De la pandémie à un autre monde ?

« Jour d’après », « Monde d’après », « Penser demain » : la plupart des médias, y compris celui-ci, ont exprimé les idées de lecteurs, intellectuels et citoyens qui, en temps de confinement, ont témoigné leur envie de rompre avec certains modèles économiques et sociaux. Cette tendance rejoint ici les nombreux mouvements sociaux qui interpellent régulièrement les acteurs dominants. Contrairement à celles et ceux qui, comme Margaret Thatcher, imposent l’idée qu’« il n’y a pas d’alternative », ils affirment qu’« un autre monde est possible », pour reprendre le slogan du Forum social mondial.

Ils introduisent des débats dans un ordre « qui va de soi », contribuant par là à renforcer la capacité d’une société à se transformer. Ce rôle des mouvements sociaux est plus important encore en temps de crise. Les crises brisent les routines et le « business as usual ». Elles sont l’occasion de réflexions individuelles et collectives sur nos valeurs et nos objectifs. La pandémie a bouleversé les dogmes économiques qui ont régi le monde pendant des décennies. Forcés de mettre en œuvre des mesures exceptionnelles, les gouvernements font du « retour à la normale » l’objectif d’une « unité nationale » qui rassemble les hommes politiques, les entreprises, les travailleurs et l’ensemble de la population dans une lutte commune contre le Covid-19.

Pour leur part, les militants insistent sur le fait que ce qui est présenté comme « normal » fait partie du problème, que ce n’est pas la seule sortie de la crise possible. Pour l’écrivaine et militante indienne Arundhati Roy, « Rien ne pourrait être pire qu’un retour à la normale ».

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Interpréter la crise

Les citoyens descendus dans les rues au cours de la dernière décennie rejoignant des mouvements comme Occupy ou Nuit debout, réclament des gouvernements plus compétents et moins corrompus, moins de pouvoir aux élites, plus de démocratie, de justice sociale et de dignité. Des revendications plus pertinentes encore au cœur de cette crise.

Pour nombre d’intellectuels engagés et d’économistes hétérodoxes, comme Thomas Piketty ou Dominique Méda, la pandémie a montré les limites d’un système économique qui produit un tel niveau d’inégalités. Les syndicats du secteur comme les associations pointent les dommages causés par les politiques d’austérité dans le secteur de la santé et du soin aux personnes âgées.

La sociologue Dominique Méda chez France Culture en 2018 pour débattre de la remise en question de la croissance comme modèle.

Après des années d’austérité dans les services publics, les États semblent dépenser sans compter pour pallier les effets de la pandémie et limiter la crise économique et sociale. Plusieurs gouvernements plaident pour une relocalisation de la production des « biens essentiels ».

Les champions des coupes budgétaires dans les hôpitaux publics participent désormais aux applaudissements quotidiens pour soutenir les infirmières et les médecins. Angela Merkel, Emmanuel Macron et Boris Johnson ont tous déclaré qu’ils considéraient l’État-providence et les hôpitaux publics comme des éléments essentiels de l’identité nationale de leur pays.

Début mars, les personnels des hôpitaux français peinaient toujours à faire entendre leurs revendications sociales, ayant même entrepris l’une des plus longues grèves du secteur.

Deux semaines plus tard, au cœur de la crise sanitaire de Covid-19, Emanuel Macron les considérait comme des héros.

L’État a augmenté le budget des hôpitaux pendant la crise et le président a juré qu’il y aurait des changements majeurs dans les politiques publiques, que « le jour d’après, ce ne sera pas un retour au jour d’avant ».

Jusque-là fervent défenseur du libre-échange, le président français parle désormais de « souveraineté économique », accorde des prêts massifs aux « entreprises nationales ».

La pandémie est parvenue à de réaliser ce que les grèves et les mobilisations entre novembre 2019 et mars 2020 n’a pas obtenu : suspendre la réforme des retraites.

Une impression de déjà vu : la crise financière mondiale

Ce changement de position et de discours résonne avec les déclarations d’un autre président français lors de la crise financière mondiale.

Le 23 octobre 2008, Nicolas Sarkozy déclarait que « l’idéologie de la dictature des marchés et de l’impuissance publique est morte avec la crise financière ».

Les altermondialistes ne le disaient pas mieux. Lors du Forum social européen 2008, ils ont célébré le fait que « la crise [financière] nous a donné raison. Maintenant, les gouvernements devront prendre en compte nos propositions et mettre fin aux politiques néolibérales ».

