Derrière les caravanes de migrants d’Amérique centrale, des pays à bout de souffle

Les images aériennes de milliers de personnes provenant d’Amérique centrale et cherchant à traverser le pont international entre le Guatemala et le Mexique ont fait le tour du monde et contribué à mettre en lumière aussi bien les conditions socio-économiques critiques dans les pays centraméricains que les risques encourus par les migrants lors de leur traversée du Mexique.

Ces « caravanes », qui ne sont pas les premières et ni vraisemblablement les dernières, constituent une expression récente d’un phénomène complexe qui trouve son origine dans le dernier quart du XXe siècle : l’essor des migrations internationales des pays d’Amérique centrale, en particulier du « Triangle du Nord » (Guatemala, le Honduras et El Salvador), vers les États-Unis.

Il s’agira ici, tout d’abord, d’identifier certains facteurs structurels qui prennent racine dans l’histoire contemporaine des pays centraméricains. Autrement dit, des causes – liées notamment au système économique et politique – qui influent sur les mouvements migratoires et de réfugiés. Puis, nous examinerons les facteurs plus immédiats, liés à l’actualité, qui contribuent à l’apparition de ces « caravanes ».

Des relations internationales asymétriques

Il convient de rappeler que, d’un point de vue historique et politique, la seconde moitié du XXe siècle est marquée par l’interventionnisme nord-américain en Amérique centrale et le soutien à des régimes militaires, sous couvert de lutte contre le communisme et les mouvements insurrectionnels. Cela n’est pas sans rapport avec les flux migratoires et de réfugiés : ainsi, durant les années 80, les conflits civils poussèrent près d’un million de Guatémaltèques et Salvadoriens sur les routes de l’exode vers les États-Unis et, dans une moindre mesure, vers le Mexique.

Certes, la Guerre froide est terminée, mais l’époque des interventions est-elle pour autant révolue ? Rien n’est moins sûr. Ce sont davantage les menaces qui ont été redéfinies – la guerre contre le « crime organisé », la drogue et le terrorisme islamiste – plutôt que les politiques extérieures de Washington envers l’Amérique centrale. Que cela soit sous forme de financements, d’aide logistique, de formation ou encore de participation militaire directe, les interventions des États-Unis contre le narcotrafic dans les pays latino-américains ont succédé à celles visant à contenir les foyers révolutionnaires.

Une situation de dépendance économique qui perdure

Le soutien à des régimes autoritaires et répressifs est étroitement lié à la mainmise économique de certains pays sur l’Amérique centrale. Historiquement, nombre d’économies de cette région se sont trouvées dans une situation de dépendance à la fois technologique et économique vis-à-vis des pays industrialisés, comme l’ont souligné les pionniers latino-américains de la théorie de la dépendance

Dans ce schéma, ces pays « périphériques » ont fonctionné aussi bien comme des fournisseurs de matières premières que de réserves de ressources naturelles et énergétiques pour les grandes puissances du continent, avec souvent la complicité des gouvernements en place. L’expression péjorative de « république bananière » est précisément issue de cette réalité.

Depuis la participation de la United Fruit Company dans la préparation de coups d’État en Amérique latine, en passant par la crise de la dette, la décennie perdue des années 1980 ou encore les dénommés « plans d’ajustement structurel » et les politiques néolibérales de privatisations des années 1990, que de chemin parcouru pour les pays d’Amérique centrale ! mais a-t-on pour autant assisté à un changement de paradigme économique et à une réelle amélioration des pays dits « en développement » ?

Dans le cas du Guatemala, des programmes très « agressifs » de libéralisation commerciale ont été appliqués, dont les répercussions se font sentir sur les groupes économiques vulnérables, tels que les petits producteurs et les petites et moyennes entreprises. L’ouverture des marchés et la diminution subséquente des prix des produits d’exportation, tel que le café, a également fortement affecté le secteur agricole de l’ensemble des pays.

En outre, certaines analyses récentes ont tendance à mettre en avant le creusement des inégalités, tout en révélant de nouvelles formes particulièrement prédatrices de capitalisme, telles que l’« accumulation par dépossession » ou encore l’« offensive extractive » du secteur minier en Amérique latine sur fond d’expropriations et de déprédation de l’environnement.

Le cercle vicieux de la pauvreté et de la violence

Il en découle une situation marquée par la pauvreté : en 2009, on estimait qu’en Amérique centrale environ 3,3 millions de foyers (plus de 17 millions de personnes) vivaient dans des conditions d’exclusion sociale sans accès au marché du travail ni aux services sociaux élémentaires. Un chiffre qui s’est élevé à 4,2 millions en 2014, reflétant une dégradation accélérée des conditions socioéconomiques.

Si l’on se penche sur le cas spécifique du Honduras, l’un des pays les plus pauvres et les plus inégaux de l’ensemble du continent, on peut constater que plus de six foyers sur dix vivent dans la pauvreté, parmi lesquels près de quatre dans des conditions d’extrême pauvreté.

