Magazine JESUS! / Pierre Chupin et The Real Me apportent l’espérance aux prostituées du Bois de Vincennes

Entretien avec Pierre Chupin

Bénévole à l’association des paralysés de France, puis directeur de camp d’été pour Aux Captifs La Libération, qui accompagne les gens de la rue, Pierre Chupin, 33 ans, est réalisateur. Il a créé en 2014 l’association The Real Me. Durant cinq ans, avec une équipe de bénévoles et de professionnels issus du monde de la musique, il a proposé à des jeunes femmes en situation de prostitution de suivre une formation musicale et de produire une série de concerts.

Comment est né votre engagement associatif ? 

Bien avant The Real Me, j’avais déjà eu plusieurs expériences avec l’Association des Paralysés de France. En 2012, j’ai eu le désir de donner de mon temps pendant l’été et j’ai prié Dieu de m’éclairer.

On m’a alors proposé de co-organiser un camp avec l’association Aux Captifs la Libération pour des jeunes filles nigérianes en situation de prostitution. Elles étaient quatre, entre dix-sept et vingt-deux ans. Ce fut mon premier contact avec ces jeunes femmes.

Nouer une relation de confianceL’enjeu du camp était de leur offrir l’occasion de rencontrer dans les meilleures conditions des travailleurs sociaux. Le séjour était rythmé par des temps de repos, de prière et de partage. C’est fondamental pour nouer une relation de confiance et pour qu’elles puissent avancer vers un parcours de sortie de la traite. On organisait avec elles des concours de cuisine, du sport, des randonnées, dans une ambiance fraternelle. Un an plus tard, j’ai rejoint les Captifs comme bénévole, et j’ai commencé les maraudes.

Quel était le but de ces maraudes ? 

En distribuant des cafés et des contraceptifs, l’association crée un premier point de contact avec ces jeunes femmes. Avant de leur proposer un accompagnement pour les sortir de la rue, il faut d’abord aller les rencontrer là où elles se trouvent.

C’est là que j’ai reçu une grosse claque : la gamine avec qui j’avais passé une semaine, je la retrouvais dans le bois, en sous-vêtements, dans un milieu hostile et violent.

Comment ces jeunes femmes se retrouvent-elles dans une telle situation ? 

Ce sont des femmes captivesC’est bien contre leur gré si elles se retrouvent là ! Ce sont des femmes captives. Il faut imaginer que ces jeunes filles ont généralement grandi dans une forme de précarité. Les réseaux profitent de cette vulnérabilité. Pour la plupart, elles reçoivent un jour la visite des « Mamas », comme on les appelle dans le milieu. Celles-ci leur promettent qu’elles iront en Europe et que là-bas, elles auront un emploi décent (vendeuse, coiffeuse…).

La plupart subissent un rituel vaudou, le « juju », qui s’apparente à une première emprise psychologique, avant de leur imposer un parcours du combattant pour rejoindre l’Italie. En général elles rejoignent la Lybie, à pied, dans des conditions extrêmes ; avant de traverser l’Italie pour l’Hexagone. Certaines prennent parfois l’avion mais en contrepartie, elles contractent une dette énorme auprès des passeurs. Arrivées à Paris, on leur retire leurs papiers, on leur impose une dette de plusieurs dizaines de milliers d’euros en les menaçant de représailles si elles s’échappent ou se montrent indociles.

L’une des rares jeunes filles qui ait réussi à quitter son réseau d’elle -même a perdu son frère en représailles. Ces réseaux mafieux sont vraiment prêts à tout. Cette mafia, qui les emprisonne psychologiquement et physiquement, les prive aussi de leur identité et leur donne de nouveaux noms, toujours les mêmes : Princess, Favor, Beauty.

Comment peuvent-elles sortir de là ? 

Chaque situation est différenteSortir une femme d’un réseau, est un processus extrêmement long et complexe qui n’a rien d’automatique. Chaque situation est différente. Il faut avant tout comprendre leur situation concrète : on leur a volé leur identité, elles risquent tous les jours leur vie, leur santé et sont régulièrement agressées pour des questions d’argent. Il leur est très difficile de se projeter dans l’avenir.

