Épidémie de COVID-19 : quel impact sur l’espérance de vie en France ?

Le 26 juin 2020, le nombre de décès cumulés attribués à l’épidémie de COVID-19 en France s’élevait à 29 778, et le nombre de décès quotidiens continuait de diminuer avec 26 nouveaux décès enregistrés en 24 heures à l’hôpital. Cette baisse régulière du nombre de décès quotidiens indique que la France s’approche de son bilan final de décès COVID-19 en 2020. En l’absence d’une deuxième vague, celui-ci devrait se stabiliser autour de 30 000 décès.

Quelles seront les conséquences de cette épidémie inédite sur l’espérance de vie en 2020 ? Au-delà du décompte des décès COVID-19, primordial pour suivre la progression de l’épidémie, l’impact en termes d’espérance de vie permet de replacer ces décès dans le contexte plus global de la démographie française. Le nombre total de décès attribués à la COVID-19 se précisant, il est possible de procéder à de premières estimations.

Une baisse d’espérance de vie relativement modeste

En comparant les décès quotidiens de 2020 à ceux de 2019 sur la même période, on observe que l’épidémie de COVID-19 a généré une forte surmortalité concentrée sur les mois de mars et avril.

Début avril, au moment du pic de l’épidémie, on dénombrait en effet jusqu’à 1 000 décès quotidiens en excès par rapport à 2019, soit une augmentation de plus de 60%. Depuis début mai, en revanche, le nombre de décès quotidiens est revenu à un niveau comparable à celui de 2019. Cela indique que même si l’épidémie continue à faire des victimes, elle s’est affaiblie au point de ne plus générer un excédent visible de décès par rapport à 2019.

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Ces observations nous permettent de commencer à appréhender l’impact de l’épidémie de COVID-19 sur l’espérance de vie en France en 2020. Il est possible, par exemple, de faire l’hypothèse que les décès quotidiens sur le reste de l’année 2020 resteront similaires aux décès de 2019, comme cela est déjà le cas depuis plusieurs semaines.

Cette hypothèse est assez grossière, mais elle permet néanmoins de procéder à de premières estimations. En effet, hors évènements sanitaires majeurs, le nombre de décès journaliers varie peu d’une année à l’autre.

Nos résultats indiquent que la baisse de l’espérance de vie en France en 2020 devrait être relativement modeste. Pour les hommes, il s’agirait d’une baisse de 0,2 an, soit une espérance de vie de 79,5 ans en 2020 contre 79,7 ans en 2019. En ce qui concerne les femmes, l’espérance de vie devrait baisser de 0,1 an, soit 85,5 ans en 2020 contre 85,6 ans en 2019. Quant à l’espérance de vie à 65 ans, avec 0,3 an de baisse pour les hommes et 0,2 an pour les femmes, les pertes devraient être un peu plus marquées, mais finalement assez similaires à celles de l’espérance de vie à la naissance. La perte plus importante d’espérance de vie chez les hommes reflète leur plus grande vulnérabilité face à cette maladie.

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Que représentent ces baisses d’espérance de vie ? Même si l’espérance de vie a connu ces dernières décennies une hausse annuelle de 0,2 an en moyenne, de telles baisses sont loin d’être inhabituelles. Pour les hommes, une baisse similaire a eu lieu en 2015. Pour les femmes, des baisses au moins aussi importantes ont eu lieu en 2008, 2012 et 2015. Ces baisses épisodiques s’expliquent principalement par les variations d’intensité et de calendrier de la grippe saisonnière d’une année sur l’autre.

Un autre point de comparaison est l’épisode de canicule de 2003. Cette année-là, l’espérance de vie avait baissé de 0,1 an chez les femmes, mais avait au contraire augmenté de 0,1 an chez les hommes. Les baisses attendues en 2020 ne sont donc pas exceptionnelles.

Pourquoi une baisse aussi modeste ?

Il est indéniable que les mesures de confinement ont permis de diminuer fortement le nombre de décès dus à la COVID-19. Une étude a estimé que ces mesures exceptionnelles ont permis de réduire de 83% le nombre de décès COVID-19. En l’absence de confinement, la baisse attendue de l’espérance de vie aurait certainement été beaucoup plus forte.

Les pertes attendues d’espérance de vie estimées ici semblent néanmoins modestes au regard des presque 30 000 décès COVID-19 qui se sont malgré tout produits à ce jour, en dépit des mesures de confinement. Plusieurs explications peuvent être avancées. Tout d’abord, il faut noter que les décès aux âges élevés ont un impact moins important sur l’espérance de vie que les décès aux âges jeunes, car les décès aux âges élevés entraînent un nombre inférieur d’années de vie perdues. Or, les décès COVID-19 sont survenus dans leur grande majorité à des âges relativement élevés (82% au-dessus de 70 ans).

