Réforme des retraites : le problème des fins de carrière dans l’Education nationale

Depuis 2003, au fil des réformes des retraites mises en œuvre en France, le nombre d’annuités nécessaires pour bénéficier d’une retraite complète ne cesse d’augmenter. Dans le même temps, les dispositifs d’aménagement des fins de carrière ont disparu – parmi ces dispositifs, on peut citer l’exemple des mesures de cessation progressive d’activité.

Une telle évolution contraint les personnels à rester en activité à temps plein même s’ils ressentent une fragilisation croissante. Voilà qui questionne les conditions de travail dans lesquelles évoluent les travailleurs : leur permettent-elles de pouvoir se maintenir en activité en santé jusqu’à l’âge de départ à la retraite ?

Cette problématique de vieillissement au travail est très présente dans le champ de l’éducation où les seniors représentent 30 % des enseignants en activité. Elle préoccupe les responsables des ressources humaines, les médecins de prévention et les syndicats car de nombreuses recherches font état de difficultés, de problèmes de santé physiques et psychologiques en fin de carrière.

Usure prématurée

On pourrait avancer que l’expérience construite au fil du temps apporterait des ressources suffisantes pour faire face aux contraintes du métier jusqu’en fin de carrière. Or les enjeux sont bien plus complexes. Au-delà des savoir-faire accumulés, vieillir au travail, c’est aussi faire l’expérience d’une triple fragilisation de la santé :

  • l’expérience d’une fragilisation par le travail du fait des expositions à certaines contraintes de l’environnement professionnel
  • l’expérience d’une fragilisation de la santé par rapport au travail : les difficultés rencontrées par les salariés dans leur travail peuvent les amener à devoir changer de travail, voire anticiper leur retraite
  • l’expérience de la fragilisation de la santé au travail en référence aux possibilités de s’appuyer sur leur expérience pour tenter de mettre en place des processus de régulations.

Quand on parle de fragilisation de la santé par le travail, on fait référence aux expositions à certaines formes de pénibilité, qui se cumulent dans le temps, participant à une usure prématurée de l’organisme. Nous pouvons prendre l’exemple des professeurs d’éducation physique et sportive (EPS). Ils sont exposés à un cumul de contraintes physiques (port de charges, parages, station debout permanente…), mentales (travail par ateliers de niveaux différents), environnementales (contraintes thermiques, bruit… ).

En résulte une usure prématurée de leur corps et des problèmes de santé aigus, nécessitant souvent des prises en charge médicales, en cas de troubles musculo-squelettiques, de surdité, ou encore de problèmes de voix, comme en témoigne cet enseignant :

« Je pense qu’un sportif a une conscience aiguë du vieillissement, de la diminution des capacités malgré la volonté de s’entretenir. C’est quelque chose que je ressens violemment quand même. Ça devient de plus en plus difficile, et je n’ai pas 63 ans : j’ai encore beaucoup d’années à faire, j’ai 53 ans. »

On retrouve cette usure liée à l’activité également exprimée par des enseignants dans le premier degré, comme cette professeure des écoles chargée d’une classe de CP :

« Les enfants, au fil du temps, te bouffent, te prennent tous les jours un peu de toi, ils t’en prennent un bout. C’est comme une toile émeri ; on n’a plus d’écorce à force. Il faut tellement donner dans ce métier, à longueur de minutes… »

Du vécu de ces atteintes à la santé vont souvent dépendre les projections professionnelles : rester dans l’activité à temps plein, passer à temps partiel, ou tenter de quitter le métier pour évoluer vers d’autres fonctions.

Dilemmes professionnels

Cette fragilisation de la santé par le travail se couple souvent avec l’expérience de la fragilisation par rapport au travail. Les nombreuses réformes qui touchent l’enseignement depuis plus de 15 ans au gré des changements de ministres contribuent à une intensification du travail et à une lassitude généralisée de l’innovation. Ce qu’un ministre met une place, le suivant le détricote pour imposer d’autres normes et il est attendu des enseignants qu’ils respectent les prescriptions.

