Ivan Carluer, pasteur de l’église Martin Luther King à Créteil : « Notre seule mission c’est d’aimer »

À la veille de l’inauguration de l’espace Martin Luther King à Créteil dans le Val-de-Marne qui a eu lieu samedi 11 septembre, nous avons rencontré Ivan Carluer, l’homme à l’origine de ce projet original et novateur. Le pasteur, qui ne mâche pas ses mots, a répondu aux questions d’InfoChrétienne avec humour, humilité et un brin de provocation.

Bonjour Ivan Carluer, vous êtes le pasteur de l’église Martin Luther King à Créteil. Nous sommes à la veille de l’inauguration de l’espace MLK, demain vous allez présenter au public ce nouveau bâtiment innovant dont votre église sera locataire le week-end. Pour commencer, pouvez-vous nous parler du choix du nom « Martin Luther King » qui avant d’être le nom de ce nouvel espace est celui de votre église. Pourquoi avoir précisément choisi la figure de ce pasteur et défenseur des droits civiques ? 

Le choix de ce nom, c’est d’abord un long chemin pour moi. Martin Luther King c’est quelqu’un qui s’est battu pour une cause et qui avait un rêve. Dans son célèbre discours il reprend le texte d’Esaïe et dit : « je voudrais que toutes les vallées soient abaissées, je voudrais que les rochers soient enlevés, je voudrais que l’on puisse aplanir la route pour rassembler tout le monde à la table de la fraternité ». C’est cette idée là qui m’a marqué.

Moi aussi j’ai fait du chemin, j’ai aussi dû apprendre à aplanir les rochers. Je viens d’un milieu blanc ultra conservateur et il m’a fallu un long chemin de vie pour sortir de ma zone de confort et aller à la rencontre de personnes que je ne connaissais pas. C’est cette idée qu’exprime le nom de Martin Luther King pour notre paroisse. C’est une église qui n’est pas là pour être de ma culture mais qui est là pour être de la culture de Dieu. C’est à dire être capable de transcender tous les clivages.

Martin Luther King, c’est une église de métisses. Ce n’est ni une église de noirs, ni une église de blancs qui sont minoritaires. C’est une église avec une grande majorité de personnes mélangées. Notre foi a aussi plusieurs couleurs. On a des personnes qui viennent de milieux plutôt conservateurs. Et d’autres personnes plus charismatiques qui aiment la danse prophétique dans l’esprit. C’est ça aussi Martin Luther King, parce qu’on a un rêve et on le vit aujourd’hui.

Martin Luther King c’est aussi le nom de l’espace qui sera inauguré demain, pourquoi avoir gardé le même nom pour ces deux entités distinctes ? 

Déjà ce lieu est propriété de la fondation du protestantisme Martin Luther King. La fondation s’appelle donc Martin Luther King, cela semblait logique que le lieu qu’elle possède porte le même nom. Ce nom est aussi un symbole. Parce que cet espace est à Créteil, dans le Val-de-Marne, une des villes les plus cosmopolites de France, très métissée, très jeune. La population ressemble beaucoup à celle qui se pressait au Capitole lors de cette journée du 28 août 1963, quand Martin Luther King a prononcé son célèbre discours.

Vous aviez confié au journal La Croix en avril 2018 votre « rêve », « de faire cohabiter tous les hommes dans une même ‘fraternité’, à la fois humaine et spirituelle, en dépit des replis identitaires croissants ». Est-ce que c’est pour ça que vous avez choisi la date symbolique du 11 septembre pour l’inauguration de cet espace ? 20 ans après les tours jumelles, vous inaugurez un lieu de fraternité.

C’est une date contre intuitive, parce que le 11 septembre 2001 la société occidentale s’effondre. New York qui brille et qui rayonne sur le monde voit ses deux tours et des milliers de personnes détruites par un acte fou perpétré par quelques terroristes. Je trouve cela extraordinaire 20 ans après de dire on n’a pas peur, 20 ans après on est toujours debout, 20 ans après le terrorisme n’arrivera pas à détruire notre rêve. Oui je suis fier de dire que la fraternité est plus forte que le repli identitaire. Ce n’était pas gagné. Donc c’est provoc’ mais je l’assume.

