Des convertis au christianisme décédés interdits en tant que chrétiens dans des cimetières

Les funérailles sont le dernier moment où il est possible de regarder le visage du bien-aimé, c’est un temps social et familial nécessaire aux générations. En Algérie, des enfants ont dû enterrer leur père, chrétien, selon la coutume islamique, l’imam du village s’opposant à toute autre forme d’inhumation, un refus qui ne relève pas de l’anecdote dans le pays.

Ailleurs, récemment, en Asie centrale, c’est une femme convertie au christianisme qui a été refusée dans les cimetières et a dû être enterrée trois fois avant que sa dépouille ne soit laissée en paix. Ces interdictions en porte-à-faux avec le principe de la dignité humaine sont la forme ultime de la déconsidération de l’individu dont l’existence et la mort ne sont appréhendées que sous l’angle de la communauté.

Dans un village de Kabylie, près de Tizi-Ouzou, cette région où l’on retrouve la majorité des églises en Algérie, Amar, 70 ans, avait apostasié l’islam et embrassé le christianisme. A sa mort, le 30 octobre dernier, ses enfants ont dû faire face à des complications pour l’ensevelir, l’imam local refusant l’inhumation dans le cimetière du village. Sa famille, dont deux de ses fils et l’une de ses filles partageaient sa foi, tenait à lui offrir des funérailles chrétiennes. Ils n’ont donc pas suivi le rite funéraire musulman précédant la mise en terre, et Amar n’a ainsi pas été pleuré au milieu d’invocations à Allah et Mahomet concernant son accueil. Tout au plus, la famille a décidé de laver son corps, comme dans la tradition islamique.

Nous sommes musulmans, et nous le resteronsAu lendemain de cette partie de la cérémonie de deuil, l’imam du village est venu chez la famille d’Amar, accompagné de quelques personnes, pour la menacer d’ostracisme si elle maintenait sa décision d’enterrer le défunt en tant que chrétien. « Nous sommes musulmans, et nous le resterons. Les funérailles de nos morts seront comme elles l’ont toujours été, nous ne compromettrons pas nos coutumes et notre religion. Si quelqu’un veut enterrer ses morts dans notre cimetière, qu’il le fasse selon notre tradition ! », a asséné le religieux. L’imam a demandé aux villageois de faire pression sur la famille en deuil. Les proches d’Amar ont finalement cédé. Il n’est cependant pas précisé si les femmes ont pu assister aux funérailles, certains imams considérant que cela leur est défendu même si l’islam le déconseille davantage qu’il ne l’interdit.

Cette conversion devait servir d’exemple aux autres, selon le responsable de la prière.Au Kirghizistan, Kanygul Satybaldieva, une chrétienne de 76 ans, mariée à un musulman, a dû être déplacée de tombe en tombe. Les deux filles du couple, protestantes baptistes, se sont converties au christianisme baptiste, comme leur mère décédée le 13 octobre dernier. Elles ont cependant tenu à enterrer leur mère comme l’avaient été leurs aïeux, dans le cimetière local, musulman, afin que son corps repose avec ceux de ses proches. Le lendemain du décès, l’imam du village s’est rendu chez la famille, à la tête d’une foule d’habitants de la localité, et a exigé d’Azaeva, l’une des filles de la défunte, qu’elle se convertisse à l’islam si elle tenait vraiment à ce que sa mère soit inhumée dans le village ; cette conversion devait servir d’exemple aux autres, selon le responsable de la prière. Azaeva a cédé, mais l’imam lui a ensuite dit qu’il avait déjà beaucoup fait en l’extirpant d’une fausse religion, et qu’il lui restait la possibilité d’enterrer sa mère dans son jardin.

La famille a pu inhumer Satybaldieva dans un village voisin, avant de devoir la déterrer en raison de sa religion. Des fonctionnaires locaux ont suggéré de donner une sépulture à la défunte dans le cimetière municipal de la capitale du district, mais une fois la mise en terre accomplie, les musulmans et les chrétiens orthodoxes de la cité ont exigé que le corps soit retiré. Finalement, les proches de Satybaldieva l’ont enterrée dans un lieu secret. Les autorités ont décidé d’enquêter, et le ministère de l’Intérieur a fait savoir que l’affaire sera notamment traitée sous l’angle de la profanation des morts.

L’atteinte à l’humanité des défunts pour cause d’opposition religieuse

Le cas de la conversion d’Azaeva, exigée en échange de l’inhumation de sa mère, et qui devait constituer un exemple, est porteuse d’un message. Il s’agit de faire peur aux vivants en menaçant les morts. Bien que le christianisme ne dise aucunement qu’un corps sans sépulture équivaut à une âme sans paradis, les proches peuvent être effrayés par la perspective de demeurer sans tombe. Si le choix des imams de n’enterrer que des musulmans dans les cimetières islamiques peut éventuellement se comprendre, il reste que la brutalité de l’opposition, ou la ruse pour obtenir la conversion d’un parent témoignent d’une absence de respect des défunts.

La pratique du ban des morts pour des considérations religieuses se retrouve dans d’autres régions du monde. En 2013, au Népal, les autorités de Katmandou avaient interdit aux minorités non hindoues de construire un cimetière sur la place disponible près d’un temple, ne leur laissant pour possibilité que celle d’enterrer leurs morts dans la forêt.

Le besoin d’offrir une sépulture à ses morts ne repose de loin pas que sur des considérations sanitaires, il s’agit aussi de l’importance d’avoir un lieu de recueillement convenable, de pouvoir dire adieu à un proche dans le respect de sa personne. Le mythe d’Antigone nous montre une sœur qui ose défier la cité en donnant une sépulture à son frère. Rejeter un défunt d’un cimetière, c’est davantage que le rejeter de la cité, c’est le considérer comme hors de l’humanité.

Hans-Søren Dag

Image : Antigone enterre son frère Polynice malgré l’interdiction de la cité (Antigone devant le corps de Polynice, Nikiforos Lytras, 1865)

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