La colère jaune, une passion personnelle

Les scènes de violence observées dans les cortèges, ce samedi 1er décembre, doivent être pensées. Bien sûr, elles sont pour une part le fait d’organisations extrémistes, anarchistes à la poursuite de buts politiques chimériques mais dont on comprend aisément la signification.

Bien sûr, aussi, des casseurs s’insèrent dans le mouvement pour en découdre et grappiller des produits dans les magasins dévastés : appât du gain et appel du dégât. Mais il semble bien qu’une partie des gilets jaunes eux-mêmes avaient envie d’en découdre. Et surtout, la colère s’exprime aussi de manière verbale.

Les raisons de la colère

Les motifs avancés (pouvoir d’achat, taxes) se doublent de motifs souvent plus implicites autour du décalage entre les gouvernants, mais aussi le pouvoir économique, et ceux qui se pensent comme le peuple ou les citoyens. Cette thématique s’exprime d’ailleurs dans le choix des sites visés par les violences (Élysée, préfecture, banques, magasins de luxe, etc.).

Les individus ont le sentiment d’être délaissés, opprimés et dominés. En très grande partie actifs, leurs revenus ne leur permettent pas d’accéder aux moyens de leur autonomie malgré leur épuisement au travail. Cette promesse de pouvoir vivre de ses revenus n’est plus tenue. Pouvoir conduire sa vie à sa guise, faire ses propres choix, se livrer à des activités personnelles, tel était l’horizon. Comment satisfaire à cette norme de l’autonomie si le partage des richesses ne le permet pas ?

C’est ce que disent les couples qui avouent « ne pas s’en sortir » malgré leur travail, ou ces jeunes travailleurs qui ne peuvent pas quitter le domicile familial faute de revenus suffisants ou stables.

La colère naît de cette équation impossible qui est vécue sur le plan personnel puisque la notion de classe sociale a disparu des imaginaires. Les conditions de vie difficiles relèvent plus d’une expérience personnelle que d’une condition de classe.

La colère de soi

La colère n’est pas une passion nouvelle et la religion a cherché à la réguler en la plaçant parmi les pêchés capitaux. La sécularisation de notre société a fait disparaître ce mode d’apaisement.

Plus même, notre société d’individus qui se pensent comme autonomes valorise le rapport personnel à soi. La valeur d’authenticité, le succès du développement personnel, l’attention à soi, l’écoute de son corps, le caractère fondateur du sentiment dans le couple contemporain forment autant de traces de notre manière de nous penser.

À distance des cadres qui nous contraignent, il conviendrait de nous écouter nous-mêmes. Pourquoi rester avec mon époux quand je juge qu’il est insatisfaisant depuis si longtemps ? Comment continuer à exercer mon métier dans la finance alors que je pense à la sobriété heureuse ? Comment résister à l’appel du dernier album de Johnny alors qu’il a occupé une telle place dans ma vie ?

Une norme sociale nous recommande donc d’être à l’écoute de nos émotions. Et le succès des emoji ou émoticônes dans les échanges personnels (SMS ou messagerie électronique) en témoigne. De mille manières, les sentiments personnels orientent nos existences en leur fournissant des significations que nous avons chacun à construire.

Car si nous héritons de certaines références et valeurs, elles ne nous qualifient pas automatiquement à titre personnel. La valeur de la liberté est reçue et partagée, mais elle est un moyen plus qu’une fin. L’enseignement de la Seconde Guerre mondiale ne dit pas à chaque élève ce qu’il doit en penser à titre personnel.

Dans ce cadre, la colère n’est pas blâmable car elle est vécue comme un moment de rapport à soi. Je suis encore plus moi-même car en colère, au plus près du feu intérieur qui m’anime et m’illumine. « Je » est le carburant même de la colère. Celle-ci permet l’expression de soi à l’instar de l’œuvre pour l’artiste. Et, au fil des barrages ou des conversations sur Facebook, les individus ont l’occasion de rencontrer des alter ego avec lesquels partager et multiplier la colère qui demeure vécue comme personnelle.

Dérivation

Les syndicats et partis politiques ne peuvent plus encadrer cette colère. Ils sont soupçonnés d’instrumentaliser le mouvement voire d’altérer un point de vue pensé comme personnel. Le pouvoir se trouve confronté à un peuple d’individus dont une partie fait l’expérience de soi par la colère.

Par les sanctions, il faut rappeler que « la colère est mauvaise conseillère » comme la sagesse ancienne le suggérait. Il faut aussi entrer dans un processus pour ouvrir des perspectives, des voies de dérivation. L’absence de signes tangibles de prise en compte de cette colère est perçue comme un mépris non pas à l’égard de l’organisation puisqu’il n’y en a pas, mais à l’égard de chaque gilet jaune, et cela ne fait qu’alimenter ce sentiment.

S’il est nécessaire d’opposer des arguments rationnels aux impressions à l’origine de la colère, il l’est encore plus d’exprimer la prise en compte de la manière dont les individus vivent leur propre situation. Impossible de parvenir à la première sans la seconde. Il faut être audible pour être entendu, contrairement à ce que suggère Hubert Védrine.

Pour une pédagogie de l’individu

La colère retombée, il faudra tirer des enseignements de ce mouvement inédit. Du côté des politiques, la crise de la représentation touche profondément à la manière dont les individus se définissent. Leur revendication d’autonomie (de « souveraineté sur soi ») efface la légitimité a priori des intermédiaires.

Il n’est pas étonnant qu’apparaissent dans les premières revendications du groupe des « Gilets jaunes libres », l’instauration de référendum. D’autres pistes sont à explorer dont la constitution d’assemblées issues du tirage au sort sur les listes électorales.

Du point de vue des citoyens aussi il sera nécessaire d’engager une pédagogie de l’individu. La revendication de chacun à se construire de façon autonome est une source formidable de libération des individus contemporains. Nous avons cette chance de vivre dans cette société qui ouvre tant de possibilités à chacun, si loin des cadres rigides des sociétés corsetées du passé.

Mais cette liberté ne peut pas être sans limites. Elle suppose la prise en compte de la participation à une collectivité et l’attention à autrui. Comment mettre ensemble des individus qui se pensent autonomes dans un monde fini ? C’est à cette question vertigineuse qu’il nous appartient de répondre, tous et chacun.The Conversation

Claude Poissenot, Enseignant-chercheur à l’IUT Nancy-Charlemagne et au Centre de REcherches sur les Médiations (CREM), Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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