Pour en revenir à l’espace Martin Luther King, cet espace socioculturel unique en France accessible à la location pour tous, chrétiens ou pas, qui possède un auditorium, un gymnase, une crèche bilingue, un café, un restaurant et dont votre église est le locataire le weekend. Comment est né ce projet unique et colossal ? D’où vient ce rêve ?

Il faut savoir que je ne suis pas seulement pasteur, je suis également professeur d’économie. J’étais professeur dans le public en BTS droit et économie. De par ma formation, j’ai toujours trouvé cela triste que des chrétiens mettent tout leur argent dans des pierres qui sont vides du lundi au vendredi. D’un point de vue économique c’est tellement plus pertinent de faire un espace qui vit 7 jours sur 7. Car il faut savoir qu’un bâtiment vide a un prix. Je trouve cela terrible qu’une maman célibataire par exemple, mette tout son argent pour avoir le droit d’aller dans un lieu que finalement elle aide à financer avec ses dons. C’est risqué de peser énormément sur le budget de personnes qui ne sont pas forcément très fortuné.

C’est donc beaucoup plus intelligent de créer un lieu qui puisse accueillir en semaine des entreprises ou des associations et le weekend une paroisse protestante. Ce projet est basé sur un mot : mutualisation. C’est le mot économique qui interprète le mieux mot « diversité » utilisé par Martin Luther King. Mutualiser c’est accepter la diversité, c’est la transcription du vivre ensemble.

En ce qui concerne le modèle économique de l’espace MLK, comment cela fonctionne-t-il ?

Je vais vous donner un exemple concret sur une semaine. Le lundi est une journée calme. Car les entreprises ne louent pas le lundi. Les mardis, mercredis, jeudis, sont des jours où les entreprises louent beaucoup pour des grands séminaires, pour des shows, des présentations dans l’auditorium à 360°. On pourrait avoir par exemple une marque de voiture ou une grande maison de bijouterie qui le privatiserait. On peut aussi avoir un concert ou un one-man show le mardi soir. Le jeudi on peut avoir un repas de mariage juif, ou encore marocain extraordinaire. Et le weekend c’est la paroisse qui pravitaise l’espace. L’idée c’est que chacun puisse payer sa bonne côte part. C’est proportionnel à l’utilisation. L’église paye un loyer, une location qui finance un tiers de l’espace.

Il y a deux types de locataires, je vous ai parlé des locataires ponctuels, mais il y a également des locataires permanents comme le restaurant ou la crèche bilingue. Ils sont accessibles à tous et ouverts sept jours sur sept. Seule exception pour la crèche qui est ouverte du lundi au vendredi et qui est privatisée par la paroisse le week-end.

L’espace MLK a coûté 18 millions d’euros HT auxquels s’ajoutent 4 millions d’euros de matériels. Un coût colossal auquel a participé la mairie, la région, le département, l’Etat, et même l’Union européenne. Comment avez-vous obtenu leur soutien ?

Cela m’a pris sept ans, sept ans à expliquer, à déminer les peurs. Sept ans à rassurer les différents acteurs que vous avez évoqué et qui ne voulaient en aucun cas financer du cultuel en vertu de la loi 1905, loi de séparation des Eglises et de l’Etat. Une loi que j’approuve complètement.

C’est Laurent Cathala, le maire socialiste de Créteil qui a fait la plus grande subvention à ce projet et on le remercie. Le département était communiste lorsque la subvention a été votée, la région était de droite. C’était donc un grand mélange, le « Martin Luther King » de la politique, et ils ont tous participé, ce qui est tout de même assez exceptionnel et original.

Pour l’anecdote, qui montre une fois de plus la complexité des êtes humains, quand le département communiste a voté la subvention, les Républicains ont voté contre. Lorsque le projet a été voté en région, cette fois les Républicains étaient pour et ce sont les communistes qui ont voté contre. Les hommes sont décidément complexes, mais finalement nous avons tout eu !

