Inscrire sa fille au foot : en 2019, toujours un choix d’avant-garde ?

Avec la rentrée, alors que clubs de sport et associations culturelles rouvrent leurs portes, revient la question des choix d’activités extra-scolaires. Lesquelles proposer à son enfant ? Quel serait le loisir qui lui conviendrait le mieux et l’aiderait à s’épanouir ?

On peut supposer que l’engouement autour de la Coupe du Monde féminine de football de l’été 2019 aura fait naître de nouvelles vocations chez les sportives en herbe. Depuis l’édition 2011 de cet événement, où l’équipe de France a atteint les demi-finales, le nombre de licenciées dans l’Hexagone est en effet passé de moins de 60 000 à plus de 160 000 en 2018.

Cependant, les freins psychologiques et sociaux sont loin d’être totalement levés. Et cette progression, bien que spectaculaire, doit être nuancée : quand on parle de 160 000 inscriptions, cela ne représente que 7,6 % du nombre total de licenciés, tous âges confondus. Ainsi, le football reste en très grande majorité un sport pratiqué par les hommes.

Poids historique

Pour comprendre la situation actuelle, un éclairage historique est bienvenu. À la fin du XIXe siècle, le sport s’est développé en France selon deux modèles : l’un d’origine militaire, qui forme les futurs soldats par des activités de force et de combat, et l’autre d’origine anglaise, qui forme la future élite du pays, en développant la prise d’initiative et le courage dans les situations de compétition.

Le rôle du sport est donc de renforcer les modèles de masculinité. Les femmes en sont exclues, car le sport est perçu comme incompatible avec leur rôle : être mère, épouse et gardienne du foyer. À cette incompatibilité sociale s’ajoute une incompatibilité médicale : à la fin du XIXe siècle, le corps des femmes est envisagé comme naturellement faible.

La plus grande part de leur énergie serait mobilisée pour le fonctionnement du système reproductif, ce qui justifierait d’éviter tout effort violent (Vertinsky, 1994). De plus, l’utérus étant perçu comme un organe fragile, toute activité potentiellement dangereuse pour celui-ci est systématiquement critiquée voire interdite (Boigey, 1925).

Les choses ont évolué depuis, les fédérations sportives s’étant pour la plupart ouvertes aux femmes. Pourtant, la féminisation du sport s’opère lentement. Il faut par exemple attendre 1984 pour que les femmes courent le marathon olympique.

Bande-annonce du documentaire « Free to run », de Pierre Morath.

Aujourd’hui encore, aux Jeux olympiques, la lutte gréco-romaine reste interdite aux femmes, tandis que les premières épreuves en canoë ne seront organisées que pour Tokyo 2020.

Des différences réglementaires demeurent même dans les sports pratiqués par les deux sexes : au tennis, les matches se jouent en deux sets gagnants pour les femmes lors des Grands Chelems, contre trois pour les hommes ; en athlétisme, elles courent sur l’heptathlon et eux sur le décathlon.

« Menace du stéréotype »

Si la féminisation du sport se fait lentement, c’est aussi parce que les mentalités évoluent lentement. À ce sujet, les études de psychologie sociale peuvent apporter un éclairage intéressant. Celles-ci montrent que quand nous nous formons une impression des autres, nous avons tendance à les catégoriser et à leur appliquer les stéréotypes ambiants de façon instantanée (pour vous en rendre compte, vous pouvez réaliser un test dit d’association implicite ici).

Autrement dit, les stéréotypes seraient profondément ancrés dans notre esprit, plus ou moins à notre insu. Ils conduiraient parents, enseignants ou entraîneurs à dévaloriser la pratique sportive des filles, décourageant celles-ci de s’investir dans les activités associées au modèle social de la masculinité, comme le football.

Mais l’influence des stéréotypes peut être beaucoup plus insidieuse, et conduire les filles à choisir d’elles-mêmes de ne pas investir la pratique sportive. En effet, les stéréotypes agissent comme un filtre à travers lequel nous percevons les autres, mais aussi nous-mêmes.

Dès leur plus jeune âge, les filles sont confrontées au discours social selon lequel elles ne seraient pas douées pour le football. Cela peut les conduire à se sentir peu compétentes dans ce sport, sans même l’avoir jamais pratiqué. Or, la perception que nous avons de notre propre compétence est un levier essentiel à l’engagement à long terme dans une activité.

Par ailleurs, même les filles qui se sentent compétentes en football peuvent être affectées par les stéréotypes ambiants, à travers des mécanismes comme la « menace du stéréotype ». Lorsqu’elles craignent que leur performance soit jugée à la lumière des stéréotypes, elles ont tendance à se mettre une pression supplémentaire. Celle-ci est préjudiciable à leur performance, et peut les conduire, à terme, à se désinvestir de l’activité en question.

Nouveaux modèles

C’est donc un cercle vicieux qui s’instaure : les filles s’inscrivent peu au foot car elles voient peu de filles s’y inscrire. Afin de l’enrayer, les politiques volontaristes, comme le plan de féminisation de la Fédération française de football, sous l’égide du ministère des Sports, peuvent s’avérer utiles.

En augmentant la présence des femmes dans le football, on permet aux jeunes filles d’avoir des modèles auxquels s’identifier, ce qui constitue un levier motivationnel particulièrement efficace pour s’engager dans une activité.

Pour cette même raison, développer l’exposition médiatique du sport pratiqué par les femmes peut être particulièrement intéressant, mais le langage journalistique continue de véhiculer des stéréotypes tenaces. Par exemple, les sportives restent souvent jugées sur leur physique, tandis que les sportifs le sont sur leurs compétences. De même, on parle de football pour désigner celui pratiqué par les hommes, et de football féminin pour désigner celui pratiqué par les femmes.

En conclusion, la question de la pratique du football par les filles renvoie à une autre question : faut-il être sportive ? Selon l’enquête Esteban (2015), seulement 50 % des femmes atteignent le niveau d’activité physique recommandé par les organisations sanitaires, pour 70 % des hommes.

Or, une activité physique insuffisante peut avoir des répercussions importantes sur la santé et favoriser le développement de maladies chroniques. Ainsi, si des raisons médicales ont été avancées à la fin du XIXe siècle pour justifier d’exclure les femmes de la pratique sportive de compétition, c’est le même type de raison qui peut être avancé aujourd’hui pour promouvoir leur pratique.The Conversation

Aïna Chalabaev, Professeure des universités, Université Grenoble Alpes; Gwénaëlle Joët, Ingénieure au Laboratoire Sport et Environnement Social (STAPS), Université Grenoble Alpes et Natalia Bazoge, Enseignante-chercheure, Université Grenoble Alpes

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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