Éolien marin : la France se jette enfin à l’eau

Édouard Philippe s’y est engagé le mercredi 12 juin dans son discours de politique générale et François de Rugy l’a confirmé : le parc éolien offshore de Saint-Nazaire sera mis en service d’ici 2022. Il comportera 80 éoliennes, permettant de fournir l’équivalent de 20 % des besoins en électricité du département de Loire-Atlantique.

Au même moment, le ministre de l’Environnement annonçait que le groupement EDF Renouvelables, Innogy et Enbridge, était retenu pour la construction et l’exploitation du parc éolien offshore au large de Dunkerque. D’une puissance de près de 600 MW, ce parc éolien d’environ 45 éoliennes doit permettre de fournir en électricité 500 000 foyers à partir de 2026, pour un prix inférieur à 50 euros du mégawattheure (MWh). « Il s’agit d’un tarif comparable aux meilleurs résultats européens, qui démontre la compétitivité de la filière française de l’éolien marin » estimait François de Rugy. À titre de comparaison, pour le nouveau réacteur nucléaire de 3e génération (EPR), les estimations varient entre 60 et 90 euros du MWh.

Ces dernières nouvelles marquent-elles un tournant décisif dans le développement des énergies marines en France ?

Un défi pour le système énergétique français

À l’heure où l’énergie solaire connaît un virage sans précédent en France, avec le lancement d’un plan solaire « Place au soleil » qui se veut ambitieux, les énergies marines restent toujours quant à elles dans le domaine de l’abstrait. Aucune installation d’envergure ne marque visuellement le littoral français (hormis le prototype de la société Idéol) alors que la filière éolienne en mer connaît un boom généralisé à l’échelle européenne, comme l’illustre le tableau ci-dessous.

Cartographie de l’éolien offshore en Europe à la fin de l’année.
WindEurope, 2019, CC BY-NC-ND

Que ce soit au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas, le développement de l’éolien marin est avant tout présenté comme un relais de croissance pour une industrie du pétrole et gaz offshore en perte de vitesse. C’est dans ce cadre qu’un consensus existe dans ces pays sur l’idée que la prochaine vague d’investissements dans le secteur énergétique proviendra des énergies renouvelables, notamment des synergies et des interactions pouvant se réaliser entre l’industrie du pétrole et gaz offshore et celle des énergies marines renouvelables.

L’éolien en mer est de plus présenté comme la solution la plus efficace pour décarboner l’économie, à l’heure où ces pays sont contraints de fermer rapidement leurs centrales à charbon. Au Royaume-Uni, la part du charbon dans la production d’électricité a chuté de 40 % en 2012 à 5 % en 2018.

En France, ces impératifs ne se posent pas. La France ne dispose pas d’une industrie pétrolière qui aurait pu inciter à la « marinisation de son système énergétique » (et l’industrialisation d’un littoral dédié globalement aux activités récréatives), tout en encourageant les transferts entre l’offshore pétrolier et l’éolien en mer. Depuis les barrages hydrauliques de montagne au choix du solaire aujourd’hui, en passant par le lancement du programme nucléaire dans les années 1970, la France s’est construit une trajectoire énergétique qui se veut résolument terrestre.

Hormis pour les liaisons électriques transmanche, le système énergétique français terrestre n’a pas été conçu, organisé et dimensionné pour recevoir de grosses infrastructures électriques. À ce titre, la marinisation du système énergétique nécessite de repenser la configuration du réseau, voire du système – dont le cas des énergies les plus décentralisatrices comme l’hydrolien. Le développement des énergies offshore en France passe par un lent et délicat processus de marinisation de son système énergétique, qui a débuté dès le début des années 2000.

Cette transition est de nature systémique (autant technique que politique, autant culturel que juridique), puisque l’éolien en mer transversalise des politiques publiques et territorialise des enjeux émergents. Pensons ici à la problématique de partage de l’espace maritime, qui est un point clef des politiques maritimes.