Leur détresse est telle qu’elles ont, pour la plupart, perdu toute confiance en elles. Il faut encore ajouter à cela, la barrière de la culture et de la langue. Le moindre petit pas, dans ce contexte terrible, est une montagne pour une gamine de 17 ans !

Quel a été donc la place de The Real Me, dans ce processus de libération ?

Le projet poursuit un double objectif. Par la musique et en s’appuyant sur leurs talents, redonner confiance à ces jeunes femmes afin de changer le regard qu’on porte sur elles. On part de si loin qu’il faut quelque chose de puissant, de profondément incarné. Quoi de mieux que l’art pour réussir à changer le rapport de force ? Il fallait quelque chose qui nous sorte de nos débats délirants où certains pensent avoir des conceptions très réalistes alors qu’ils sont à des années-lumière de ce que vivent ces femmes.

Changer la grille de lecturePour changer la grille de lecture, il faut pouvoir parler de cœur à cœur. C’est vraiment le message de Jésus : si tu parles au cœur de quelqu’un, toutes les barrières et les préjugés tombent. Et pour cela, il faut permettre à ces femmes de se découvrir pour ce qu’elles sont vraiment, leur permettre d’avoir suffisamment confiance en leurs talents et en leur beauté pour se tenir debout et s’exprimer devant un public. Bien évidemment, même si on essaye de les accompagner du mieux possible leur cheminement ne nous appartient pas et il faut être très vigilant à bien respecter leur liberté. Pour moi, quand on sait d’où elles viennent, ce qu’elles ont traversé, cela relève du miracle. Suite à un concert à Radio France le régisseur nous a dit qu’il n’avait jamais vu un tel engouement, un public aussi touché.

On est dans une société où plein de signaux faibles nous suggèrent une image très caricaturale et dégradée de la femme prostituée. Bien souvent, dans nos représentations, rien ne les humanise. Comment, dès lors, éprouver une réelle compassion pour elles ? Je me disais qu’il fallait un projet qui montre leur dignité, leur beauté, qui parle de ce qu’elles vivent, sans être ni dans le déni, ni dans la surenchère. Quelque chose qui nous conduise vers l’espérance.

Autant de talents que de femmesL’art était le meilleur moyen de concilier ces enjeux de la manière la plus aboutie. Encore une fois, c’est un processus qui prend du temps et qui est intrinsèquement lié au développement de la personne ! C’est pourquoi ce projet, très modeste, mobilisait peu de femmes et peu de moyens. Mais j’étais certain qu’on réussirait. Je me disais : « Dans ce bois, il y a autant de talents que de femmes . » En tant que chrétien, je ne pouvais pas penser autrement. Il suffisait d’essayer de leur donner un maximum d’amour, de travailler et d’avoir la foi !

Comment avez-vous commencé le projet ? 

Au début, je suis passé pour un fouAu début, je suis passé pour un fou. Le soir, après le travail, j’ai commencé par tracter auprès des Nigérianes du bois de Vincennes. Puis, une fois leur confiance gagnée, le projet a vraiment commencé en 2014, avec notre premier camp en compagnie d’un compositeur, de musiciens et d’une travailleuse sociale d’Aux Captifs la Libération.

En parallèle, avec une quinzaine de filles et Éric, notre compositeur, nous avons monté des ateliers de musique, que nous avons menés, à partir de 2016, en collaboration avec les Captifs. Par ailleurs de nombreuses bonnes volontés ont contribué au projet. Jacinthe et Anne, du groupe Les Frangines, ont ainsi animé nos ateliers pendant près d’un an !

Si tout cela a été possible, c’est aussi parce que nous avons reçu de précieux soutiens de la part, de la Fondation Masalina, du groupe ADP, de Caritas ou encore en gagnant un concours de La Fabrique Aviva.

Après des premiers show case très modestes devant quelques amis, nous avons eu la chance de donner de vrais concerts de pop soul, avec Gloria. Nous sommes, par exemple, intervenus chez Radio France en 2016, devant le barreau de Paris en 2017, ou encore à l’ONU en 2018, où nous faisions partie de la délégation française pour le passage de la France à son examen périodique universel des droits de l’Homme. Cela n’a lieu qu’une fois tous les 5 ans.