Ensuite, le nombre de décès en excès en janvier-mai 2020 par rapport à 2019 sur la même période est au final inférieur à ce à quoi l’on pourrait s’attendre au vu du décompte de décès COVID-19. En effet, il y a eu environ 287 000 décès toutes causes (COVID-19 ou non) entre janvier et mai 2020, à comparer aux 270 000 décès toutes causes enregistrés sur la même période en 2019. L’excédent de décès en 2020 est donc d’environ 17 000 décès, soit 12 000 décès en moins par rapport aux 29 000 décès COVID-19 enregistrés sur la même période. Cela signifie que par rapport à 2019, il y a eu en janvier-mai 2020 un déficit de 12 000 décès relevant d’autres causes que la COVID-19.

Ce déficit de 12 000 décès hors COVID-19 peut s’expliquer par trois raisons. Premièrement, l’année 2020 a commencé d’une manière particulièrement favorable du point de vue de la mortalité. Il y a eu en effet environ 10 000 décès en moins en janvier-février 2020 par rapport à 2019 sur la même période, ceci en raison d’une épidémie de grippe saisonnière n’ayant pas entraîné de mortalité notable contrairement à celles de quatre des cinq hivers précédents, dont celui de 2018-19. Ces déficits de décès en janvier-février compensent en partie les excès de décès en mars-avril dus à la COVID-19.

Deuxièmement, certaines des victimes de la COVID-19 ont pu être des personnes fragiles qui seraient décédées entre mars et mai 2020 même en l’absence de l’épidémie. L’excès de décès dus à la COVID-19 a donc pu entraîner une baisse de décès relevant d’autres causes et contribuer au déficit observé de décès hors COVID-19. Ces effets, appelés «effets de moisson», avaient expliqué en partie la baisse rapide des décès suite à la canicule de 2003, et l’on peut s’attendre à des effets similaires avec l’épidémie de COVID-19.

Enfin, il faut noter les effets «indirects» des mesures de confinement, qui, en modifiant profondément les habitudes de vie des Français, ont pu entraîner une baisse des décès dus à d’autres causes que la COVID-19, par exemple les accidents de la route.

Au total, les 12 000 décès hors COVID-19 évités entre janvier et mai 2020 atténuent l’impact de l’épidémie sur l’espérance de vie. Sans ces décès évités, la baisse attendue de l’espérance de vie en 2020 aurait été d’environ 0,5 an, ce qui aurait représenté une perte beaucoup plus inhabituelle.

Incertitudes concernant le reste de l’année 2020

Nos estimations de la baisse attendue de l’espérance de vie en 2020 reposent sur l’hypothèse que les décès sur le reste de l’année 2020 seront similaires aux décès de 2019 sur la même période. Elles ne prennent pas en compte la possibilité d’une deuxième vague de l’épidémie d’ici fin 2020. Il est cependant improbable qu’une deuxième vague, si elle a lieu, soit aussi meurtrière que la première en raison de la meilleure connaissance du virus et de la meilleure préparation des autorités sanitaires et de la population face à cette épidémie.

Nos estimations ne prennent pas non plus en compte la possibilité d’une augmentation des décès liée à des renoncements ou des reports de soins pendant la période de confinement. Pour les cancers, par exemple, les retards de dépistage ou de prise en charge pourraient entraîner des décès supplémentaires d’ici fin 2020. Mais là aussi, il est peu probable que ce type d’effet soit suffisamment important pour modifier sensiblement nos résultats.

À l’inverse, nos estimations ne prennent pas en compte la possibilité que les décès quotidiens sur le reste l’année 2020 soient inférieurs à ceux observés en 2019 sur la même période, par exemple en raison de possibles effets de moisson. Cela pourrait atténuer encore davantage la baisse de l’espérance de vie en 2020 et même générer une légère augmentation, comme cela avait été observé pour les hommes en 2003 malgré la canicule.

Il reste donc évidemment une part d’incertitude autour de la baisse de l’espérance de vie en 2020, et il faudra attendre la fin de l’année pour une réponse définitive sur cette question. Malgré ces incertitudes, les données à ce jour indiquent qu’en raison de multiples facteurs, l’épidémie de COVID-19 ne devrait pas générer une baisse particulièrement inhabituelle de l’espérance de vie en France en 2020.The Conversation

Michel Guillot, Directeur de recherche, Institut National d’Études Démographiques (INED) & Population Studies Center, University of Pennsylvania, Institut National d’Études Démographiques (INED) et Myriam Khlat, Directrice de recherche, Institut National d’Etudes Démographiques (INED), Institut National d’Études Démographiques (INED)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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