Les pays du « Triangle du Nord » se caractérisent également par des niveaux intenses de violence dus notamment aux conflits entre gangs de rue, entre organisations criminelles, sans compter d’autres formes de violence liées aux répressions politiques, ou encore celles visant spécifiquement les femmes et les minorités.

Le Honduras est le pays le plus affecté, comme en témoigne son taux d’homicide sur l’année 2011 (92 pour 100 000 habitants). Ce chiffre reste « un record des temps modernes ». Et s’il a baissé depuis (43,5 en 2017, soit 3,864 homicides), il n’en reste pas moins préoccupant et continue à être un motif de déplacements forcés à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

Ce phénomène de violence est aggravé par une série de problèmes étroitement liés : la fragilité des capacités institutionnelles, la corruption, le clientélisme, l’impunité, le manque de transparence dans la gestion de l’État ou encore le mauvais fonctionnement des systèmes judiciaires.

Le facteur environnemental

D’un point de vue climatique, l’Amérique centrale constitue une des zones les plus vulnérables de la planète. Sa situation géographique et son caractère d’isthme entre les océans Atlantique et Pacifique impliquent une exposition aux changements et phénomènes climatiques extrêmes (ouragans, sécheresses, inondations, tremblements de terre). Ces derniers provoquent de nombreuses migrations forcées, comme on a pu l’observer suite au passage de l’ouragan Stan, en 2005.

À l’heure actuelle, d’après les divers témoignages de personnes voyageant en caravane relatés par la presse, l’impact des phénomènes climatiques semble indéniable. En l’occurrence, les quatre dernières années de sécheresse qui ont mis en péril la sécurité alimentaire de plus de 3 millions de personnes en Amérique centrale, notamment les groupes sociaux les plus vulnérables (les enfants, femmes et communautés indigènes).

Un système migratoire

Dans ce contexte, on observe une forte augmentation des flux migratoires d’Amérique centrale vers les États-Unis à partir les années 1990. Pour donner un ordre d’idée quant à cet accroissement : en 2011, on estimait qu’environ 3,1 millions de personnes nées dans l’un des pays de l’Isthme centraméricain vivaient aux États-Unis et que 35 % étaient entrés sur le territoire étatsunien après l’année 2000.

Sans être exclusive, l’une des principales raisons des migrations est économique – les disparités de salaire entre pays d’origine et de réception motivent les départs. Toutefois, il faut prendre en compte les facteurs d’attraction, tels que le besoin de main-d’œuvre intensive dans certains secteurs économiques aux États-Unis : l’agriculture, la construction, la manufacture de produits de faible technologie ou encore les services. Ces besoins sont dus notamment au vieillissement démographique et à la baisse de la natalité. Par ailleurs, les programmes de réunification familiale y ont également stimulé les migrations.

Dès lors, il existe une réelle interdépendance entre pays « récepteurs » et pays « émetteurs » de migrants : une partie de l’économie des premiers dépendent de la main d’œuvre des seconds qui, à leur tour, se trouvent dépendants des envois d’argent des immigrés. Le FMI estime, par exemple, que les transferts de fonds de l’étranger en 2017 ont représenté plus de 15 % du PIB du Honduras et du Salvador, avec certaines conséquences négatives comme la réduction de la force de travail et une baisse de la productivité dans les pays d’origine.

De forts liens sociaux et culturels

D’autres facteurs sociaux et culturels influencent également les migrations : aux États-Unis où se trouvent d’importantes communautés transnationales d’immigrés, qui maintiennent et tissent de multiples relations sociales, aussi bien dans leur pays d’origine que dans le pays récepteur. Ce phénomène est facilité par les progrès technologiques accomplis ces vingt dernières années en matière de transport, de communication et de transfert d’argent. Face au durcissement des politiques migratoires aux États-Unis, on observe d’ailleurs une mobilisation de ces réseaux afin d’assurer la continuité des migrations.

D’un point de vue culturel, les États-Unis exercent aussi une influence importante en Amérique centrale. D’autant plus que dans certains cas, comme celui du Salvador, plus d’un quart de la population y réside ! Les regards sont ainsi tournés vers ce pays, à l’image du programme Departamento 15 de l’un des principaux journaux du pays qui se centre sur la diaspora salvadorienne. Son nom fait allusion au « quinzième département » du Salvador, soit la communauté vivant aux États-Unis.

Une succession de « caravanes » de migrants

Il y a eu récemment plusieurs groupes importants, dénommés « caravanes », qui ont tenté de traverser le Mexique pour gagner les États-Unis. Le premier, qui comptait plusieurs milliers de personnes et dont les rangs ont grossi au fur et à mesure du trajet, est parti de la seconde ville du Honduras, San Pedro Sula, le 13 octobre 2018. Il a été suivi d’un autre parti lui le 21 de Tegucigalpa. D’autres ont pris la route en provenance du Salvador, dont le plus important a quitté la capitale, le 31 octobre.