Pourquoi avoir choisi la musique ? 

L’art est un médium extrêmement puissantEn fréquentant ces femmes, je me suis vite rendu compte qu’elles adoraient chanter. Elles chantaient tout le temps. Je me suis dit qu’il fallait absolument travailler là-dessus. L’art est un médium extrêmement puissant. Devant un public qui ne sait rien de ces femmes, la première chose qui ressort, c’est l’admiration. Quand ce public comprend d’où elles viennent, il ne voit pas une prostituée mais une artiste, une femme pleine de talent ! Cela change tout. Comme je l’ai vu à chaque fois, les gens en ressortent bouleversés. Les questions qui parasitent leur dignité disparaissent.

Faisiez-vous passer des castings aux filles ? 

Non, on ne faisait pas de sélection sur le chant. Toute femme était la bienvenue ! La sélection s’est faite de façon naturelle, suivant le degré d’engagement. C’est un public très dur à fidéliser parce que ces femmes ont un rythme de vie et une culture décalée. Elles viennent d’un autre monde et, à Vincennes, elles vivent dans un autre monde.

Pour les concerts, c’est surtout Gloria qui a chanté.

Elle a une voix magnifique et elle est depuis le début dans le projet. Quand je l’ai connue, c’était la merde totale dans sa vie. Aujourd’hui, elle a un travail et attend un petit bonhomme. Attention, ce n’est pas que grâce à nous ! Elle a été accompagnée par d’autres associations. Mais avant tout, c’est elle, qui a accompli ces exploits et nous a fait confiance.

Thanks Jesus !Un des rêves que j’avais, c’était que les puissants de ce monde aient le cœur touché par une de ces femmes. Et c’est ce que qui s’est passé, quand Gloria a chanté à l’ONU. C’était dingue. On était fier de montrer une initiative, même modeste, de notre pays. Deux mois avant, une fondation nous avait dit : « Vous n’avez pas assez de femmes et pas assez d’impact. » Effectivement, on avait du mal à faire entrer The Real Me dans un tableau Excel. Et deux mois plus tard, on était à l’ONU devant le gratin des droits de l’Homme à Genève. Thanks Jesus !

Que prévoyez-vous de faire pour conclure cette aventure ? Quelle leçon tirez-vous de ces 5 dernières années ? 

On aimerait faire une dernière chanson avec Gloria afin de transmettre un message d’espérance au plus grand nombre. D’ailleurs, ceux qui veulent nous soutenir dans ce dernier projet sont les bienvenus. On a besoin d’aide ! Cette aventure m’a donné énormément confiance dans la vie et dans l’entreprenariat.

J’ai pris conscience de toutes les peurs qui peuvent nous empêcher d’agirJ’ai pris conscience de toutes les peurs qui peuvent nous empêcher d’agir. On me prenait vraiment pour un fou au début. Pour autant j’avais la conviction d’avoir une démarche hyper pragmatique, une démarche fondée sur l’Évangile. Ça ne m’a pas empêché d’avoir des gros moments de doutes comme tous les porteurs de projets. Il paraît que Jésus veut que l’on soit un peu fou. Je crois que dans l’inconnu, dans ce qu’on ne maîtrise pas, se joue un véritable chemin de foi. Sinon quelle place laisse-t-on à Jésus pour essayer de faire sa volonté ?


Entretien avec Gloria, chanteuse et compositrice

Gloria est nigériane, protestante et bientôt mère d’un petit garçon. C’est la figure de proue de l’association The Real Me. Arrivée en France à 14 ans, forcée à se prostituer, elle a fini par quitter son réseau avec l’aide du milieu associatif. Pendant cinq ans, cette jeune chanteuse a brillé à chaque concert par son talent et son niveau professionnel. En 2018, elle a même chanté devant l’ONU pour défendre la cause des femmes. Aujourd’hui, elle témoigne pour JESUS!.

Quand avez-vous rejoint The Real Me ?