S’imposer face au nucléaire

À côté de ça, le nucléaire, énergie peu émettrice de CO2, rend le discours promotionnel moins vendeur, et ceci depuis les années 2000. Le Royaume-Uni et les Pays-Bas sont engagés comme la France dans une transition énergétique mais avec des points de départ différents : 55 % de l’électricité du Royaume-Uni en 2016 est d’origine fossile, et 21 % d’origine nucléaire. Aux Pays-Bas, 70 % des émissions de C02 du secteur de l’électricité provenaient du charbon en 2016.

Pour comparer, 86 % du secteur électrique français était décarboné par l’utilisation du nucléaire et des énergies renouvelables en 2018 (le parc nucléaire assurant 71,1 % de la production de l’électricité française). L’opportunité du changement climatique et du paradigme de la décarbonisation a ainsi servi au nucléaire pour s’affirmer face aux énergies renouvelables sur le même terrain.

C’est à ce titre que le développement des énergies marines (et plus particulièrement de l’éolien offshore), va directement se heurter en France au système énergétique nucléaire. Et à la comparaison entre nucléaire et énergies renouvelables, élément historiquement construit du système énergétique français.

L’un des parcs éoliens les moins chers d’Europe

Présenté comme une vitrine low-cost de l’éolien marin français, l’appel d’offres de Dunkerque devait pouvoir répondre aux exigences économiques de la nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), en s’alignant sur les prix compétitifs des autres filières énergétiques.

Les appels d’offres de 2011 et 2013 s’inscrivaient dans un discours technopolitique où les aspects économiques et énergétiques étaient secondaires (les tarifs de rachat de l’électricité des six futurs parcs éoliens offshore ont d’ailleurs été renégociés en 2018, permettant de diminuer de 40 % la subvention publique et d’avoir un ajustement des tarifs de 30 %). Il s’agissait alors d’impulser la construction d’une filière industrielle nationale autour de champions nationaux. Certes, il est toujours plus simple de réécrire l’histoire après coup, mais en tout état de cause, aucun champion national de l’éolien en mer n’a toujours émergé en France. Les deux fabricants de turbines qui devaient devenir la vitrine de l’éolien offshore français à l’international ont été vendus à des multinationales étrangères. D’un côté Alstom, qui devait produire les turbines d’EDF EN, a été rachetée par General Electric en 2015. De l’autre, la société Adwen (la filiale d’Areva pour l’éolien en mer), qui devait fournir les turbines pour Engie et Iberdrola, a été acquise en 2016 par Gamesa, entreprise elle-même détenue par Siemens.

Dunkerque s’inscrit quant à lui dans une logique avant tout économique et budgétaire, dans un modèle qui se veut plus libéral et européen. Et à ce titre, il fut le premier appel d’offres à intégrer le processus dit « de dialogue concurrentiel », censé contribuer à une forte baisse des coûts de production et à sécuriser les projets. Dunkerque marque un saut d’étape technologique qui témoigne d’une trajectoire française singulière. La France n’a toujours pas d’éolienne installée sur son littoral mais elle va probablement obtenir l’un des parcs les moins chers d’Europe, ou du moins l’un des meilleurs rapports qualité-prix.

Outre cette maturité technico-économique, la concurrence entre les opérateurs pour Dunkerque fut l’autre indicateur de ce dynamisme. Huit consortiums se sont positionnés sur le projet (tous ont été notés sur 100 points, dont 80 sur le critère prix), témoignant que les industriels continuent à croire que la France reste une opportunité à saisir pour l’éolien en mer. La présence de grandes multinationales du pétrole (elles étaient absentes lors des appels d’offres de 2011 et 2013) est par ailleurs symbolique de cette rupture dunkerquoise.

Si la phase 2009-2019 semble avoir mis l’éolien offshore dans une impasse, Dunkerque paraît aujourd’hui le remettre sur le droit chemin.

