Les prix Nobel de la Paix controversés, signe d’une réforme nécessaire ?

Le prix Nobel de la paix 2021 a été décerné à deux journalistes, le Russe Dmitri Mouratov et la Philippine Maria Ressa, récompensés pour « leur combat courageux pour la liberté d’expression ».

Une surprise, car ces deux militants étaient assez peu connus du grand public. On peut saluer le fait que ces deux lauréats, courageux militants pour la liberté d’expression dans des pays où celle-ci n’est pas garantie, sont tous deux issus de pays non occidentaux. En effet, longtemps, le prix a récompensé essentiellement des Européens et des Nord-Américains.




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Créé en 1901, le prix Nobel de la paix, selon le testament manuscrit d’Alfred Nobel, exposé au musée Nobel de Stockholm depuis 2015, récompense chaque année « la personnalité ou la communauté ayant le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la réunion et à la propagation des progrès pour la paix ». La liberté d’expression est parmi les causes les plus fréquemment récompensées par le Nobel depuis les années 1970, avec par exemple en 1975 le dissident soviétique Andrei Sakharov et en 1977 l’ONG Amnesty International.

Alfred Nobel aurait, selon l’écrivain autrichien Stefan Zweig dans ses mémoires Le monde d’hier, créé ce prix pour compenser les conséquences néfastes de son invention de la dynamite, brevetée en 1866._

Ainsi, des hommes et des femmes ayant oeuvré à la paix mondiale, milité pour les droits humains, ou agi pour l’aide humanitaire et la liberté dans le monde, sont récompensés par cette prestigieuse distinction. Ils sont choisis par un comité nommé par le parlement norvégien.

Au fil du temps, des grandes personnalités pacifistes et humanistes ont été distinguées, comme Henry Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge, en 1901, la femme pacifiste autrichienne Bertha von Suttner en 1905, le chirurgien missionnaire français Albert Schweitzer en 1952, le Suédois Dag Hammarskjöld, Secrétaire général de l’ONU, en 1961, le militant américain des droits civiques Martin Luther King en 1964, la religieuse humanitaire d’origine albanaise Mère Teresa en 1979, ou encore, plus récemment, le militant des droits de l’homme chinois Liu Xiaobo en 2010.

Critiques et polémiques

Plusieurs critiques ont été formulées à l’encontre de ce prix.

Tout d’abord, il a été longtemps donné qu’à des Occidentaux, et bien davantage à des hommes qu’à des femmes. Cependant, avec 18 femmes lauréates, le Nobel de la Paix est le Nobel qui totalise le plus de récipiendaires féminines. Parmi ces rares femmes, on peut citer par exemple en 1992 la militante autochtone guatémaltèque Rigoberta Menchu, récompensée pour ses efforts en faveur « de la justice sociale et de la réconciliation ethnoculturelle basée sur le respect pour les droits des peuples autochtones ».

On a pu aussi relever d’injustifiables absences, comme Gandhi. Icône de la lutte pacifiste et non violente pour l’indépendance de l’Inde, il n’a jamais reçu le prix. Toutefois, assassiné en 1948, il est possible qu’il l’aurait obtenu s’il avait vécu plus longtemps.

Surtout, plusieurs prix Nobel de la Paix ont été controversés. Ainsi, le président américain Theodore Roosevelt l’a reçu en 1906, pour saluer ses efforts en faveur de la fin de la guerre russo-japonaise de 1904-1905, alors qu’il était un militariste convaincu, adepte de la doctrine du « Big Stick », c’est-à-dire de la pression exercée par la menace militaire.

Theodore Roosevelt, la présidence au pas de charge (1901–1909), France Inter, 2 novembre 2020.

Il n’a d’ailleurs pas hésité à tancer son successeur le Démocrate Woodrow Wilson pour avoir ébauché le projet de « Société des Nations », futur temple du multilatéralisme et du pacifisme, et préfiguration de l’ONU, durant son discours d’acceptation du prix en 1910. Theodore Roosevelt était en effet hostile au multilatéralisme.

1973, le scandale Kissinger : le prix Nobel de la Paix décerné à un criminel de guerre ?

En 1973, c’est un autre Américain, le secrétaire d’État Henry Kissinger, qui est lauréat du prix. C’est sans doute le cas le plus choquant et scandaleux, étant donné sa responsabilité dans l’« opération Condor », campagne secrète d’assassinats de leaders démocrates et de coups d’État militaires conduite sous l’égide de la CIA dans plusieurs pays d’Amérique latine (Chili, Argentine, Bolivie, Paraguay, Uruguay notamment) pendant la guerre froide et en particulier dans les années 1970.

Kissinger est ainsi l’un des maîtres d’œuvre du coup d’État du 11 septembre 1973 au Chili, qui a vu le renversement – et la mort – du président socialiste Salvador Allende et la prise de pouvoir par le général Pinochet qui a instauré alors une sanglante dictature d’extrême droite qui a duré jusqu’en 1990.

Kissinger est aussi responsable de bombardements meurtriers au Cambodge pendant la guerre du Vietnam. C’est donc un véritable scandale qu’il ait été récompensé par le prix Nobel de la Paix, car selon certains il est bien plutôt un « criminel de guerre », responsable de « crimes contre l’humanité ». D’ailleurs, le diplomate nord-vietnamien Le Duc Tho, récompensé la même année pour avoir été l’un des négociateurs des accords de paix de Paris mettant fin à la guerre du Vietnam, a refusé sa part du prix, par mesure de protestation.