Il y a deux ennemis à ce projet, les intégristes de la laïcité et les intégristes de la religion. Ils sont tous les deux d’accord pour dire que ce projet ne devrait pas exister. Ce sont donc les autres, les personnes qui veulent placer la fraternité au centre qui osent valider ce projet.

En mai 2021, le Monde vous décrivait comme une « figure montante du protestantisme », qu’est ce que cela signifie pour vous ?

Rien du tout, pour moi cela ne veut rien dire du tout. Pour revenir sur mon histoire personnelle, je suis né dans un endroit extrêmement refermé sur lui-même, je n’avais pas de télé jusqu’à mes quinze ans, les journaux étaient contrôlés. Je vivais dans un milieu évangélique ultra sectaire, qui est très minoritaire mais qui existe.

Tout ce que je fais aujourd’hui et depuis maintenant de nombreuses années, est très éloigné de ma zone de confort. Pourtant, j’en suis sorti libéré, « free at last » dirait Martin Luther King. Enfin, « at last », cela n’a pas mis trop longtemps, car j’en suis sorti à l’âge de 15 ans. Mes parents ont mis beaucoup plus de temps et ont donné beaucoup plus d’années de leur vie. C’est à eux que je rend hommage ici.

Peut-être qu’à eux ça leur parlerait, car c’est une revanche sur la vie. Mais je pense honnêtement que ce n’est pas ça. C’est un miracle de pouvoir faire ce que l’on fait aujourd’hui et peu importe ce que les gens diront de nous. Ce n’est pas de la fausse modestie. Ce n’est simplement pas ce que je cherche. Il y a deux choses que je retiens pour être protégé de l’orgueil, je remercie Dieu et je remercie tous ceux qui ont travaillé avec moi et qui ont pris des risques. Plutôt que de chercher l’attention des médias qui nous portent au Capitole un jour, et nous crucifient le lendemain.

Il y aura sûrement d’autres articles à mon sujet tout aussi positifs et surement aussi des unes terribles ou très méchantes qui arriveront. Je les prendrai de la même façon, c’est à dire en remerciant Dieu et en remerciant tous ces êtres humains qui ont fait un pari de foi. Que les médias nous aiment ou pas, notre seul objectif c’est d’aimer les personnes inconditionnellement. Alors aujourd’hui, ils sont plutôt favorable à notre projet mais je ne me fais aucune illusion, un jour ils ne le seront pas. Toutefois, nous n’avons qu’une seule mission c’est d’aimer et de ne pas être dépendant de leur regard.

C’est par ailleurs le slogan que nous avons choisi pour l’espace, inspiré par les valeurs de Martin Luther King. C’est : « aimé(e) (c’est à dire être soit même aimé en premier) pour aimer mieux (cela ne sert à rien de multiplier un amour lorsqu’il est immature) et aimer plus (il y a donc la qualité d’abord, puis  la quantité. Aimer plus c’est faire des choses, car ce n’est pas le tout d’aimer en paroles, mais il fautaimer en actes).

Et que fait-on une fois qu’on a été capable d’être aimé, d’aimer mieux et d’aimer plus ? Et bien on recommence, c’est un cercle !

Merci Ivan Carluer ! Avez-vous une dernière chose à dire pour conclure cet entretien ?

J’aimerai dire que je suis heureux d’avoir été accompagné de gens qui étaient vraiment chrétiens, qui n’attendaient rien en retour car lorsque l’on aime vraiment, on n’attend rien en retour. Ce que j’ai vu dans ce processus, notamment chez les hommes politiques que ce soit les communistes ou la droite, ils changeaient leur façon de voter lorsqu’ils n’avaient rien à gagner en retour, ils n’étaient plus prêt à aimer. Je me suis dit que c’était une sacré leçon. Et j’espère qu’un jour la foi chrétienne puisse impacter nos valeurs et qu’on puisse faire du bien aux autres.

Des propos recueillis par Camille Westphal Perrier

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