Je suis arrivée en France en 2009, et c’est en 2013 que j’ai rejoint l’association. J’avais 18 ans. Au début, quand Pierre m’a parlé de son projet, je me disais que c’était une idée complètement folle (rires). J’étais même un peu effrayée. C’était tellement loin de ce que je vivais. Mais c’est parce que je ne connaissais pas encore Pierre. Aujourd’hui c’est un véritable grand frère pour moi ! The Real Me a changé beaucoup de choses dans ma vie. J’ai pu construire une partie de moi-même et comprendre ce dont j’étais capable. C’était une opportunité incomparable de recevoir une formation de ce niveau-là, avec une telle équipe. Moi qui chante depuis que je suis toute petite, à l’église, chez moi, partout, j’ai tellement progressé grâce à l’association et à tout le travail qu’on a accompli ensemble !

Dans quel style musical vous inscrivez-vous ? 

Elles parlent de foiLa pop soul. Je suis très inspirée par une femme de mon pays, Sinach, qui est très connue au Nigéria mais que je n’ai découverte qu’une fois arrivée en France. C’est un vrai modèle pour moi. Je fais des reprises et je compose aussi mes propres chansons, en anglais. Elles parlent de foi et de courage. Mais j’aime aussi chanter en français !

Comment avez-vous trouvé le courage de vous en sortir ? 

Ce courage vient de DieuCe courage vient de Dieu. C’est grâce à lui que j’ai pu m’en sortir. J’ai toujours prié et je priais tous les jours pour trouver le courage de m’en sortir et d’affronter la vie en face. Dans mon ancienne vie, je n’étais pas moi-même, j’étais complètement emprisonnée. Mais je priais Dieu tous les jours de m’envoyer de l’aide. Et l’aide et le courage m’ont été envoyés !

Qu’est-ce que vous aimeriez dire aux jeunes femmes qui sont encore prisonnières de leur situation ? 

Je sais que cette situation est terrible, je l’ai vécue. Mais il faut s’ouvrir pour s’en sortir, beaucoup de gens sont là pour vous aider. Il suffit d’ouvrir les yeux et de prendre les bonnes décisions. Le courage viendra avec. Si vous voulez devenir vous-mêmes, il faut vous libérer de cette situation tragique.

Est-ce que le regard des gens a changé avec vos concerts ? 

Le vrai moi s’est révélé sur scèneLe regard avant et après sur la scène n’est pas du tout le même. D’abord parce que je me vois moi-même comme une chanteuse quand je me prépare à monter sur scène. Et à leur tour, les gens me regardent, m’écoutent, me voient aussi comme une chanteuse. La réalité de ce que je suis, ce dont je suis capable, le vrai moi, The Real Me, s’est révélé sur scène, pas dans le bois.

Qu’est-ce que vous avez ressenti en apprenant que vous alliez chanter à l’ONU ? 

De la surprise ! Je n’aurais jamais imaginé pouvoir faire une chose pareille. Une fois sur place, je savais que c’était par la grâce de Dieu que j’étais là, dans un lieu si important, en présence de tous les ambassadeurs et les délégués internationaux. Beaucoup de bons chanteurs n’ont pas eu cette opportunité. J’y ai chanté une chanson que j’ai composée pour l’occasion et qui parle de ce que j’ai vécu : Make up your mind.

Qu’est-ce que vous prévoyez pour l’avenir ? 

Nous allons créer et enregistrer une dernière chanson avec The Real Me, mais je vais poursuivre le chant et j’aimerais pouvoir, à terme, m’y consacrer à plein temps. Aujourd’hui, je suis sortie de l’embarras grâce Aux Captifs la Libération et à l’association Dagobert. Ma situation est régularisée, j’ai un travail, un compagnon… À 23 ans, il n’y a plus de stress ! Mais si j’en ai l’opportunité, un jour, j’aimerais créer une association spécialement dédiée aux femmes. Pour les aider à cultiver leurs talents. Elles n’en manquent pas : j’ai rencontré des chanteuses, des danseuses mais aussi de grandes prêcheuses ! Je voudrais pouvoir les aider à cultiver leurs charismes et développer leurs dons.

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