Identifier les mécanismes de la pédocriminalité

En France, une nouvelle commission sur l’inceste et les violences sexuelles a récemment vu le jour suite à plusieurs affaires très médiatiques, mettant en cause des personnalités du monde intellectuel, à l’instar des révélations de Vanessa Springora et de Camille Kouchner. Plus récemment, l’Eglise catholique a fait poser une plaque en Vendée commémorant les noms des victimes de prêtres pédocriminels.

Au Canada, la prévalence criminelle baisse globalement pour la majorité des infractions au cours des dernières années, sauf pour les infractions sexuelles qui augmentent. La Fondation OAK a décidé de subventionner massivement un programme de prévention des agressions sexuelles à l’encontre des enfants. En France, l’État prend des mesures pour améliorer la lutte contre la pédocriminalité.

Inceste, pédophilie, pédocriminalité : des termes qui interrogent, qui recouvrent des réalités diverses, souvent mal ou peu comprises et qui nécessitent pour une meilleure prévention de ces violences une meilleure connaissance des mécanismes à l’œuvre, mais aussi la prise en charge des auteurs, parallèlement à celle des victimes.

Définir les termes

La pédocriminalité est la criminalité à l’encontre des enfants. C’est un terme encore peu utilisé qui inclut la pédophilie, l’inceste et l’exploitation sexuelle des enfants (prostitution infantile, pédopornographie).

La pédophilie est définie comme une préférence sexuelle pour les enfants (généralement d’âge prépubère ou au début de la puberté, c’est-à-dire de moins de 13 ans).

Il s’agit d’une paraphilie (qu’on appelait avant une « perversion sexuelle ») qui est définie comme un intérêt sexuel « atypique » ou « déviant » (désirs, fantasmes récurrents, extrêmes ou non conformes à la société), spécifique et constant (durée d’au moins six mois), nécessaire à l’excitation et la satisfaction sexuelles de la personne pédophile.

On parlera de trouble pédophilique lorsque la personne est passé à l’acte ou que la paraphilie provoque une altération importante de plusieurs domaines de sa vie (familial, scolaire ou professionnel, social), avec une détresse (souffrance, désarroi) ou qu’elle présente un risque de nuire à autrui.

La pédophilie concerne des auteurs de violences sexuelles adultes (sujets de plus de 16 ans et d’au moins 5 ans de plus que la victime), mais l’intérêt sexuel déviant (paraphilie) existe souvent depuis l’adolescence (notion de « déviance sexuelle »). Sa prévalence est estimée à 3 à 5 %.

Elle concerne presque exclusivement des hommes (plus de 95 %), dont l’activité peut être exclusive (10 %) ou compatible avec une activité sexuelle dite conventionnelle. La pédophilie ne s’accompagne pas nécessairement de passages à l’acte sexuel. Elle peut se limiter par exemple à des visionnages d’images pédopornographiques (les liens entre pornographie juvénile et pédophilie restent complexes).

La pédophilie rend compte d’une hétérogénéité clinique importante, notamment en fonction de l’âge des victimes ou de leur sexe. Le risque de récidive sexuelle pour l’ensemble des auteurs d’infraction à caractère sexuel est de 14 % sur 5 ans, 20 % sur 10 ans, 24 % sur 15 ans et 27 % sur 20 ans.

En cas de pédophilie, le risque de récidive augmente, particulièrement pour la pédophilie dite homosexuelle (c’est-à-dire avec une victime du même sexe que l’auteur) : de l’ordre de 35 % sur 5 ans.

Inceste et pédophilie ?

L’inceste se définit par des relations sexuelles au sein de la famille (entre parents très proches, c’est-à-dire des personnes d’une même famille dont le degré de parenté ou d’alliance ne permet pas le mariage). Si on distingue habituellement les agresseurs d’enfants intrafamiliaux (qualifiés d’agresseurs incestueux) des agresseurs d’enfants extrafamiliaux (pédophiles), il serait préférable de parler plutôt de pédophilie intra ou extrafamiliale.

Podcast d’Arte radio sur l’inceste et la pédocriminalité.

Les agresseurs d’enfants intrafamiliaux (incestueux) qui représentent 20 % des pédophiles ont plus d’antécédents de difficulté dans l’enfance (carences affectives précoces, maltraitance, perturbations familiales avec séparations, survenue d’évènements traumatiques, faible attachement aux figures parentales, etc.). Leurs passages à l’acte pourraient être favorisés par des situations de pertes affectives ou de situations aversives (deuil des parents, décès d’un enfant, « crise » conjugale, rupture, chômage ou accident grave). Les deux tiers de ces agresseurs incestueux ont aussi pu agresser un enfant en dehors du cadre familial.

Les agresseurs d’enfants extrafamiliaux (pédophiles) présentent généralement un niveau plus élevé de paraphilie pédophillique, une plus grande difficulté de régulation sexuelle, plus de déni et de distorsions cognitives (croyances erronées relatives à la sexualité des enfants).

Ils présentent également plus de traits antisociaux et ils ont plus souvent affaire à la Justice. Près d’un quart d’entre eux a aussi agressé une victime au sein de leur famille.

Facteurs déterminants ?

