La Défaite de la Raison / Entretien avec Charles-Eric de Saint Germain, philosophe évangélique

Charles-Eric, vous venez de publier le livre la Défaite de la Raison qui est un livre magistral écrit par un auteur de confession évangélique, et on pourrait finalement s’étonner du choix de ce titre, la défaite de la Raison, pourquoi ce titre et qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

En fait, le titre du livre est un petit « clin d’oeil » au titre d’un livre de Alain Finkielkraut, La défaite de la pensée, un ouvrage de 1987 qui dénonçait déjà, en son temps, les dérives du relativisme culturel (aussi bien chez Claude Lévi-Strauss que chez Pierre Bourdieu), dans un esprit qui se réclamait du républicanisme et de l’universalisme de la philosophie des Lumières. Disons que j’ai un peu essayé de faire, pour notre temps, ce que Finkielkraut avait fait pour le sien, mais en me plaçant dans une perspective à la fois philosophique et chrétienne, étant entendu que la foi chrétienne nourrit le regard que je porte sur l’époque que nous vivons aujourd’hui.

Si c’est bien une nouvelle « défaite de la raison », c’est parce nous sommes aujourd’hui dans un monde où le primat des désirs individuels, de l’émotion et de l’affectivité, tend à annihiler toute réflexion, tout souci d’un Bien commun qui irait au-delà de la satisfaction des désirs individuels. Tocqueville craignait, au XIX e siècle, que la démocratie ne se transforme en « tyrannie de la majorité ». Bien qu’il était un puissant visionnaire, et qu’il a anticipé par avance les dérives auxquelles conduiraient la démocratie, il me semble que ce qui est le plus à craindre aujourd’hui, c’est plutôt que la démocratie ne se transforme, à cause du poids des lobbies dans l’espace public, en une véritable « tyrannie des minorités » – des minorités qui monopolisent l’espace public au point d’abolir toute liberté de pensée authentique (raison pour laquelle je préfère parler aujourd’hui de médiacratie plutôt que de démocratie, car celle-ci n’est plus qu’un leurre).

…qui confondent la quête effrénée du plaisir avec la joie d’un cœur unifié et réconcilié. Bref, c’est à la mort de la « politique » au sens noble du terme, comme souci du Bien commun qui transcende la diversité des intérêts particuliers, et à la mort d’une certaine conception de la démocratie que nous assistons aujourd’hui, celle qui impliquait le primat de l’intérêt général et de la raison, en quête d’universalité, sur les intérêts particuliers et les désirs individuels. On ne redira jamais assez combien cette « défaite de la raison » est directement liée à l’idéologie soixante-huitarde, qui continue, malheureusement, à faire ses ravages aujourd’hui dans les cervelles, et ce alors même que cet hédonisme militant, dans son matérialisme désenchanté, ne comble pas le coeur des jeunes, qui confondent la quête effrénée du plaisir (toujours teintée d’amertume et de désespoir) avec la joie d’un cœur unifié et réconcilié (je dénonce d’ailleurs cet hédonisme pervers dans la deuxième étude de mon livre…).

Votre Essai porte sur la dimension de la barbarie politico-morale, est-ce que vous n’y allez pas un peu fort en choisissant ces termes… qu’est-ce qui vous conduit de la sorte à dénoncer la barbarie qui selon vous caractérise notre époque ?

Le terme de barbarie n’est pas nouveau. D’autres philosophes (Michel Henry dans son livre sur La barbarie, Jean-François Mattéi dans La barbarie intérieure) ont employé ce terme avant moi. La barbarie que je dénonce dans mon livre me semble inséparable d’une phase historique, celle que nous vivons, qui est en train de rompre avec les valeurs qui ont rendu possible la civilisation européenne. La civilisation européenne s’est en effet construite sur la base d’une dialogue entre trois cultures (la culture grecque, Athènes ; la culture romaine, Rome ; la culture judéo-chrétienne : Jérusalem) qui ont rendu possible l’émergence de valeurs universelles.

