Les manifestations d’origine religieuses ont-elles leur place dans l’espace public ? Partie 2

Partie II : Laïcité, identité et manifestations culturelles

Suite de la partie 1

  1. b) Concernant le deuxième point, celui de la présence de crèches dans des lieux publics (comme les mairies), le problème est plus délicat à traiter. On sait que la « libre pensée » s’est fermement opposée à la présence d’une crèche dans une mairie de Vendée, non sans raison, semble-t-il, puisqu’ici, c’était un lieu public relevant directement de l’Etat qui était en cause, la présence de cette crèche portant de fait atteinte au principe laïc de neutralité. Ce qui rend toutefois le débat plus complexe, c’est que la crèche n’est pas seulement un symbole religieux, c’est aussi un symbole culturel, dont on peut penser qu’il fait partie intégrante de l’identité d’une nation ou d’une région, au même titre que la présence de Saint Nicolas à Nancy le 6 Décembre ou que n’importe quelle autre tradition relevant d’un folklore national ou régional. En octobre 2015, la cour d’appel de Nantes avait validé l’installation d’une crèche au conseil général de Vendée, alors que celle de Paris donnait au contraire raison à la libre pensée, qui refusait l’installation d’une crèche à la mairie de Melun (Seine-et-Marne).

Pour trancher ce contentieux, on ne peut que se réjouir de la décision prise par le conseil d’Etat

Pour trancher ce contentieux, on ne peut que se réjouir de la décision prise par le conseil d’Etat, décision qui va dans le sens d’un apaisement (tout comme l’était d’ailleurs la loi de 1905, loi de « pacification religieuse »). Car selon le rapporteur public Aurélie Bretonneau, l’article 28 de la loi du 9 décembre 1905, et plus généralement le principe de neutralité, « n’interdit pas d’installer des crèches sur le domaine public », sauf quand une « intention religieuse » préside à une telle manifestation. Installer une crèche dans une mairie ne peut être autorisé qu’à trois conditions : 1) Que cette exposition soit « temporaire ». 2) Qu’elle ne s’accompagne d’aucune manifestation de « prosélytisme religieux ». Et enfin, 3) Qu’elle revête le « caractère d’une manifestation culturelle ou au moins festive », liée directement à l’événement que cette fête de Noël incarne dans notre tradition occidentale. « Nous ne croyons pas que le contexte de crispations sur la laïcité vous impose d’instruire par principe le procès de la crèche », a conclu Aurélie Bretonneau, insistant sur la « dimension pacificatrice de la laïcité ». Il importe donc de remarquer, à travers cette décision sage et apaisante pour tous, visant à éviter toute « crispation » sur le religieux, que c’est néanmoins bien la dimension « culturelle » (et non la dimension « cultuelle ») qui se trouve mise en avant pour justifier cette installation des crèches dans les mairies : c’est la tradition populaire, porteuse en elle-même d’une certaine identité culturelle, qui semble légitimer cette installation, et non la signification religieuse attachée à cette tradition.

A ce titre, force est de reconnaître que certains « symboles » contribuent à donner une identité à une nation où à une région

A ce titre, force est de reconnaître que certains « symboles » contribuent à donner une identité à une nation où à une région : ce sont des « marqueurs » qui nous rappellent qu’une région ou une nation s’inscrivent dans une histoire qui a façonné leur identité propre, et tant que ces « marqueurs » ne prétendent pas s’imposer à l’Etat et à ses institutions (neutres par définition), ils contribuent à sécuriser l’existence collective à une époque où le « rouleau compresseur de la mondialisation » tend à fragiliser les individus par un déracinement qui risque de leur faire perdre progressivement tous leurs repères. A ce titre, tout en respectant la diversité des croyances religieuses, l’Etat a néanmoins le devoir d’encourager (sans les financer) les initiatives qui contribuent à souder la communauté nationale autour du partage d’une foi commune, car l’une des premières « mission » de la religion (étymologiquement re-ligare, qui veut dire relier) est bien de créer du lien social, un lien social que le repli communautarisme tend parfois à menacer.

De fait, il n’y a donc pas besoin d’adhérer à ces traditions culturelles d’origine religieuses pour en reconnaître la nécessité et le bien fondé. Certes, on peut craindre, à terme, que si ces traditions ne sont plus soutenues par la ferveur populaire qui les portait initialement, elles finissent, en étant désacralisées, par perdre progressivement leur sens. Il ne faut donc pas oublier que l’identité collective d’une nation n’est jamais figée dans le temps, puisqu’elle ne cesse d’évoluer. De nombreuses fêtes catholiques sont d’ailleurs souvent la reprise « christianisée » de fêtes qui étaient auparavant païennes. Mais cette « reprise » montre bien l’importance d’assurer une certaine continuité historique si l’on veut éviter, au nom d’une égalité des religions décidément bien mal comprise, de renier l’héritage historique qui a contribué à donner un « visage » à l’identité de la France ou à l’identité d’une région. Dans une démocratie laïque, seule l’Etat et ses institutions sont laïques : la culture n’a pas à l’être, ni les diverses manifestations de celle-ci.

C’est cette conception « ouverte » de la laïcité dont le Conseil d’État s’est fait le défenseur depuis déjà fort longtemps

C’est cette conception « ouverte » de la laïcité dont le Conseil d’État s’est fait le défenseur depuis déjà fort longtemps. Sa jurisprudence sur les processions, les convois mortuaires, les sonneries de cloches, dans les années 1910, illustrait déjà ce souhait de conciliation. Les collectivités publiques, locales particulièrement, doivent assurer le libre exercice des cultes et respecter les traditions locales, qu’elles s’expriment par des processions ou aujourd’hui encore par des crèches au moment de Noël. Par exemple, dès 1924, le Conseil d’État précisait que si un maire peut réglementer les manifestations religieuses extérieures, il doit aussi «garantir le libre exercice des cultes, sous les restrictions que commande l’intérêt de l’ordre public et ne porter atteinte aux traditions locales que dans la mesure strictement nécessaire au maintien de l’ordre». C’est une position sage que paraît reprendre le Conseil d’État d’aujourd’hui.

A suivre

Charles-Eric de Saint Germain, enseignant en classes préparatoires, est auteur, entre autres, de Un évangélique parle aux catholiques » (F-X. De Guibert, 2008),  Cours particuliers de Philosophie », I et II, (Ellipses), « La défaite de la raison » (Salvator, 2015), « Ecrits philosophico-théologiques sur le christianisme » (Excelsis, 2016).

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