« Gilets jaunes » : ce que leur défiance envers les médias nous apprend

L’attitude de défiance des « gilets jaunes » à l’égard des journalistes et des grands propriétaires de médias de masse peut s’expliquer par leurs usages différenciés des médias sociaux : les journalistes les utilisent comme outils d’appoint et de veille ; les « gilets jaunes » les emploient comme outils d’appui et de lien.

L’incompréhension des journalistes et des décideurs à l’égard de la défiance des « gilets jaunes » peut s’éclairer par leur adhésion à un contrat d’information qui est malmené par le contrat de partage propre aux médias sociaux.

C’est le régime de véracité de l’information qui est remis en cause très profondément : les médias sociaux bousculent durablement le statu quo établi par la norme d’objectivité en journalisme.

La recherche du « véridique » au cœur de l’information

Les médias de masse se sont construits, dans les années 1920, sur un régime de véracité issu d’un contrat d’information fondé sur deux piliers :

  • l’objectivité pour distinguer le journalisme des relations publiques (inféodées aux marques qu’elles promeuvent par marketing) ;
  • l’enquête pour le différencier de la science (focalisée sur l’expérimentation).

Les pionniers en la matière sont Time Magazine, fondé par Henry Luce en 1923, mais aussi le New York Times sous la houlette de Adolph Ochs, et le Washington Post sous l’égide d’Eugene Meyer.

En matière de véracité, l’enquête médiatique est une mise en récit particulière, fondée sur les idées, élaborées en textes écrits, et argumentées en trois étapes : identification du problème, analyse, solution. Déjà aux États-Unis, elle s’appelle « story », mettant l’accent sur la construction de la véracité derrière toute actualité.

Dans ce cadre, la neutralité (mentionner divers points de vue sur une question) et l’impartialité (donner à peu près le même temps et espace à ces points de vue) attestent de l’objectivité d’une enquête et des enquêteurs. Et ce, d’autant que le comité éditorial a une fonction d’agenda (il trie les actualités selon leur importance) et il joue un rôle de garant et de vérificateur (croisement des sources et des faits) avant la diffusion de l’information.

Même si le journal défend une certaine ligne politique, le fait d’assumer des biais annoncés rejoint, paradoxalement, la norme d’objectivité (les opinions et commentaires étant souvent séparés des faits). En France de nombreux quotidiens publient ainsi des « tribunes » identifiées clairement par une charte graphique ou une mise en page différente.

Effritement

S’il a atteint son apogée dans les années 1960-70 (avec l’affaire du Watergate par exemple), ce contrat d’information s’est effrité à partir des années 1980-90, avant même l’arrivée des médias sociaux. Les recherches en marketing ont poussé la presse écrite à s’aligner sur la presse télévisée, à la conquête de publics nouveaux par le biais d’études de marché fondées sur les styles de vie (jardinage, restauration…), avec comme pionnier USA Today fondé en 1982 par Allen Neuharth.

Les propriétaires de journaux sont devenus de plus en plus des personnalités politiques et économiques éloignées du métier, à la tête d’entreprises dont le cœur de mission n’est pas l’information : 10 milliardaires du bâtiment, du luxe, de la défense et de la téléphonie se partagent 90 % de la presse nationale.

Infographie réalisée par Le Monde Diplomatique, décembre 2018.
GitHub/Monde diplomatique, CC BY-SA

Ces entreprises ont pris le contrôle des comités éditoriaux qui ont été réduits de manière drastique, tout comme les équipes de terrain. Elles ont fait jouer la concurrence économique, qui accroît la dépendance à l’égard de la publicité et des annonceurs, et réduit la capacité à mener des enquêtes de long terme.

Le contrat d’information s’est ainsi modifié pour attirer l’attention d’un public de plus en plus fragmenté en audiences, avec des actualités moins politiques et plus distrayantes sous couvert de faire du « social » (sports, faits divers, décoration, people…), dans des formats de plus en plus courts et accrocheurs. Tous les journaux télévisés ont subi cette érosion, passant d’une heure à une demi-heure, avec des invités de toutes sortes venant commenter l’information au même titre que le journaliste devenu annonceur. L’arrivée des chaînes d’information continue a accéléré le processus de désengagement des autres acteurs du domaine.

La norme d’objectivité s’est fossilisée : elle a de plus en plus consisté en le recours quasi-mécanique à deux experts de bords opposés, contribuant ainsi au sentiment de polarisation.

Emission C dans l’air où le panel des invités est censé faire preuve d’impartialité.

Polarisation de l’information

Il s’ensuit un manque de confiance chronique du public qui se méfie de la prise de contrôle des médias de masse par de grandes corporations et y voit un vecteur de polarisation qui ne correspond plus à son expérience vécue et aux normes partagées par une société pour s’organiser dans le monde, ce qui est la base du « contrat d’information médiatique », selon Patrick Charaudeau.