Des prix qui chutent

La trajectoire française n’a pas suivi un enchaînement classique d’étapes de maturation de la filière (celle-ci a débuté dès les années 1990 dans le pays d’Europe du Nord). Ce sont les expériences étrangères et la dynamique européenne (le marché extérieur) qui ont fait maturer l’éolien en France, et non la dynamique interne (le marché national). Dunkerque nous confirme que le processus industriel basé sur les économies d’échelle (l’objectif étant de faire baisser les coûts des technologies par le nombre de projets afin d’aboutir à des prix de l’énergie compétitifs) s’est réalisé à une échelle européenne et non nationale. Le prix reflète à la fois la grande maturité de la filière éolienne en mer, un coût du capital en baisse, la compétitivité sans cesse croissante, mais aussi l’évolution constante des technologies.

Cette baisse des coûts de l’éolien offshore à l’international fut si brutale qu’elle remet aujourd’hui en question la crédibilité des scénarios réalisés il y a seulement quelques mois. Dans son étude « Trajectoires d’évolution du mix électrique 2020-2060 » présentée en décembre 2018, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) tablait sur un coût de 100 euros du MWh pour 2025 et de 60 euros du MWh pour 2040.

Avec des prix annoncés autour de 50 euros du MWh, les professionnels de l’éolien marin ont convaincu le gouvernement de réviser à la hausse les objectifs de la PPE pour cette filière (jugés jusqu’ici défavorables pour un développement harmonieux de l’éolien en mer en France), en misant sur le succès de l’appel d’offres de Dunkerque. Les objectifs de déploiement de l’éolien en mer sont revus à la hausse, passant de 750 MW initialement prévus à 1 GW par an. Le lancement d’un prochain appel d’offres éolien en mer au large d’Oléron (Charente-Maritime) témoigne de cette dynamique porteuse post-dunkerquoise.

Prochaine étape, l’éolien flottant

La trajectoire française dans l’éolien s’inscrit jusqu’ici dans une récurrence d’opportunités industrielles manquées. Opportunité manquée en France dans les années 1990 autour de l’éolien terrestre. Opportunité manquée dans les années 2000-2010 autour de l’éolien en mer posé. La question est désormais de savoir si la France prendra la vague de l’éolien offshore flottant dans les prochaines années.

La conquête de la côte par l’éolien posé n’ayant toujours pas été réussie en France, il est déjà opportun d’aller vers le large par des techniques de plus en plus pointues et sophistiquées. Les promesses se porteraient désormais sur l’éolien flottant, technologie émergente capable d’impulser la construction d’une nouvelle filière industrielle française.

L’éolien flottant est de plus une technologie bien adaptée à la façade méditerranéenne, incitant les régions littorales à se positionner sur cette technologie prometteuse à fort potentiel énergétique et marchand (à l’échelle mondiale, 80 % des ressources éoliennes offshore se trouvent dans des mers de plus de 60 mètres de profondeur, de sorte qu’elles ne peuvent être exploitées qu’en utilisant des éoliennes flottantes.)

Il n’y a plus qu’à espérer que cette dynamique de l’éolien flottant ne connaisse pas en France les mêmes difficultés et péripéties qu’a connu son grand frère durant près de 20 ans (raccordement des parcs de production au réseau électrique, délais de traitement des contentieux, problématiques locales d’intégration, notamment liées aux intérêts des pêcheurs et des acteurs du tourisme, etc.).

Il en va de la crédibilité d’un gouvernement qui cherche aujourd’hui à faire de l’écologie un marqueur fort de sa politique.The Conversation

Sylvain Roche, Docteur en sciences économiques, spécialiste des énergies marines et de la croissance bleue, Université de Bordeaux

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

© Info Chrétienne - Courte reproduction partielle autorisée suivie d'un lien "Lire la suite" vers cette page.

Vous souhaitez recevoir une alerte par email dès qu'un nouvel article est publié ?