Les insectes seront-ils réellement la nourriture du futur ?

Lorsque l’on parle de nourriture du futur, un sujet essaime régulièrement dans les médias : celui de la consommation d’insectes. « Alimentation du futur : des insectes dans nos assiettes ? » ; « Et si les insectes étaient la nourriture du futur ? » ; « Pourquoi nous mangerons tous des insectes en 2050 » ; autant de titres suggérant que « postérité » rime avec « criquets ».

Hors d’Occident, l’entomophagie (c’est-à-dire la consommation d’insectes par l’être humain) n’a pourtant rien de futuriste : près de 2 milliards de personnes consomment régulièrement plus de 2 000 espèces d’insectes différentes.

Mais si dans nos contrées nous songeons de plus en plus à croquer ces bestioles, ce n’est pas tant par recherche de nouvelles sensations gustatives que pour l’intérêt que nous leur prêtons sur le plan environnemental.

D’après un rapport de la FAO de 2013 – non étranger au fourmillement récent autour de l’entomophagie – les insectes seraient extraordinairement efficaces pour transformer les aliments en masse corporelle. De surcroît, ils pourraient se nourrir de sous-produits non valorisés par nos systèmes alimentaires, et leur élevage n’émettrait que de faibles quantités de gaz à effet de serre.

Autant de promesses alléchantes pour répondre aux problèmes environnementaux bien réels causés par la production de viande.

Pourtant, malgré l’engouement médiatique, les études scientifiques s’intéressant au potentiel de la consommation d’insectes sur le plan environnemental restent mitigées dans leurs conclusions. Il est donc temps de donner un coup de pied dans la fourmilière et de voir pourquoi, malgré ce qu’on entend, les insectes ne seront peut-être pas la nourriture du futur.

Remplacer la viande… ou plutôt la nourrir !

Les insectes sont souvent présentés comme une solution à six pattes pour remplacer la viande. Pourtant, ce n’est pas la toile que tisse l’industrie.

Ainsi, les entreprises françaises Ÿnsect et InnovaFeed (ayant respectivement levé 372 et 165 millions de dollars en 2020, plus que l’ensemble du secteur au cours de toutes les années précédentes réunies) élèvent des insectes pour… l’alimentation animale. Et ces deux exemples ne sont pas isolés. L’élevage d’insectes ne semble donc pas parti pour remplacer l’élevage intensif, mais plutôt pour lui fournir de quoi subsister.

Sans même évoquer la question des enjeux éthiques et sanitaires liés à l’élevage de viande classique, il est important de souligner que cette approche pose potentiellement plus de problèmes qu’elle n’en résout.

D’une part, car les impacts environnementaux de la viande ne se limitent pas à celui de l’alimentation animale. D’autre part, car la production d’insectes n’est pas forcément plus favorable pour l’environnement que l’alimentation animale classique.

Selon une analyse cycle de vie de 2020 (c’est-à-dire une méthode d’évaluation permettant de réaliser un bilan environnemental multicritère et multiétape d’un système) : « une comparaison avec les aliments conventionnels a mis en évidence les inconvénients environnementaux des modèles actuels de production d’aliments à base d’insectes (en particulier par rapport aux aliments à base de plantes) ».

Même constat pour cette étude sur Hermetica illucens, l’espèce utilisée par l’entreprise française Innovafeed : « produit à l’échelle pilote, le concentré de protéines (farine d’insecte), tout en étant compétitif par rapport aux produits d’origine animale (lactosérum, protéines d’œuf, farine de poisson) et aux microalgues, a un impact environnemental plus important que les concentrés d’origine végétale ».

Une autre étude sur les vers de farine, la marotte de l’entreprise Ÿnsect, leur trouve également un impact environnemental plus important que les farines de soja ou de poisson.

En résumé, si l’utilisation de farines d’insectes peut parfois être plus écologique que les concentrés d’origine animale pour nourrir les animaux d’élevages, elle ne parvient cependant pas à rivaliser avec les concentrés d’origine végétale.

Par ailleurs, si les promoteurs des insectes vantent l’utilisation de sous-produits issus de l’agriculture (gluten de blé et de maïs, drêches de brasserie, pulpe de betterave, etc.) pour les nourrir, on s’aperçoit que dans la réalité beaucoup d’entreprises préfèrent utiliser des céréales, plus nutritives, plus sûres, et parfois même moins chères.

C’est-à-dire des ressources qui pourraient tout aussi bien être consommées par les animaux d’élevage, voire par les humains. Or, nourrir des insectes avec du maïs avant de les donner à des poulets est intrinsèquement moins efficace que de simplement donner du maïs aux poulets ou aux humains.

