible.

Raphaël Hoch, Enseignant Chercheur Associé – Responsable Pédagogique DU Management et Transformation des Organisations de l’IAE de Metz, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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