Martinique : Comment les métropolitains sont-ils perçus ?

Un remaniement gouvernemental qui met le ministère des outre-mer sous tutelle du ministère de l’intérieur et un débat à l’Assemblée nationale qui rejette l’amendement sur l’adaptation de la prime pouvoir d’achat aux territoires d’outre-mer, auront suffi a ravivé les tensions entre politiques ultramarins et hexagonaux.

Ces tensions sont à mettre en miroir avec d’autres qui existent au sein même des territoires sur lesquels vivent ultramarins et métropolitains. Notre ouvrage récent explore ces identités et interactions complexes à partir d’une enquête de terrain menée de 2010 à 2014 portant sur la population métropolitaine en Martinique, actualisée entre 2016 et 2020.

Pour mieux comprendre les significations de leur présence sur ces territoires français éloignés de l’Hexagone, et dans lesquels ils sont assimilés d’emblée à des migrants par les populations locales, nous avons interrogé les métropolitains en Martinique depuis leur projet migratoire, leur vécu sur place, jusqu’à leurs perspectives de rester ou partir.

Nombreuses sont les thématiques liées à cette expérience migratoire et qui mettent en scène des tensions entre métropolitains et population locale. Qu’il s’agisse de la préférence locale pour l’emploi, de la lutte contre la spéculation immobilière, de la défense du patrimoine culturel matériel et immatériel, de l’opposition aux autorités quant à la gestion de la crise sanitaire (Covid-19), ces thèmes construisent des représentations sur les rapports sociaux entre les groupes en présence.

Reprise par les médias locaux, voire initiée par les médias sociaux, la discussion publique sur ces thèmes clivants adopte tantôt le ton de l’humour/dérision, tantôt celui de la revendication sociale, culturelle ou politique.

Au-delà de la perception que les métropolitains ont d’eux-mêmes, comme de la manière dont ils sont perçus par la population locale, il importe de voir quelle place le discours des acteurs tient dans l’espace public local.

Revendications en août 2021 en lien avec le scandale du chlordécone et la résistance aux mesures sanitaires dans les Antilles.

Qui sont les métropolitains ?

Les métropolitains sont d’abord ces colons blancs qui viennent s’installer sur une autre terre depuis la métropole coloniale au cours du XVIIe siècle. Devenus planteurs, ils se dissocient d’eux culturellement aujourd’hui, par la créolisation réalisée sur plusieurs générations (Békés).

La fondation de la colonie de la Martinique par les Français en 1635 (Pierre Belain d’Esnambuc). Huile sur toile, entre 1839 et 1845.
Collections du château de Versailles, Théodore Gudin (1802-1880)/Wikimedia

Le terme métropolitain qualifie ensuite, ceux qui forment de nouvelles vagues d’arrivée, au travers des postes de fonctionnement de l’État colonial local (gouverneur, administration, armée, personnel soignant, et à partir de 1870, personnel enseignant) jusqu’en 1946 avec la loi 46-451 tendant au classement comme départements français de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Réunion et de la Guyane française.

À partir des années 1970-1980, les effets de dispositifs législatifs et fiscaux spécifiques favorisent et diversifient les migrations métropolitaines. Aux fonctionnaires et entrepreneurs privés, encouragés par les avantages financiers (sursalaires, défiscalisations, etc.), se joignent désormais des retraités (vie paisible, climat favorable, etc.), des petits artisans parfois « aventuriers » (bien gagner sa vie, faire de l’argent, etc.) voire des personnes en situation précaire (misère moins visible au soleil).

Quelle que soit la motivation qui sous-tend le désir de migration, les métropolitains se projettent. Même ceux qui font l’objet d’une affectation professionnelle (trois ou quatre ans consécutifs), y ont préalablement passé des vacances, ou ont bénéficié d’amis sur place ayant assuré une transition vers ce passage. Il y a là, quelque chose de l’ordre du protocole et de la filière, alimenté par une sorte d’imaginaire des tropiques français.

Finalement, les métropolitains sont ces Français blancs de l’Hexagone qui se rendent outre-mer pour des raisons professionnelles ou personnelles, et y séjournent sur une période variable. Ils s’inscrivent dans la construction sociohistorique même de ces possessions françaises.

Martinique, drôle de France… Mohr Simone, documentaire RTS, 1978. YouTube.

Une « double présence » des Français

Dans l’Hexagone, aucun Français ne se dit métropolitain d’emblée, alors qu’outre-mer, personne n’est surpris par cette dénomination, pas même ceux qui sont pris dans cette catégorisation. La qualification est relevée comme si le rapport à l’ex-métropole coloniale continuait de définir une « double présence » des Français dans ces anciennes colonies. On saisit le biais de cette construction sociale lorsqu’on repère que plusieurs cheminements d’identification s’offrent aux acteurs.

Sur place, les métropolitains sont aisément identifiables (apparence, conduites) par rapport au groupe majoritaire (rites religieux, fêtes familiales, etc.). Ils développent des formes de circulation et d’ancrage en lien avec leurs projets propres certes, mais dans des cadres sociaux formels préétablis qui leur sont familiers.