Le potentiel des insectes à se nourrir de sous-produits agricoles se heurte ainsi aux lois du marché et à la concurrence pour une même ressource. Car les sous-produits agricoles, loin d’être des déchets, peuvent être utilisés de bien des manières, que ce soit pour pour l’alimentation animale ou pour l’alimentation humaine.

Plus encore, même si des déchets alimentaires étaient utilisés pour nourrir les insectes d’élevage, les bénéfices pour le climat seraient très incertains.

Enfin, les insectes ont besoin d’être élevés dans un environnement où il fait chaud. Dans le cas contraire, ils risquent de grandir bien plus lentement, voire tout simplement de ne pas survivre. Or, chauffer des millions d’insectes en usine nécessite beaucoup d’énergie. Cette dernière n’étant pas forcément décarbonée, cela peut avoir une influence décisive sur l’empreinte carbone du produit final.

En bref, et bien que cela soit actuellement le chemin emprunté par l’industrie, le potentiel environnemental des insectes comme ingrédient miracle pour l’alimentation animale semble limité.

L’entomophagie, une solution loin d’être miraculeuse

Mais qu’en est-il de l’entomophagie proprement dite ? Car il s’agit bien de ce bourdonnement dont il est question dans les médias, les œuvres de fiction, et même certains manuels scolaires.

À première vue, il y aurait de quoi être rassuré. Plusieurs études s’accordent en effet sur l’impact environnemental inférieur des insectes face au poulet, qui a lui-même un impact environnemental plus faible que les autres types de viande.

Une analyse cycle de vie datant de 2012 trouve ainsi que les poulets de chair sont associés à des émissions 32 % à 167 % plus élevées en équivalent CO2 que les vers de farine, et qu’ils nécessiteraient deux à trois fois plus de terres et 50 % plus d’eau.

Là où le bât blesse, c’est que ces études ont quasiment toutes été réalisées sur des élevages à petite échelle (comme en Thaïlande ou en Corée, dans des conditions optimales ou impossibles à reproduire en Occident à grande échelle.

Homme derrière un étal présentant plusieurs types d’insectes
Dans les pays traditionnellement consommateurs d’insectes (ici en Thaïlande), les insectes sont généralement prélevés directement dans la nature, ou proviennent de petits élevages.
Moomoobloo/Flickr, CC BY-NC-SA

Or il peut être très difficile de conserver ces bénéfices environnementaux avec le passage à l’échelle industrielle, pourtant nécessaire pour réduire les coûts. De nombreuses interrogations demeurent, par exemple concernant la nourriture utilisée pour nourrir un large élevage d’insectes, et les risques sanitaires possibles.

C’est ainsi qu’une étude s’intéressant au contexte européen arrive à la conclusion que l’élevage d’insectes n’émet pas nécessairement moins d’émissions de gaz à effet de serre que le poulet.

Une alternative qui souffre de la concurrence

Si la performance reste honorable, il ne faut pas oublier un détail essentiel : les insectes ne sont pas les seuls à pouvoir remplacer la viande. Or, pour juger du potentiel d’une solution, il convient de la comparer à l’ensemble des autres alternatives, et pas uniquement à celle qui nous arrange.

On pense notamment aux protéines végétales, déjà largement disponibles sur le marché. Et sur le plan environnemental, il n’y a pas photo : il vaut mieux manger des lentilles et du soja plutôt que des insectes.

Pour qu’une alternative ait du potentiel, il faut également qu’elle rencontre un succès auprès des consommateurs. Et sur ce point on ne peut pas dire que les insectes fassent mouche.

À titre d’exemple, une récente étude de la Food Standards Agency trouve que six personnes interrogées sur dix (60 %) sont prêtes à essayer des protéines végétales, contre seulement un quart (26 %) prêtes à essayer des insectes comestibles.

Pire encore, parmi les personnes ne voulant essayer aucune des alternatives à la viande proposées, 67 % ont déclaré que rien ne pourrait les inciter à essayer de manger des insectes.

Bref, non seulement les insectes ne constituent pas une meilleure alternative que les protéines végétales sur le plan environnemental, mais en plus ils sont bien moins acceptés par les consommateurs.

Pour le titre de « nourriture du futur », il serait donc peut-être sage de laisser nos amis à six pattes tranquilles et de plutôt regarder du côté des protéines végétales, et pourquoi pas des mycoprotéines ou de la viande cultivée.

Tom Bry-Chevalier, Doctorant en économie de l’environnement – Viande cultivée et protéines alternatives, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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