Elisabeth Badinter : « Je n’ai jamais connu mon pays dans cet état de tension et de hargne »

Grande conscience de la gauche universaliste, la philosophe Elisabeth Badinter appartient à cette bourgeoisie qui veut régner sur les affaires et les esprits. Cette spécialiste du siècle des Lumières a une double carte de visite, même si elle jaunit avec le temps : c’est la fille de Marcel Bleustein-Blanchet, fondateur de Publicis, et l’épouse de Robert Badinter, le ministre de la Justice qui abolit la peine de mort sous François Mitterrand.

Son héritage du XVIIIe siècle est à la peine depuis qu’un vent d’extrême-gauche souffle en rafale sur le pacte social. La philosophe juge utile de prendre la parole, ce qu’elle fait dans L’Express daté du 18 juin. Son interview (réservée aux abonnés) vise à ramener un peu de calme dans l’affaire Traoré. Connue pour ses positions féministes, Elisabeth Badinter est favorable aux mères porteuses mais hostile au voile islamique. En 2016, elle avait appelé à boycotter les marques qui le commercialisaient (LSDJ n°590). Son nom a-t-il quelque chose de prédestiné ? Badinter = bad Inter. La même année, sur cette antenne de Radio France, elle avait déclaré qu’il fallait défendre la laïcité « sans avoir peur d’être traité d’islamophobe ». L’intello fut décriée par le féminisme différentialiste – qui joue à fond la guerre des sexes et de l’intersectionnalité.

L’histoire se répète sur le terrain de la guerre des races. Dans cette interview, elle ferraille contre les « racisés », terme désignant ceux qui ne sont pas blancs. « Ce nouveau vocabulaire, estime-t-elle, est un crachat à la figure des hommes des Lumières. » Après quelques lignes sur George Floyd, « elle alerte vivement contre l’émergence d’un courant « antiraciste » qui insiste sur ce qui nous distingue plutôt que sur ce qui nous unit ».

Se sent-elle menacée ? Elisabeth Badinter est blanche, bourgeoise, riche et de style classique. « Je n’ai jamais connu mon pays dans cet état de tension et de hargne », confie-t-elle. Alors, elle relativise : le racisme ? « Il y en a en tous lieux et dans toutes les cultures. » Voilà de quoi rhabiller ceux qui veulent en faire le marqueur exclusif de la domination blanche. Et d’ajouter que « la persistance du mal [l’] incite à penser qu’il y a une peur archaïque difficile à déraciner sans éducation ni instruction ». Belle réflexion. Le mal n’est pas perçu comme une invention de l’Eglise. Quant à l’éducation et à l’instruction, elle ne va pas jusqu’à dresser le bilan de l’école. Après tout, les indigénistes ne font qu’occuper l’espace vide des « valeurs de la République ». Pourquoi la gauche, qui a tous les leviers intellectuels (école, media, culture) échoue-t-elle à les inculquer ? On ne le saura pas.

Élisabeth Badinter s’en prend à la tribu Traoré qui veut essentialiser le visage de l’ennemi : « Au nom de quoi estimerais-je que la police est à priori coupable ? (…) Cet amalgame de tous les policiers est honteux. Et  elle pose hardiment le pied sur le champ de mines de l’esclavage : « On omet complètement les traites africaines ou musulmanes » avant de reconnaître que « la vérité historique devient aujourd’hui indicible ». Prise de position courageuse. Les manuels scolaires et les programmes de l’Éducation nationale tiendront-ils compte de sa remarque ?

La philosophe estime que « la prise de conscience que les hommes ont plus en commun que de différences a entraîné des progrès vertigineux » (…) Aujourd’hui, les indigénistes voudraient nous vendre une régression inouïe. » Par un jeu de miroir, les extrêmes font de l’identité l’élément moteur de l’affiliation politique. Pris en tenailles, les partisans des Lumières tentent de sortir du piège. Sur la couleur de peau ou l’orientation sexuelle, Élisabeth Badinter écrit que « l’objectif est d’atteindre l’indifférence pour ces différences-là » – qu’on ne devrait pas considérer comme « essentielles ». Pourquoi pas ? Mais peut-on unir une société autour du principe d’indifférence ? L’Homme sans visage de 1789 est une abstraction de philosophe – qui reflétait aussi l’anonymat de l’État, sa puissance et sa centralité. Comme toute idée, elle dépend du terreau qui la fait germer, croître et s’épanouir. Dans l’archipel français décrit par le politologue Jérôme Fourquet, « on veut appartenir à de petits groupes qui nous ressemblent », déplore Élisabeth Badinter. Et ces groupes ne se nourrissent que de ce qui les sépare.

Louis Daufresne

Cet article est republié à partir de La Sélection du Jour.

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