Des crises économiques à la crise de sens, le besoin d’une prospérité partagée

Il serait assurément fort imprudent de tenter de retranscrire avec une fermeté absolue la raison d’être des mouvements sociaux associés à ce qu’il est convenu d’appeler « les gilets jaunes », tant il est délicat de comprendre avec précision leur genèse.

Pour autant, on peut tenter, en s’appuyant sur les grandes dynamiques économiques, de proposer une analyse de ce qui constitue peut-être une partie de l’explication de ces mouvements sociaux qui s’inscrivent en parallèle dans une évolution politique nouvelle, forte et rapide des vieilles démocraties européennes.

Le point de départ de l’analyse est somme toute classique : il s’agit de rappeler le fait que les « trente glorieuses » marquent une période prospère de l’Histoire. Cette prospérité avait permis de trouver un moyen de concilier durablement le travail et le capital : c’est le fameux compromis fordiste qui s’associait à une forme de régulation protectrice du salariat. La vie des travailleurs des pays développés s’était alors transformée au gré de l’évolution économique et du changement technique, si bien que le progrès s’appréciait sur un horizon non borné. La confiance des acteurs de la Cité dans l’avenir permettait à l’économie de fonctionner sans grand grippement. Cette confiance était en réalité l’essence du moteur de nos économies modernes : la croissance.

Mais cette époque que l’on avait assimilée au régime de croissance moderne est aussi une anomalie de l’Histoire. Elle résultait en effet de la complémentarité entre des gains de productivité globale élevés, une relation salariale sécurisée, une volonté collective d’équipements techniques et un progrès technologique soutenu. Autrement dit, ce consensus ne pouvait être que précaire, car il était fondé sur les cycles anormaux d’une croissance économique particulièrement soutenue. Il reste à comprendre quelles sont les influences possibles que cette croyance dans un modèle de croissance forte peut avoir sur les difficultés sociétales actuelles que rencontrent nos économies de marché.

Crise de sens

Tout d’abord, ce régime de développement fordiste a institué une foi généralisée dans le progrès (économique, social et technologique). Puis les promesses de la mondialisation et du numérique, voire de la finance elle-même et de l’idéal propriétaire ont permis de prolonger cette croyance jusqu’à ce que la crise des subprimes sonne la fin provisoire de l’opulence irraisonnée de la finance mondiale. Depuis lors, la vérité se résume pour beaucoup de nos concitoyens à une succession de crises et/ou de graves perturbations inhérentes au système mondialisé en vigueur. Ajoutons enfin que ces crises ne sont pas exclusivement de nature économique : elles empiètent bien évidemment sur les terrains social et culturel, donc sociétal. Plus globalement, c’est assurément à une crise de sens que nous assistons aujourd’hui.

Pour beaucoup, le système mondialisé se résume à une succession de crises.
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C’est pourquoi il devient urgent de redonner les garanties économiques d’un nouveau pacte social, et ce avant que les difficultés identifiées ne prolifèrent dans le cœur même de notre modèle démocratique. Au premier chef, la solution consiste à trouver les fondements d’une nouvelle prospérité économique capable de réorienter le système capitaliste. Dans cet esprit, l’économiste américain Joseph Stiglitz (2015) a proposé un agenda de réformes qui vise « une prospérité partagée » dans les grandes puissances économiques. Il s’agit avant toute autre chose de partager l’idée d’une nouvelle prospérité pour refonder l’entreprise capitaliste et nos régimes de développement économique.

Durant les « trente glorieuses », la forte croissance économique a d’une certaine manière « acheté » le compromis productif fordiste qui, lui, a servi notre vivre ensemble, notre modèle d’intégration et la croissance elle-même. Aussi, la croissance fut incontestablement un ingrédient de choix dans la cohésion de la société, en apportant les garanties crédibles du pacte social. Pour rappeler la pensée de René Girard (1961), arguons que le désir mimétique des citoyens de la Cité – ce désir de l’homme selon le désir de l’autre – se fondait sur une forme de prospérité matérielle émancipatrice perçue comme une promesse.

Crainte de perte des acquis

Cette forme de prospérité constituait l’une des racines profondes de ce compromis fordiste. Tant que la croissance était forte et que chacun pouvait récupérer une partie des gains associés, cette opportunité devenait une connaissance commune, un critère de référence pour les citoyens qui s’imitaient ; le désir ne se transformait donc pas en rivalité mimétique. La situation moderne a pleinement révélé cette dynamique nouvelle, quelque peu amorphe, du développement économique (voir Daniel Cohen, 2015). Il est fort probable que, toutes choses égales par ailleurs, la croissance dans nos pays occidentaux demeurera structurellement molle.

Les creusement des inégalités peuvent laisser penser que les crises servent les intérêts des plus forts.
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Lorsque l’environnement se fait menaçant de toutes parts, ce n’est plus le progrès économique et social qui constitue le baromètre du pacte social républicain. C’est la crainte de perdre des acquis qui habite une partie de plus en plus grande de nos concitoyens. Le déceptif influe directement sur l’émotif des citoyens dont les perceptions et les représentations se trouvent, ce faisant, affectées. L’ascenseur social ne fonctionne plus et l’amélioration des conditions de vie du plus grand nombre devient de plus en plus difficile à concrétiser. Dans ce contexte, les inégalités de patrimoine et de revenu continuent de progresser, donnant ainsi le sentiment que les crises que nous connaissons servent les intérêts des plus forts.

Le « fragile rend responsable »

À y regarder de plus près, le dogme de la croissance forte et infinie s’est propagé de manière éparse dans les interstices de l’esprit humain. C’est un mouvement anthropologique d’autoréflexivité à la Jürgen Habermas (1979) qui a fait que cette norme économique s’est imposée comme un point de référence des citoyens de la Cité pour se repérer dans ce maquis de volontés, de sentiments, d’aspirations, d’attentes et de foi dans le progrès. Les hommes ont besoin de ces points de référence pour fonder leurs décisions et nourrir leurs motivations. La science économique a montré que les hommes sur-agissaient non pas aux gains potentiels, mais aux risques de pertes (voir la théorie des perspectives de Kahneman et Tversky, 1979). Or, nous sommes dans un contexte de peur lié à la perte possible des acquis.

Ainsi, nous sommes englués dans un mouvement de surinterprétation pouvant mener à des impasses économiques et politiques. Il devient urgent de trouver tous ensemble les bases d’un nouveau compris productif qui permettra à la démocratie industrielle de jouer à nouveau son rôle de moteur de la cohésion sociale.

Et nous pensons que les Hommes seront d’autant plus capables de le faire que le capitalisme se responsabilisera. C’est maintenant que le capitalisme doit devenir responsable, car, comme le disait dans d’autres circonstances Paul Ricœur (1992), le « fragile rend responsable ». Pour être plus juste, le capitalisme doit être raisonnable ; en d’autres termes, il doit s’appuyer sur des aspirations de bon sens et de la modération. Tout un (nouveau) programme pour le système capitaliste.The Conversation

Virgile Chassagnon, Professeur des Universités en Economie (FEG-CREG), Directeur de l’Institut de Recherche pour l’Economie Politique de l’Entreprise, Université Grenoble Alpes

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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