comme si l’émancipation de la femme ne pouvait se faire qu’en neutralisant la différence sexuelle et en niant la complémentarité des sexes, Or cette même Europe est en train de renier le triple héritage de Rome, d’Athènes et de Jérusalem, pour promouvoir une humanité nouvelle, arrachée à tous ses particularismes, désormais « indifférenciée » ou « unisexe », pour reprendre une expression de Jacques Attali. On vit aujourd’hui dans la confusion de l’indistinction (par exemple, on confond égalité et identité, comme si l’émancipation de la femme ne pouvait se faire qu’en neutralisant la différence sexuelle et en niant la complémentarité des sexes, alors que cette différence sexuelle est pourtant la source de la vie, et ce qui fait toute la richesse de l’humanité, dont Lévi-Strauss rappelait qu’elle « se décline au pluriel ») et l’on ne conçoit l’émancipation humaine et la liberté que par arrachement à un « donné », que ce donné soit notre identité nationale, culturelle, sociale, biologico-sexuel, etc.

Nul doute que la mondialisation tend à accélérer ce processus d’uniformisation, mais elle conduit à un déracinement et à une perte complète de repères au profit d’une confusion générale qui n’est pas sans évoquer le mythe de Babel, où l’homme tente de rejoindre Dieu par ses propres forces, dans l’illusion qu’en s’arrachant à tout ce qui le particularise, il ne sera plus limité par aucune barrière, qu’elle soit ethnique, sexuelle, culturelle etc. C’est là le « fantasme de toute-puissance » qui anime l’homme moderne : devenir Dieu par lui-même (ce que l’on voit aussi dans le transhumanisme, même si je n’en parle pas directement dans mon livre).

« qui veut faire l’ange fait la bête ».Mais en niant sa dimension « incarnée » pour instaurer une humanité uniformisée (songez à la théorie du Genre, dans sa version Queer), et qui ne soit plus divisée par tout ce qui pourrait particulariser cette humanité (le sexe, l’ethnie, la langue, la culture, etc), l’homme se prend pour un « ange » (on sait que les anges n’ont pas de sexe), il tend à oublier sa finitude, qui le rappelle à ses limites. Pascal disait que « qui veut faire l’ange fait la bête ». Je crains que ce « changement de civilisation », pour reprendre l’expression de Mme Taubira, ne puisse en réalité que conduire l’humanité à retomber dans une forme de chaos indifférencié, dans le tohu-bohu originel, qui précède les limites que Dieu impose à sa création en distinguant et en séparant.

Ces distinctions et séparations sont nécessaires, car ce sont elles qui nous constituent en tant que créatures incarnées, dotées d’une identité spécifique. La négation des limites, des frontières, des déterminations, qui semblent être le propre de notre humanité émancipée, ne permettra pas une véritable réconciliation des hommes entre eux, mais elle s’apparente à une fusion dans une totalité indifférenciée qui conduit à la mort, alors que le judéo-christianisme prêche une communion entre les hommes qui n’abolit pas leur spécificités propres, leurs « distinctions », mais les relativise au profit d’une identité plus profonde, notre identité en Christ, celle qui, moyennant la foi et régé-nération par le Saint-Esprit, fait de nous des frères en Christ.

En outre, cette barbarie se manifeste aussi, à mon sens, par une forme de christianophobie qui tend à nier et à rejeter tout l’héritage « humaniste » véhiculé par la religion chrétienne. On réduit aujourd’hui le christianisme à des clichés caricaturaux, en passant sous silence tout son apport, pourtant considérable, à la culture. D’où le développement d’un laïcisme virulent à l’égard des religions et du christianisme en particulier, qui confond neutralité de l’Etat et de ses institutions et neutralisation de l’espace public, ce qui constitue, à mon sens, une trahison de la saine laïcité et de l’esprit de la loi de 1905, comme si nos élites ne pensaient l’émancipation des citoyens que par arrachement à tout ce qui pourrait les enfermer dans une appartenance héritée.

