Le visage des anti-masques

Après le gilet, le masque nous rassemble ou nous divise. En ce sens, l’objet est moins sanitaire que politique. Paradoxe : c’est quand on n’en porte pas qu’on en fait un signe distinctif ; l’absence devient alors ostentatoire, au contraire du voile et de la burqa.

Chez nous, ceux qui refusent le « slip buccal » – et surtout le clament – sont très peu nombreux. Une poignée de militants se rassembla le 29 août à Paris au cri de « Liberté, liberté ! », alors qu’en Allemagne 20 000 anti-masques se réunirent le 1er août à Berlin. Des milliers d’opposants à une prétendue « dictature sanitaire » se levèrent aussi en Angleterre, aux États-Unis ou au Québec.

Que se passe-t-il dans la patrie du mécontentement ? Où gît l’esprit frondeur et bravache si prompt à s’enflammer ? Comme si la France en avait assez de la révolte. Le ressort de la mobilisation serait-il cassé à force d’avoir trop servi ?

Pour en savoir plus, on peut se référer à une première étude publiée par La fondation Jean-Jaurès – intitulée « Bas les masques ! » : sociologie des militants anti-masques. Antoine Bristielle, chercheur en sciences sociales, suivit la méthode du questionnaire en ligne. Le millier de réponses reçues lui permit de dégager un profil de ces nouveaux militants.

Et que découvre-t-on ?

« Le déterminant des anti-masques, détaille-t-il à l’AFP, c’est vraiment l’aspect libertarien de leur pensée ».

Libertarien ? L’adjectif est peu connu en France. « Très étudié aux États-Unis mais largement délaissé de ce côté-ci de l’Atlantique, écrit-il, le libertarisme désigne des attitudes favorisant à la fois un libéralisme sur le plan économique (refus de l’ingérence de l’État dans l’économie et de toute forme de redistribution) et sur le plan moral (acceptation du mariage gay par exemple). Tout comme ensauvagement, ce mot fait irruption dans le lexique politique. Est-il pertinent ? Difficile de juger. L’enquête affirme que « 87% des anti-masques interrogés sont d’accord avec l’idée selon laquelle la société fonctionne mieux lorsqu’elle laisse les individus prendre la responsabilité de leur propre vie sans leur dire quoi faire. Et 95% pensent que le gouvernement s’immisce beaucoup trop dans notre vie quotidienne ». Cela suffit-il à faire des anti-masques des libertariens au sens américain du terme ? Antoine Bristielle écrit que « l’adhésion au libertarisme est ce qui caractérise le mieux [cette mouvance] sur les réseaux sociaux ». Si ce terme doit être pris avec prudence, un élément attire l’attention : seuls 2% seulement des anti-masques interrogés font confiance au président Macron. Et cette défiance politique et institutionnelle concerne des milieux favorisés. C’est le point commun avec les États-Unis : les thèses libertariennes « augmentent avec le diplôme et le salaire ». De fait, les anti-masques se caractérisent par un niveau d’étude élevé, à Bac+2 en moyenne et « les catégories sociales supérieures y sont surreprésentées : les cadres et professions intellectuelles supérieures représentent 36% des personnes interrogées alors que leur poids n’est que de 18% dans l’ensemble de la population française. Au contraire, les ouvriers et employés ne représentent que 23% des anti-masques interrogés, soit la moitié de leur poids réel dans la population française ». Autres points : l’âge moyen y avoisine 50 ans et les femmes comptent pour près de 63% de l’échantillon. Bref, autant que cette enquête puisse le démontrer, les anti-masques ne recrutent pas au sein d’un public jeune issu de milieux populaires.

Pourquoi les gilets jaunes laissent-ils ce combat de côté ? L’étude ne le dit pas. Ce que relève Antoine Bristielle, c’est « la proximité existante entre les individus qui se sont manifestés au printemps sur Facebook pour exprimer leur soutien au professeur Didier Raoult et au traitement qu’il recommandait pour lutter contre l’épidémie de la Covid-19 ».

Louis Daufresne

Source : Fondation Jean Jaurès

Cet article est republié à partir de La Sélection du Jour.

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