Les déterminants sont probablement multiples : biologiques, expérientiels (antécédents), d’ordre psycho-environnemental, etc. Le trouble paraphilique (pédophilique) tel que défini au début, autrement dit la « maladie » (équivalence du terme anglais « disorder ») qui implique généralement une souffrance ou détresse psychologique ou des dysfonctions majeures de la vie quotidienne reste sans doute rare, à l’inverse de la paraphilie (attrait sexuel à l’égard des enfants) qui pourrait être plus fréquente. Les causes de la pédophilie sont encore mal connues.

Le risque de passage à l’acte sexuel contre les enfants est lié de manière générale à l’attrait sexuel envers les enfants. La genèse de cette paraphilie (« déviance sexuelle ») est difficile à expliquer. Elle peut être en lien avec des violences sexuelles subies (environ 1/3 des cas chez tous les auteurs de violences sexuelles, mais jusqu’à 42 % en cas de pédophilie).

Un homme sur deux ayant subi des violences sexuelles dans l’enfance agressera à son tour des victimes des deux sexes et parfois de plusieurs groupes d’âges différents. Elle peut aussi résulter d’autre types de rencontres précoces et inappropriées avec la sexualité et être plus largement favorisée par des carences, des maltraitances physique et psychologiques.

Le rôle des distorsions cognitives est majeur. Elles vont à la fois (i) justifier la paraphilie (« les enfants ont aussi le droit à une sexualité »), (ii) voire le passage à l’acte pédophile en mettant en avant que c’est l’enfant ou le préadolescent qui était demandeur d’une relation sexuelle (« il/elle m’a séduit » ; « il/elle m’a sollicité » ; « il/elle semblait curieux(se) »), mais aussi (iii) contribuer à minorer la responsabilité de l’auteur une fois l’infraction réalisé (« je ne lui ai pas fait mal » ; « il ne s’agissait que de caresses », etc.).

Des troubles d’ordre neuropsychologique

Il a été mis en évidence des troubles d’ordre neuropsychologique, en particulier un dysfonctionnement exécutif (impulsivité comportementale, difficulté d’inhibition). Des régions cérébrales pourraient être impliquées (cortex frontal et certaines régions sous-corticales temporales, notamment le complexe amygdalien) dans l’absence d’inhibition des comportements pédophiles. Un déficit d’empathie a également été mis en évidence chez les agresseurs d’enfants.

Il faut distinguer le niveau d’empathie cognitive (qui réfère à la capacité de se mettre à la place d’une autre personne) qui serait normal, voire élevé et qui pourrait servir une capacité d’identification aux enfants, de compréhension et d’anticipation de leurs besoins (dans le but d’établir avec eux des relations de séduction et d’emprise) du niveau d’empathie affective (qui réfère à la capacité de ressentir les mêmes émotions qu’une autre personne, de souffrir avec elle par exemple) qui serait abaissé.

On doit questionner plus largement la difficulté des sujets présentant une paraphilie (pédophillique) à établir des relations « sécurisées » avec les autres adultes (qui sont perçus comme hostiles) et le fait qu’ils préféreraient porter leur attention sur des enfants (ressentis comme moins menaçants, plus manipulables).

Cela pourrait être en lien avec des difficultés des habiletés sociales, une moins bonne image de soi (dévalorisation, sentiment de ne pas mériter l’amour d’autrui), des troubles anxio-dépressifs et pose plus largement la question des difficultés de construction de soi et une auto-centration sur ses besoins affectifs et sexuels.

Prise en charge de la pédophilie

La paraphilie pédophilique (attrait sexuel à l’égard des enfants, préférence sexuelle) va demeurer présente toute la vie du sujet, mais on peut l’aider à réduire son intensité et ses conséquences et tenter d’éviter les passages à l’acte ou leur récidive.

Témoignages de pédophiles recueillis par l’AFP dans le cadre d’un reportage.

Les traitements des troubles paraphiliques pédophiliques associent habituellement des prises en charge d’ordre psychothérapeutique (indiquée dans tous les cas) et médicale. Une prise en charge pharmacologique peut être recommandée, notamment pour réduire les fantasmes sexuels déviants et/ou l’activité sexuelle.

Ces traitements sont codifiés. Il peut s’agir d’antidépresseurs pour leurs effets secondaires de réduction de la libido ou des traitements dits anti-hormonaux (anti-androgènes ou agonistes de la GnRH) pour les cas les plus sévères (niveau de risque élevé de récidive). Ces traitements requièrent l’accord du sujet et ils ont des effets secondaires importants.

La prise en charge des personnes présentant un trouble paraphilique (pédophilique) se fait le plus souvent dans un cadre de soins pénalement ordonnés, c’est-à-dire après une condamnation à une injonction de soins, avec suivi socio-judiciaire assuré par un conseiller du Service pénitentiaire d’Insertion et de Probation (SPIP).

Il est aussi important d’aider les personnes ayant une paraphilie (attrait sexuel) n’étant jamais passé à l’acte. C’est dans ce cadre qu’en France, la Fédération des CRIAVS (Centres Ressources pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles) a mis en place un dispositif de prévention sous la forme d’un numéro de téléphone unique pour les personnes attirées sexuellement par les enfants : 0806 23 10 63.


Pour les enfants victimes de violences ou d’abus, appelez le 119.

Robert Courtois, Psychiatre à temps partiel au CHU de Tours, Maître de conférences – HDR en psychologie, Université de Tours et Christian C. Joyal, Professeur, Département de Psychologie, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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