Ces réformes bouleversent non seulement les contenus des programmes, les objectifs pédagogiques, mais aussi, plus fondamentalement, le sens du métier. Les seniors se trouvent donc de plus en plus en dissonance entre, d’un côté, ce qu’ils ont envie de faire dans leur travail et qui leur semble pertinent au vu de leur longue expérience et, de l’autre, les injonctions de la hiérarchie qu’ils ne comprennent pas toujours, auxquelles ils n’ont pas nécessairement envie d’adhérer ; d’où parfois le souhait de certains « de quitter le navire dès que possible, avant que le bateau ne coule ».

Mais l’expérience de la fragilisation au travail est largement partagée : les seniors sont nombreux à percevoir un nombre croissant de difficultés dans leur activité. En dépit des compétences qu’ils ont construites au fil du temps, ils estiment que leurs ressources personnelles pour faire face aux contraintes diminuent. Ils éprouvent plus de difficultés à tenir une journée entière de travail, comme le raconte cette professeure d’EPS de 60 ans :

« Je suis plus fatiguée qu’avant. C’est-à-dire que je ne pourrai pas faire 6h de cours dans une journée, ça me détruirait, ça me détruirait vite et ça me fatiguerait trop. Je pense que mon maximum c’est 4h maintenant ; je ne ressentais pas ça avant ! »

Ils ont le sentiment de devenir plus intolérants au bruit dans la classe, évoquent une diminution de leur patience vis-à-vis du comportement de certains élèves perturbateurs, plus de difficulté à mobiliser les élèves, devant puiser plus loin en eux-mêmes les ressources pour créer les conditions des apprentissages.

Les enseignants sont unanimes à évoquer une fatigue accrue, des douleurs dans l’activité, nécessitant des espaces de récupération plus importants qu’avant, pouvant impacter leur mode de vie hors travail, ainsi que l’exprime cette enseignante de 54 ans en maternelle :

« Je vois bien que chaque année, quand même, j’ai un petit truc en plus ! C’est comme un escalier à monter… j’ai encore une marche à gravir au niveau fatigue. Je me dis « Je n’y arriverai jamais, quoi ! » Donc je suis inquiète. »

Manque de dispositifs collectifs

Les seniors recherchent souvent des aménagements temporels de leur activité. Se mettre à temps partiel, par exemple, serait une « stratégie pour survivre » afin de pouvoir poursuivre leur activité professionnelle en « gardant le plaisir de travailler », comme nous l’expliquait une enseignante de maternelle.

Mais ces demandes de temps partiel « sur autorisation », à ce stade de leur carrière, ne sont pas toujours comprises et acceptées, ce qui maintient les enseignants en difficulté dans une situation critique. Cela amène certains à anticiper leur départ à la retraite, malgré les décotes.

Ces différentes formes de fragilisation peuvent être source d’inquiétude, voire d’anxiété en fin de carrière, et participer à des syndromes dépressifs. En dépit de ces différents constats, on ne peut que déplorer l’absence de suivi médical des enseignants au sein de l’Éducation nationale. Un tel suivi permettrait d’objectiver ces difficultés et de questionner sur le fond les évolutions profondes du métier.

Les seules mesures mises en place pour accompagner les seniors en difficulté se résument aux espaces d’accueil et d’écoute du personnel en partenariat avec la MGEN. Un tel dispositif relève d’une mesure de prévention, centrée essentiellement sur l’individu. L’approche choisie ne remet donc pas en question les conditions globales de l’activité et des transformations du métier. En abordant seulement les difficultés au cas par cas, on risque une psychologisation excessive des problèmes du travail.

Les difficultés des seniors ne sont pas liées uniquement au processus de vieillissement. Il faut les mettre en perspective avec les conditions de réalisation de l’activité, les changements profonds qui affectent ces métiers. Elles sont révélatrices de problèmes largement partagés par les enseignants, quel que soit leur âge.

C’est donc l’ensemble du système de travail qui doit être questionné pour aborder les fins de carrière et réfléchir à des conditions de travail soutenables dans le temps.The Conversation

Dominique Cau-Bareille, Maître de Conférences en Ergonomie, Université Lumière Lyon 2

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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