le risque est aujourd’hui de retomber dans un « légalisme » et dans une sacralisation de la loi civile qui tend à étouffer la « voix de la conscience »,On voit ainsi resurgir le vieux rêve rousseauiste d’une sorte de nouvelle religion civile (lisez les écrits de Vincent Peillon à ce sujet) venant se substituer aux autres confessions religieuses, et ce alors même que cette utopie révolutionnaire a été à l’origine de la terreur de 1793. Et je ne parle pas des restrictions qui planent sur la liberté de conscience et sur la clause de conscience : le risque est aujourd’hui de retomber dans un « légalisme » et dans une sacralisation de la loi civile qui tend à étouffer la « voix de la conscience », et qui conduit le peuple à une « obéissance servile » dont H. Arendt a bien montré, en analysant le cas Eichmann, ce fonctionnaire nazi qui obéissait aveuglément aux ordres de ses supérieurs sans s’interroger sur la moralité des commandements qu’on lui prescrivait, qu’elle risque de générer une forme de barbarie inédite : Eichmann est, en effet, le symbole même de « l’homme de masse », qui exécute servilement les ordres sans « penser » ce qu’il fait.

Cette dérive légaliste et bureaucratique est préoccupante, car elle constitue le principal ressort des régimes totalitaires, où les individus, coupés de la protection que pouvait leur apporter le cocon familial (puisque la décomposition des liens familiaux fragilise les individus qui se retrouvent isolés et insignifiants) se fondent alors dans une masse indifférenciée qui devient extrêmement facile à manipuler par les médias, car la masse est perméable à toutes sortes d’idéologies, y compris les plus dangereuses (celles que je dénonce dans mon livre).

Vous abordez dans votre essai la notion de crise morale et spirituelle qui secoue l’humanité, qui justifie ce «cri d’alarme philosophique»…..Songez-vous à des philosophes qui en d’autres temps auraient lancé ce cri d’alarme philosophique, ne dit-on pas que « rien n’est nouveau sous le soleil », notre époque serait-elle selon vous plus en danger que les précédentes ?

nous savons qu’une « grande tribulation » est annoncée pour la toute fin des temps, celle qui précédera le retour du Christ.Oui, il me semble qu’elle l’est davantage. A la lumière des Ecritures Saintes, nous savons qu’une « grande tribulation » est annoncée pour la toute fin des temps, celle qui précédera le retour du Christ. A toute époque, il y a eu des philosophes (ou des théologiens) pour jouer un rôle plus ou moins « prophétique ». Luther en faisait partie, mais plus près de nous, je pense en particulier, au XIX è siècle, à Tocqueville ou Kierkegaard, et au XX è siècle, à des penseurs comme S. Weil, H. Arendt, H. Jonas, M. Heidegger, J. Ellul ou M. Henry, qui ont aussi joué ce rôle prophétique. Je n’ai bien évidemment pas la prétention de m’inscrire dans cette prestigieuse lignée, ni d’être un prophète moderne (surtout de malheur !), d’autant plus que je crois par ailleurs que c’est l’espérance qui doit guider le chrétien.

Mais il faut aussi que les chrétiens puissent poser un diagnostic lucide sur la période charnière que nous sommes en train de vivre, et qui se caractérise, à mon sens, par une sortie complète du judéo-christianisme. J’ai essayé de repérer, dans mon livre, les « symptômes » qui tendent à prouver la volonté de renier l’héritage chrétien, que ce soit dans le retour d’un laïcisme virulent bien éloigné de l’esprit de la loi de 1905, ou des restrictions qui planent sur la liberté de conscience, une liberté qui est pourtant un héritage direct de la Réforme, ou encore des Gender Studies, qui nient la complémentarité des sexes voulues par Dieu.