Or, dans les années qui ont suivi la crise financière, le récit dominant a fait peser le poids de la crise économique sur les États-providence européens plutôt que sur la finance, ouvrant la voie à des politiques d’austérité qui ont aggravé la crise sociale et les inégalités, et contribué aux succès de la droite populiste et xénophobe.

Trois leçons peuvent être tirées de l’expérience de la crise financière mondiale en ce qui concerne le changement social.

Le changement dépend des acteurs sociaux

La première est que, quelle que soit son ampleur, ce n’est pas la crise elle-même qui engendre un changement politique et social déterminé. Le changement dépend de la capacité des acteurs sociaux à mettre en évidence les problèmes générés par la situation historique, à lui donner un sens et à promouvoir des visions politiques et une rationalité économique alternatives.

Les acteurs sociaux jouent un rôle important dans la sensibilisation du public, la formulation de propositions alternatives et la mise en œuvre d’alternatives concrètes. Il n’y a aujourd’hui pas une manière prédéterminée de sortir de la pandémie de la Covid-19. Les répercussions de la crise sur la société, l’économie et la politique dépendront de ce qu’en feront les acteurs sociaux, politiques et économiques.

Les bons arguments et les faits ne suffisent pas

La leçon est que les bons arguments et les faits ne suffisent pas pour façonner une nouvelle rationalité économique et les politiques du monde qui sortiront de la crise. Bien avant Thomas Piketty, le sociologue des sciences Raymond Boudon a montré que la « vérité » des théories économiques tient plus à leur capacité à forger un consensus provisoire qu’à leur validité scientifique intrinsèque, toujours très discutable.

Ainsi, la pandémie de coronavirus et les crises qui en découlent sont à la fois une série de faits que nul ne peut nier et une réalité sociale qui est réinterprétée de manière très différente par les acteurs sociaux.

Chaque courant l’englobe dans un récit plus large, dans une interprétation de la crise qui renforce ses convictions antérieures et sa vision du monde.

La foi de Habermas dans un espace public délibératif et une démocratie argumentative s’estompe dans le monde des réseaux sociaux, des espaces publics fragmentés, des fake news et des dirigeants populistes. Les faits et les sciences ne sont plus des références partagées, mais sujettes à réinterprétation par les idéologies et les dirigeants populistes qui se méfient de la science.

Une bataille sur le sens de la crise

En conséquence, et c’est la troisième leçon, la bataille sur le sens de la crise est cruciale. Les acteurs qui contribueront à façonner le récit dominant sur cette crise auront un grand impact sur le monde après la pandémie.

C’est sur la base de ce récit que seront promues de nouvelles politiques en matière de santé publique, mais aussi en matière économique, sociale et démocratique. Comme l’a dit le chercheur militant latino-américain Arturo Escobar :

« Il est crucial à ce stade que les mouvements aient des récits sur d’autres modes de vie et que ces récits soient prêts. »

Arturo Escobar, 2020.

Chaque secteur des mouvements populaires ou progressistes propose une perspective qui insère la pandémie dans un récit autour de ses thématiques et revendications.

Certains montrent l’expérience de la pandémie du point de vue des inégalités urbaines, d’autres développent une perspective intersectionnelle, en insistant sur le poids des tâches supportées par les femmes, et en particulier les femmes de couleur, que ce soit dans les familles, dans les supermarchés ou les hôpitaux publics.

Une mise en perspective

Les intellectuels progressistes lient la pandémie aux ravages du capitalisme (« Le capitalisme est le vrai virus » est devenu un slogan sur les réseaux sociaux) et à la crise écologique.

Les mouvements populaires latino-américains interprètent la crise dans le métarécit qui s’est construit dans la convergence des mouvements indigènes, féministes, écologiques et de justice sociale au cours de la dernière décennie.

Comme l’explique la sociologue costaricaine Montserat Sagot :

« La crise révèle les profondes crises sociales, politiques et écologiques auxquelles nous sommes confrontés. Derrière la crise sanitaire, il y a une crise de civilisation. »

Les mouvements populaires et les activistes vont-ils réussir aujourd’hui là où ils ont échoué il y a 10 ans, à la suite de la crise financière ?

La manière dont l’humanité sortira de la pandémie du coronavirus dépendra de la science et de la recherche pour trouver un vaccin. Elle sera également le résultat d’une lutte sur les significations sociales, politiques et géopolitiques de la pandémie et sur les visions du monde qui en découlent. Il n’y a pas de voie simple pour passer de la pandémie à un monde meilleur, plus écologique et moins inégal.The Conversation

Geoffrey Pleyers, Sociologue, Chercheur FNRS à l’Université de Louvain (Belgique) et au Collège d’études mondiales, Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH) – USPC

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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