En 1991, la femme d’État birmane Aung San Suu Kyi, militante de l’opposition non violente à la dictature militaire de son pays, devient à son tour lauréate du prix Nobel de la paix. Or, plus tard, alors qu’elle est de facto chef du gouvernement, de 2016 à 2021, la presse va lui reprocher son inaction et son absence de condamnation des discriminations et des massacres commis par l’armée birmane à l’encontre des Rohingyas, minorité musulmane persécutée de Birmanie.




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Ces massacres sont même qualifiés de « génocide » par l’ONU. Des appels ont alors été lancés pour qu’elle soit privée de son prix, mais les règles régissant les prix Nobel ne permettent pas une telle démarche.

Nobel de la Paix : à quel prix ? France 24, 10 décembre 2019.

1994, polémique autour du choix de Yasser Arafat

Trois ans plus tard, en 1994, le prix Nobel de la paix a été attribué conjointement aux deux hommes politiques israéliens Shimon Peres et Yitzhak Rabin et à l’homme politique palestinien Yasser Arafat, fondateur de l’Organisation pour la libération de la Palestine (OLP), pour leur rôle à tous les trois dans la signature des accords d’Oslo, étape importante en direction d’une paix dans le conflit israélo-palestinien. Plusieurs observateurs ont critiqué le choix d’Arafat, le considérant comme un terroriste en raison de l’action violente menée par l’OLP. Kare Kristiansen, homme politique norvégien, membre du comité Nobel a ainsi démissionné en signe de protestation.

En 2004, la militante kényane Wangari Mathai, aujourd’hui décédée, est devenue la première femme africaine à recevoir un prix Nobel. Or, elle a ensuite été critiquée pour ses propos sur les origines du VIH. En effet, elle a laissé entendre que le virus du VIH aurait été créé artificiellement comme une arme biologique, conçue pour détruire les Noirs, ce qui n’est en aucune manière étayé scientifiquement.

2009, Barack Obama : un prix Nobel pour rien ?

En 2009, c’est Barack Obama qui se voit attribuer la précieuse distinction. Il a lui-même été très surpris, comme il le confie dans le premier tome de son autobiographie, étant alors au pouvoir depuis moins d’un an. Il a même cru à une blague au début. En réalité, le comité Nobel a, en choisissant de distinguer Obama, eu l’intention de récompenser « le nouveau climat dans la politique internationale » créé par l’arrivée d’Obama au pouvoir, et sa « vision pour un monde sans arme nucléaire ».

Cette attribution a suscité des critiques, car Obama représentait les États-Unis, qui étaient alors en guerre à la fois en Afghanistan et en Irak, et qui maintenaient le camp de Guantanamo en service, dans lequel des prisonniers étaient torturés et incarcérés sans jugement et sans avocat dans des conditions indignes des droits humains, comme l’ont dénoncé de nombreuses ONG et notamment Amnesty International.

En 2011, le Prix Nobel de la Paix a été décerné à Ellen Johnson Sirleaf, Présidente du Liberia (ainsi qu’à deux autres personnalités). Dans son pays, ce prix a divisé la population.

Selon certains, cette récompense serait « inacceptable et non méritée » car cette femme politique aurait « commis de la violence dans ce pays » et aurait été corrompue, offrant à ses enfants des postes très lucratifs.

Confirmant ces soupçons, la Commission vérité et réconciliation, responsable de faire la lumière sur la guerre civile libérienne, a recommandé qu’il soit interdit à Ellen Johnson Sirleaf d’exercer tout mandat politique pendant trente ans en raison du rôle négatif qu’elle a joué dans ce conflit.

Enfin, en 2020, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a été distingué à son tour par le prix Nobel de la Paix, pour saluer ses efforts en vue de résoudre le conflit frontalier de longue date avec l’Érythrée voisine.




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Pourtant, peu après, la communauté internationale a critiqué le déploiement de troupes par Abiy Ahmed dans la région du Tigré, dans le nord de l’Éthiopie, qui a engendré des combats qui ont provoqué des milliers de morts et ont été dépeints par l’ONU comme une terrible dévastation, ayant de plus entraîné une famine et une situation humanitaire catastrophique pour les habitants.

Un prix impossible ?

À l’aune de tous ces cas, il apparaît que le prix Nobel de la Paix est l’un des prix les plus controversés depuis sa création en 1901. Mais en cela, il est bien à l’image des relations internationales.

Il reflète le fait que chaque acteur des relations internationales comporte plusieurs facettes, et a parfois à son actif à la fois des actions très louables et des actions répréhensibles.

Cela dit, au vu de l’évident scandale qu’a constitué l’attribution du Prix à Henry Kissinger – aujourd’hui âgé de 98 ans –, ainsi que des autres attributions controversées, il apparaît souhaitable que le comité Nobel adopte une disposition permettant de retirer la récompense a posteriori, afin de corriger les erreurs les plus notables et de lui permettre de conserver une certaine légitimité.

Chloé Maurel, SIRICE (Université Paris 1/Paris IV), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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