Vous me direz que cette « sortie » n’est pas nouvelle, et que le processus de sécularisation ne date pas d’aujourd’hui. C’est vrai. Mais notre monde, même laïcisé et sécularisé, restait encore imprégné de culture judéo-chrétienne jusqu’à une époque encore récente. Il serait assez facile de montrer, par exemple, que les valeurs républicaines (comme la liberté, l’égalité ou la fraternité) sont un produit de la culture juive et chrétienne. Or aujourd’hui, ces valeurs tendent à vouloir s’affranchir de la religion qui leur a donné naissance, si bien qu’elles se transforment dans leur contraire – ce que soulignait déjà Chesterton quand ils disait que les utopies modernes « sont des valeurs chrétiennes devenues folles » ! La liberté se trouve réduite à la licence, l’égalité à l’indifférenciation, la fraternité à l’assistanat, etc.

Bref, ce qui menace les chrétiens aujourd’hui, si l’on y prend garde (et c’est une forme de persécution inédite !), c’est d’être définitivement privé des « repères culturels » qui étaient une condition de possibilité de la transmission de notre foi. Seuls garderont la foi les vrais chrétiens, ceux qui ne fonderont pas leur foi sur une tradition culturelle véhiculée par la société, mais qui auront fait l’expérience directe de Dieu. Alors en un sens, on peut y voir une chance, car le vannage final, annoncé par l’Evangile – quand Dieu distinguera le « bon grain » de « l’ivraie » – est en train de se produire sous nos yeux puisque la « culture ambiante » est désormais ouvertement christianophobe.

Il faut s’attendre à ce que cela n’aille pas sans de multiples « heurts » pour les chrétiens, contraints désormais de « ramer » constamment à contre-courant de la modernité, mais dans un monde perdu et sans repères, cela leur donnera peut être une « force de rayonnement » qu’ils n’avaient pas quand le monde vivait encore dans l’illusion d’être « culturellement chrétien ». Avec cette culture hostile, le sel ne risque pas de s’affadir car le chrétien doit désormais vivre dans un combat et une vigilance permanentes, et il ne peut désormais plus s’en remettre qu’à la seule Grâce de Dieu pour l’aider à vaincre !

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur vous …?

Cette expérience de conversion personnelle à Jésus m’a donné une profonde soif de lire la Parole de Dieu, Je suis philosophe et théologien, marié et père de 4 enfants. J’ai grandi dans une famille catholique, et rencontré personnellement Jésus à l’âge de 23 ans, dans le cadre du renouveau charismatique catholique. Cette expérience de conversion personnelle à Jésus m’a donné une profonde soif de lire la Parole de Dieu, mais je ne la comprenais pas de la même manière que les catholiques, et c’est pourquoi j’ai été amené à devenir évangélique grâce à la rencontre d’un pasteur, et la lecture de Calvin m’a permis de mieux comprendre les Ecritures en profondeur – ce qui rejoignait d’ailleurs ma propre façon de les comprendre. Par la suite, j’ai demandé le « baptême des croyants » (car j’avais été baptisé enfant), et j’ai écrit aussi un livre « Un évangélique parle aux catholiques. Sur la doctrine paulinienne de la grâce et du salut »  (éd. F-X. De Guibert) pour mieux expliquer la foi évangélique aux catholiques, car beaucoup d’entre eux ont été très « surpris » par ma démarche, vu que j’étais auparavant un fervent catholique.

Sinon, mon parcours professionnel est assez classique : après deux années de prépa, j’ai intégré l’ENS Lyon, puis obtenu l’Agrégation de philosophie et un doctorat de philosophie, et j’enseigne aujourd’hui en classe préparatoires, où j’essaye de transmettre mon goût pour la philosophie tout en essayant d’éveiller mes élèves à la dimension spirituelle et en leur montrant la beauté et la grandeur de la foi chrétienne, puisqu’il y a quand même de multiples penseurs qui s’en réclament explicitement !

Eric Lemaitre

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