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Certains pensent leur proximité territoriale dans une distance à la population locale, transposent leurs modes de vie antérieurs à leur venue, édifient des zones d’étanchéité : lieux de résidence, choix d’école, types de loisirs.

D’autres pensent leur inclusion par « localisme », tentent de se rapprocher des univers locaux, respectent des distances sociales propices à leur reconnaissance (participation aux fêtes locales, respect des rythmes sociaux, relations amicales et familiales). Une étude quantitative encore à faire, devrait fournir une représentation affinée des formes et degrés d’intégration de la population métropolitaine sur place.

Trois pêcheurs reviennent d’une sortie en bateau à Sainte-Marie en Martinique
Retour de pêche à Sainte-Marie. Certains métropolitains tentent de se rapprocher par le localisme.
Stephane Romany/Wikimedia, CC BY-NC-ND

Les métropolitains n’existent que nommés par un terme qui renvoie à un lieu géographique distinct (France métropolitaine) ; les désigner eux seuls, comme Français lorsque les ultramarins le sont aussi, conduit à soupçonner de séparatisme celui qui désigne.

C’est l’autonomie des acteurs, à travers divers processus d’identification s’offrant à eux, qui permet de saisir à quel moment le métropolitain cesse d’être un « migrant ». C’est elle encore qui autorise tout non-Blanc venu de l’Hexagone à se percevoir et/ou à être perçu comme métropolitain.

Un traitement médiatique à part ?

Saisi par les discours dont il fait l’objet, le métropolitain procède aussi de formats médiatiques. Ses phénotype et accent tonique, stigmates au plan des représentations sociales, mettent en avant les stéréotypes d’un groupe homogène distant de la population locale, et dont les membres apparaissent socialement dominants.

Un continuum du discours sur la migration métropolitaine outre-mer, borné par le temps de la vie quotidienne d’un côté, et le temps des crises sociales de l’autre, fait apparaître une permanence des thèmes en rapport avec cette migration, mais également une similitude de leurs formes de traitement.

Les métropolitains sont fréquemment raillés par les populations locales qui entretiennent une série de préjugés à leur endroit. Ces catégorisations présentent des manières de voir ceux qui viennent de « là-bas » (eux vs. nous) ; elles sont régulièrement revisitées par des artistes reprenant à leur compte des situations récurrentes de ces rapports intergroupes.

Laurence Joseph et Laurent Tanguy – Le black. YouTube.

Des inégalités exacerbées

Tous ces stéréotypes renvoient à la différence culturelle autant qu’ils révèlent des inégalités sociales exacerbées. Faisant l’expérience de leur minorité numérique sur place, les métropolitains notent des différences entre la métropole et les outre-mer qu’ils questionnent par le biais de la plainte et du jugement de valeur, ou bien dans le sens de l’adaptation à la vie locale.

D’un autre côté, les métropolitains sont régulièrement présentés dans leur rôle d’acteurs sociaux dominants). Soit, ils sont représentants de l’État sur place, soit ils sont détenteurs d’un pouvoir économique, financier ou culturel.

De ce point de vue, les multiples confrontations entre gendarmes et jeunes rappellent des scènes connues des banlieues sensibles des grandes villes françaises, à ceci près qu’ici, les fauteurs de trouble appartiennent à la majorité ethnique de la population sur le territoire.

D’autres rapports sociaux moins extrêmes mettant en scène personnels enseignants ou soignants, chefs d’entreprise ou responsables de service, se prêtent à la même analyse.

Des frustrations et un déséquilibre visibles

La présence métropolitaine jouissant de conditions favorables alors que tous les indicateurs de pauvreté sont supérieurs à ceux de l’Hexagone n’est pas sans susciter frustrations et dénonciations contre des situations injustes vécues sur place. Ce constat n’est pas moins réel malgré l’évolution notable du spectre des migrants, de la figure de « l’expat » sécurisé à celle de « l’aventurier » mal informé.

Enfin, la distribution spatiale des métropolitains relève d’une inscription territoriale spécifique et visible.

Surreprésentés dans les zones touristiques balnéaires, ils sont bien présents dans d’autres zones d’affaires, par rapport aux secteurs moins dotés en équipements et activités. S’il existe une part personnelle dans le désir migratoire des métropolitains vers les outre-mer, il apparaît difficile d’écarter l’effet de système par l’action de dispositifs politique et institutionnel, législatif et administratif, économique et social, culturel et artistique, soutien d’une migration aux représentations transnationales.

Pour la plupart, et quelle que soit leur orientation idéologique, les métropolitains ne réfléchissent pas à la place qu’ils occupent, au rôle qu’ils jouent collectivement outre-mer.

Le déni de l’histoire coloniale se niche dans les significations qu’ils donnent à l’évidence de leur présence dans ces territoires, ce qui pourrait bien constituer la singularité de cette migration.

Olivier Pulvar, Maître de conférences (sciences de l’information et de la communication), Université des Antilles

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Crédit image : Shutterstock.com / Damien VERRIER

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