Comme l’homme, le chien dispose d’une mémoire épisodique

Emily Brontë frappa très violemment le sien au point de le laisser à moitié aveugle. Le sien, c’était Keeper, un chien qui oubliait, volontairement ou non, l’interdiction de se coucher sur les lits et avait, ce jour-là, reçu la correction promise, avant d’être soigné avec amour par sa maîtresse ; c’était aussi un chien qui n’oublia pas l’écrivain après sa mort et resta, prostré, devant la porte de sa chambre la nuit, après avoir accompagné sa dépouille lors de ses funérailles. Une récente étude empirique tend à prouver que le meilleur ami de l’homme dispose, comme ce dernier, de la mémoire épisodique, mais de manière bien plus limitée dans la durée.

Les tests n’ont jusque là porté que sur très peu d’espèces animales, et les scientifiques ne reconnaissaient la possession d’une mémoire épisodique qu’à l’humain et certains singes, affirme Science & Vie dans un article du 26 novembre dernier rapportant les résultats d’une étude publiée trois jours auparavant dans la revue Current Biology, et dont le résumé est en accès limité sur le site du périodique. A noter qu’une expérience a déjà démontré que les pigeons disposent de la mémoire épisodique avec une mémoire activable selon les circonstances ; ces oiseaux sont capables d’acquérir une règle ordinale abstraite, ils peuvent réagir dans l’ordre numérique croissant à des figures comme cela leur a été enseigné. L’enfant de moins de quatre ans n’est lui normalement pas capable de faire des allées et venues mentales dans le temps.

Les scientifiques ont soumis dix-sept chiens à une série d’épreuves du type « Fais comme moi ! » ou « Fais-le ! », qui consiste à enseigner à l’animal à calquer ses gestes sur ceux de son maître lorsque ce dernier le lui ordonne. Dans un premier temps, le chien reçoit systématiquement une récompense jusqu’à ce qu’il soit en mesure d’imiter le maître sans gratification. L’animal a ensuite été entraîné à ne pas copier son maître, jusqu’à ce qu’on lui ordonne de faire comme lui, sans récompense. Une fois cela supposé assimilé par le chien, son maître a touché devant lui un parapluie ouvert posé sur le sol sans qu’aucun ordre ne soit donné à l’animal, avant de s’en aller avec lui pendant une heure. A leur retour, le maître a indiqué au chien « Fais-le ! », et celui-ci a imité l’acte posé par le premier une heure auparavant. Un changement de vision quant à la cognition chez le chien qui n’avait aucune motivation pour retenir consciemment le geste de son maître.

La madeleine de Proust du chien

L’image est connue, c’est celle du chien qui poursuit une personne et abandonne son objectif pour courir derrière une voiture qui surgit. Cet animal a la réputation d’être facilement distrait, et bien qu’il témoigne d’une capacité à se souvenir de certains ordres, ce qui fait sa réputation est plus sa fidélité, qui suppose une mémoire sémantique, comme celle de Keeper attristé par la perte d’Emily Brontë, que sa mémoire épisodique. Certains scientifiques le soupçonnaient d’en avoir une, mais il fallait s’en assurer par des tests, et lui trouver pour cela une madeleine de Proust.

La madeleine de Proust, c’est ce déclencheur de souvenirs que peuvent être un objet, un mot ou une odeur, c’est-à-dire des stimuli sensoriels, ou l’effort mental. Dans le premier tome de son roman À la recherche du temps perdu, Marcel Proust évoque le retour à sa mémoire de détails de ses vacances quand il était enfant, grâce à une madeleine et une tasse de thé. Cette mémoire, qui fait appel aux sens, à l’affect – et qui devient généralement de la mémoire sémantique -, a été définie par le psychologue et neuroscientifique de la cognition Endel Tulving. Un exemple donné par Tulving pour démontrer empiriquement l’activation du souvenir qui permet de parler de mémoire épisodique, est la suggestion faite à un étudiant qui avait oublié le mot « jaune » parmi une liste de termes sans rapport les uns avec les autres, vocables mentionnés par le psychologue. Tulving demanda alors à l’étudiant s’il n’avait pas omis une couleur, et celui-ci se souvint instantanément de laquelle. C’était là sa madeleine de Proust, comme le souvenir de ce que l’on a mangé la veille. La mémoire épisodique est celle qui doit être activée par soi ou l’extérieur, contrairement à la mémoire sémantique qui est celle du savoir général définitivement acquis : il est inutile de faire le moindre effort de réflexion pour savoir comment parler de sa passion pour le vélo ; mais il faut parfois un déclencheur pour se souvenir d’une lointaine balade précise à bicyclette – et savoir en faire définitivement relève de la mémoire procédurale. Et c’est donc cette mémoire épisodique distinguée par Endel Tulving que l’expérience a mis en avant chez le chien. Ironie de l’histoire, Tulving ne croyait pas que les animaux pussent disposer de cette capacité cognitive.

Pour Tulving, les animaux avaient un savoir acquis, mais ils étaient incapables de se rappeler des expériences vécues, de voyager mentalement dans le temps ; ils n’avaient donc pas d’unité intérieure, comme le très jeune enfant. Selon ce schéma, le chien d’Emily Brontë, par exemple, savait qui elle était par rapport à lui selon la représentation qu’il avait d’elle, éventuellement qu’elle l’avait battu, mais ne pouvait faire l’effort de puiser dans sa mémoire pour se souvenir du moment de violence vécu. L’image du chien qui change de cible pour courir derrière une voiture semblait confirmer l’absence d’unité intérieure chez un animal dont la vie semble se dérouler dans le présent. Pourtant, l’expérience montre des chiens enragés quand ils voient un bâton, comme s’ils se souvenaient d’avoir été violentés par ce moyen. On pouvait soupçonner, pour diverses raisons, peut-être celle-ci, l’existence d’une mémoire affectivo-événementielle qui enregistrait les souvenirs d’expériences subjectives pour les restituer à l’occasion d’une commande extérieure ou intérieure, mais il fallait le démontrer, et les scientifiques excluaient le chien des possesseurs de cette forme de mémoire jusqu’à cette expérience.

Ces travaux multipliés avec plusieurs chiens laissent donc entendre que ce compagnon multimillénaire de l’homme dispose d’une mémoire épisodique. Cependant, elle ne durerait que le temps d’une journée avant de se dégrader. Pour le principal auteur de cette étude empirique, Claudia Fugazza, « leur donner l’ordre Fais-le après un certain temps est en quelque sorte une manière de leur demander: Te souviens-tu de ce qu’a fait ton maître ? » Fugazza a entraîné des cétacés et des perroquets à imiter des actes posés par l’homme, et elle estime que des travaux plus poussés pourraient révéler que d’autres animaux que le chien ou certains singes disposent de la mémoire épisodique.

Hans-Søren Dag

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