Dès les années 1990, les deux tiers du public en moyenne tendent à penser que les journalistes subissent, soit les pressions du pouvoir, soit les pressions de l’argent. Et qu’ils appartiennent eux-mêmes à l’élite vu leur évolution sociologique dans les écoles de journalisme. Et ce d’autant que le grand public ne connaît pas forcément les conditions grandissantes de précarisation de la presse.

Une baisse de qualité

La couverture des « gilets jaunes », notamment au début du mouvement, illustre cette fossilisation du contrat d’information et la baisse de qualité attenante. Les chaînes d’information en continu (BFMTV, LCI…) ont été particulièrement peu sensibles à l’identification du phénomène.

Elles ont traîné à couvrir le sujet de la hausse des carburants et de la colère grandissante dans les campagnes à ce sujet, puis se sont concentrées sur Paris, voire les seuls Champs-Élysées, lors des « actes » des samedis avant d’enfin aller vers les ronds-points de province. Elles ont maintenu un format inadapté, avec les mêmes images reprises en boucle, soit trop anodines, soit sur-commentées et sur-investies de signification.

Elles se sont focalisées sur les violences plutôt que sur les revendications. En matière d’analyse et de recherche de solution, les entretiens avec les « gilets jaunes » ont souvent été tronqués et les experts en plateau sont apparus aussi déconnectés que les journalistes sur le terrain.

Les journalistes ont utilisé les médias sociaux en leur appliquant leurs normes, pour faire de la veille ou pour trouver des témoins « à chaud », de l’ordre du micro-trottoir en ligne sans voir que leur potentiel est autre. A eux de faire leur autocritique, et de reconnaître que les systèmes médiatiques corporatistes ne rencontrent plus les besoins de la population, surtout lorsqu’ils remplacent des professionnels par des chroniqueurs et animateurs…

Le contrat de partage versus le contrat d’information ?

Ce manque de confiance s’est maintenu quand les médias de masse se sont déplacés en ligne. Le contrat d’information s’est encore plus fragilisé avec la perte d’autonomie publicitaire (Audience Network et Adsense récupèrent 80 % du trafic publicitaire), la réduction des journalistes dans les salles de rédaction et l’obligation d’abandonner les formes longues de l’enquête, hormis quelques exceptions telles Médiapart ou Arrêt sur Images qui ont su réinventer ce mode de mise en récit.

L’arrivée des médias sociaux avec leurs fils d’actualités perturbe le contrat d’information car il lui ajoute le contrat de partage. Le contrat de partage repose sur la conversation et sur l’engagement dans un réseau de pairs, qui s’amplifie par réputation et recommandation.

En matière de véracité, la conversation est aussi une mise en récit fondée sur des histoires de vie, en images et en paroles, argumentée en trois étapes elle aussi. Elle se fonde sur une nouvelle trilogie : capter l’attention sur un « scandale » social, susciter l’émotion pour exprimer le désir de changement et proposer une nouvelle façon d’envisager le problème, avec un recours aux idées raisonnées en fin de processus, comme l’illustre la polémique sur les 80km/h. Cette trilogie s’inspire du storytelling comme forme de marketing politique mise en place dans les années 1990.

Mais les médias sociaux lui donnent une assise différente, qui révèle le désir de retrouver des normes et des cadres partagés pour s’organiser dans une société mondialisée soumise à des scandales inédits, de taille planétaire, comme le réchauffement climatique et le creusement des écarts entre les 1 % les plus aisés et les autres. Cela correspond fondamentalement aux revendications premières portées par les « gilets jaunes ».

Une information fondée sur les actes plutôt que les faits et les idées

Cette approche par la conversation permet au public d’exprimer son cynisme à l’égard des médias de masse tout en se réinvestissant dans les échanges perçus comme plus authentiques sur les médias sociaux. Elle suscite l’empathie, la compassion et la reconnaissance. La proximité, la subjectivité et la participation en ligne et hors ligne supplantent alors l’objectivité et l’impartialité.

Sans comité éditorial pour servir de filtre, ces médias peuvent compter sur de nouveaux acteurs, les « influenceurs », pour occuper la fonction d’agenda et faire émerger les nouvelles thématiques, y compris pour les faire reprendre par les médias de masse.

Cela a pour conséquence de modifier la chronologie des médias et la hiérarchie de l’information, mais sans la protéger nécessairement des stratégies d’ingérence étrangère, comme le montre le rôle de RT Russia ou Russia Today.

Du « storytelling » aux stories

Les médias sociaux ne sont donc pas la cause première des disruptions et des défiances, la relation de causalité étant ici moins importante que celle de levier et d’amplification par caisse de résonance.