Ces groupes représenteraient entre 7 000 et 9 000 personnes cherchant refuge aux États-Unis et au Mexique, selon les estimations de l’ONU. Le dernier en date, composé de quelques centaines de personnes, en provenance principalement du Salvador, a tenté d’entrer en territoire mexicain, le 22 novembre.

Ces caravanes s’inscrivent dans le panorama que nous avons dressé précédemment. Toutefois, il existe certains événements conjoncturels les influant. On peut ainsi observer une mobilisation sociale au Honduras, à travers les réseaux sociaux, qui surgit dans un contexte d’instabilité politique suite à la réélection – entachée de soupçons de fraude électorale – du président Orlando Hernández, en novembre 2017. Elle avait donné lieu à d’importantes manifestations et à des affrontements entre forces gouvernementales et partisans de l’opposition.

Une multitude d’acteurs impliqués

Dans cette situation de tension postélectorale, la question des « caravanes » a rapidement pris un tour politique. Le président en fonction du Honduras a affirmé qu’il s’agissait d’une tentative de déstabilisation menée par l’opposition. Cette dernière martelait de son côté que si l’argent de l’aide au développement n’était pas détourné par le gouvernement, les Honduriens n’auraient pas lieu de partir.

Par ailleurs, il faut prendre en compte l’implication et le soutien de certains acteurs individuels et collectifs dans cette mobilisation : militants, journalistes, défenseurs des droits de l’homme, organisations religieuses, tel que le réseau jésuite dans les pays centraméricains, au Mexique et aux États-Unis, ainsi que l’Église luthérienne au Salvador. On peut aussi citer des associations civiles, à l’instar de Pueblos sin Fronteras au Mexique, organisateur de la précédente caravane d’avril 2018 et qui apporte aujourd’hui son soutien aux caravanes « non officielles ».

Si les différents forums sur Internet et les dizaines de groupes Facebook et WhatsApp autour des caravanes et de l’émigration aux États-Unis ont facilité cette mobilisation sociale, le fait que Donald Trump ait communiqué abondamment à ce sujet – en agitant le spectre du grand déferlement pour mobiliser son électorat dans un contexte d’élections nord-américaine de mi-mandat – a servi de caisse de résonance. Les médias ont consacré un nombre important d’articles et reportages sur ce thème. Ainsi, ce n’est pas seulement à travers les réseaux sociaux que les membres des caravanes se sont rassemblés et que les informations ont circulé, mais également grâce aux médias traditionnels, en particulier la télévision.

Un véritable mouvement social

Plus qu’une simple marche groupée, ces déplacements massifs prennent les traits d’un mouvement social qui s’inscrit dans la continuité des précédentes caravanes, en particulier les « chemins de croix » (via crucis migrante) organisés chaque année depuis 2011 par l’association « La 72 » (en référence au massacre de 72 migrants au nord du Mexique en 2010) à l’époque des fêtes de Pâques.

Il s’agissait, initialement, d’attirer l’attention sur les conditions des migrants centraméricains et de dénoncer la violence dont ils sont victimes – en faisant le parallèle avec la souffrance du Christ – à travers une marche qui débutait au Guatemala et prenait fin au Mexique une fois la frontière traversée.

Par ailleurs, depuis 2015, le Mouvement migrant mésoaméricain (Movimiento Migrante Mesoamericano) organise annuellement les « caravanes des mères centraméricaines » : une marche internationale ayant pour but de dénoncer les agressions et les disparitions de migrants au Mexique.

La stratégie des caravanes, en soi, n’est pas nouvelle : des immigrés mexicains travaillant aux États-Unis se sont regroupés en caravane plusieurs années de suite depuis 2010 afin de pouvoir rentrer en sécurité dans leur communauté d’origine au Mexique durant les fêtes de Noël. Il s’agissait alors de « s’unir » pour éviter d’être victime de délinquance et des abus des autorités sur les routes de la migration, tout en critiquant et dénonçant cette situation.

La différence entre les caravanes de 2018 et les précédentes réside avant tout dans leur finalité : celles-ci visent à atteindre la frontière nord du Mexique en nombre. Ainsi elles rompent avec le schéma habituel qui consistait à essayer de traverser clandestinement le Mexique individuellement ou en petits groupes.

Un moment propice

La mobilisation autour des caravanes de 2018 intervient à un moment clé au Mexique : entre la fin du mandat d’Enrique Peña Nieto, dont le bilan en matière migratoire est passablement critiqué, et la prochaine investiture d’Andrés Manuel López Obrador, figure historique de la gauche mexicaine. Celui-ci a déjà annoncé plusieurs mesures de solidarité vis-à-vis des migrants contrastant avec celles de son prédécesseur.

Il y a là un moment propice pour les associations civiles et religieuses engagées en faveur des migrants au Mexique pour générer un dialogue, participer au processus décisionnel, formuler des demandes et exiger certaines réformes de la part du gouvernement.The Conversation

Jean Clot, Postdoctoral fellow, Université Grenoble Alpes et Germán Martínez Velasco, Enseignant chercheur au Colegio de la Frontera Sur, ECOSUR

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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