Twitter et Facebook se partagent l’espace de la mise en histoires en images et en paroles. Ils distordent d’ailleurs le contrat de partage, en faisant de celui-ci une obligation avec leurs incitations à poster régulièrement (sous peine de se faire descendre dans l’algorithme de ranking). C’est que eux aussi sont devenus des compagnies cotées en bourse depuis 2012, avec la pression des actionnaires s’ajoutant à celle de leurs fondateurs pour générer du trafic, quel qu’il soit.

Les entrées en bourse des réseaux sociaux et messageries instantanées depuis 1999.
Statista, CC BY-SA

Toutefois, leurs formats permettent d’accompagner toutes sortes de participants avec très peu de barrières d’entrée et des manières diversifiées d’accroître ou pas la polarisation selon leurs fonctionnalités. Ils permettent de mettre des images et des vidéos courtes live, de faire des « stories » sur le modèle de Snapchat et Instagram.

De fait, c’est la fonctionnalité « storie » qui caractérise le mieux la mise en récit en ligne, très visuelle, très oralisée, souvent doublée du « selfie » au plus près de la subjectivité et au plus loin du montage bout à bout.

Les « gilets jaunes », nouveaux « médias » ?

C’est dans ce contexte où deux contrats de véracité sont en lice que l’émergence des « gilets jaunes » peut marquer un tournant. Potentiellement tous les « gilets jaunes » peuvent être des médias, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont nécessairement tous journalistes. Mais ils modifient le « storytelling » de marketing en conversation politique et en changent les règles.

Certains « gilets jaunes » se sont transformés en influenceurs mettant en place des dispositifs se rapprochant des mouvements de libre antenne proche du tiers secteur des médias et de l’éducation populaire comme le réclame AgoraVox.

Les nombreuses « pages » qu’ils animent sur Facebook sont très diversifiées, attestant d’un refus de ligne éditoriale fixe, même au risque de faire désordre. Ainsi la page de Mike Rambo ressemble à une radio libre sur Facebook avec ses lives relayés sur YouTube.

La page de Vecu, le média le plus reconnu des « gilets jaunes », avec Gabin Formont et son équipe, se pose en contre de la « désinformation » des médias de masse. La page « FranceActus » ressemble à s’y méprendre à une chaîne de télévision avec libre antenne. Steven Normand y contre les chiffres officiels par sa propre calculette qui recense la participation à partir de contributions locales de « gilets jaunes ».

Le rejet de la polarisation

La fait que de nombreux « gilets jaunes » tendent à privilégier des médias nés du mouvements ou alors des formats jugés décomplexés – comme le fait le média Brut – montre le rejet de la tendance à la polarisation, qui est devenu le cadrage typique des médias de masse et des élites, et ce de longue date.

Brut, créé en 2016, avec le journaliste Rémy Buisine entre autres, atteint une certaine maturité et poste des stories et des live qui ré-inventent le micro-trottoir de grande proximité.

Le format des histoires, filmées en longueur et étroit, est caractéristique de l’usage universalisé du smartphone et à l’opposé de l’écran de télévision, en largeur. La durée est très variable, sans montage, et propose très peu de contextualisation, en laissant de la place aux commentaires. Il répond donc aux attentes des « gilets jaunes » qui se méfient que l’on tronque leur parole et qu’elle soit détournée par les biais des journalistes des médias de masse. La parole y est « libérée », décomplexée et elle résiste la manipulation, les « gilets jaunes » dénonçant la tendance des médias de masse à les transformer en experts et en chroniqueurs sur leurs plateaux.

Cet usage des médias sociaux par les « gilets jaunes » montre une autre forme de pratique médiatique qui se déroule dans des petits îlots d’opinions en ligne mais aussi sur des ronds-points où se créent des débats sur un lien social nouveau. Ils n’ont pas la masse critique pour faire une opinion publique nationale mais ils ont réussi à se rendre audibles et visibles. Ils pointent l’émergence possible de nouvelles idéologies, selon d’autres lignes d’analyse. Celles-ci pourraient se distribuer autrement, entre choix de court, moyen et long terme, particulièrement cruciaux en cette période où un sursaut commun est nécessaire pour préparer un avenir climatiquement incertain.

Les décideurs politiques à l’issue du grand débat sauront-ils adopter les avantages de la mise en stories suscitée par le profond désir de changement des « gilets jaunes », soutenus en cela semble-t-il par une grande partie de la majorité silencieuse ? C’est à eux qu’elle s’adresse, avec l’attente d’arguments raisonnés en fin de processus qui répondent aux attentes de justice sociale et aux besoins sociétaux face à la montée des urgences numériques et climatiques.The Conversation

Divina Frau-Meigs, Professeur des sciences de l’information et de la communication, Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3 – USPC

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Crédit image : GERARD BOTTINO / Shutterstock.com

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