Mort de George Floyd : des images traumatisantes de sinistre mémoire

Lorsqu’Ahmaud Arbery a été abattu, le coup de feu qui lui a coûté la vie a eu un écho retentissant dans son quartier, en Géorgie.

J’ai regardé plusieurs fois la vidéo de son meurtre. Chaque fois, mon regard est d’abord attiré par la foulée apparemment insouciante du jeune jogger noir arrêté dans sa course par deux hommes blancs dans un pick-up blanc. Puis j’observe Gregory McMichael (64 ans) et son fils Travis (34 ans), ses assaillants. Je savais qu’ils avaient déclaré soupçonner le jeune homme d’être l’auteur d’un cambriolage commis dans leur quartier et avoir décidé de procéder eux-mêmes à son arrestation.

Sur la vidéo, on peut voir le joggeur soudainement bloqué par le véhicule des deux hommes. S’ensuit une altercation puis des coups de feu à bout portant tirés par l’arme de Travis McMichael.

Mon regard se porte ensuite sur les grands arbres, peut-être la dernière chose qu’a vue Ahmaud Arbery avant de s’écrouler. Combien de ces mêmes arbres, ai-je pensé, ont-ils été témoins de lynchages comme celui-ci ? Combien de ces lynchages ont-ils été photographiés, infligeant une ultime humiliation aux mourants ?

Des lynchages modernes

L’utilisation du mot lynchage pour décrire le meurtre d’Ahmaud Arbery, le 23 février 2020, peut sembler choquante mais beaucoup de Noirs m’ont dit que sa mort, suivie quelques jours plus tard par celle de Breonna Taylor et maintenant de George Floyd – des meurtres commis par des policiers – ravivait le long passé ségrégationniste des États-Unis, quand des Blancs pouvaient impunément tuer des Noirs.

Ce qui est peut-être encore plus traumatisant, c’est la facilité avec laquelle ces morts sont accessibles en ligne. Dans mon nouveau livre, Bearing Witness While Black : African Americans, Smartphones and the New Protest #Journalism, j’appelle les Américains à cesser de regarder sans retenue ces images de meurtres de Noirs.

Ces vidéos filmées avec des téléphones portables, où l’on voit des hommes se comporter en justiciers et des interpellations policières virer au meurtre, devraient être considérées comme des images de lynchage, avec la réserve solennelle et la prudence qui s’imposent. Pour comprendre le changement qui s’est opéré par rapport aux images, il est utile, selon moi, d’examiner comment et pourquoi nous nous sommes habitués à regarder mourir les Noirs aux États-Unis.

La police face à des manifestants à Minneapolis après la mort de George Floyd, le 25 mai 2020.
Stephen Maturen/AFP

Des images omniprésentes de la mort d’Afro-Américains

Chaque période de terreur contre les Afro-Américains – esclavage, lynchage et violences policières – s’accompagne d’une image emblématique.

La plus connue, concernant l’esclavage, est une photo de 1863 montrant, sur le dos de « Whipped Peter », un enchevêtrement de cicatrices provoquées par des coups de fouet.

Parmi les images de lynchage les plus célèbres, une photo de 1930 montre une foule rassemblée devant les corps de Thomas Shipp et Abram Smith à Marion, dans l’Indiana. Un Blanc au regard fou apparaît au bas du cliché, le doigt tendu vers les corps pendus. Une image qui a inspiré à Abel Meeropol le poème « Strange Fruit », que Billie Holiday a ensuite chanté dans le monde entier.

Vingt-cinq ans plus tard, en 1955, les photos du corps mutilé d’Emmett Till sont devenues la pierre angulaire culturelle d’une nouvelle génération. Ce garçon de 14 ans a été battu, torturé puis tué d’une balle dans la tête et jeté dans une rivière par des Blancs après qu’une femme blanche l’avait accusé de l’avoir sifflée. Elle a admis plus tard avoir menti.

Tout au long du XXe siècle, et jusqu’à aujourd’hui, les brutalités policières contre les Noirs ont également été immortalisées par les médias. Les Américains ont regardé les forces de l’ordre, d’abord dans les journaux télévisés du soir puis sur leurs téléphones portables, utiliser des canons à eau contre de jeunes manifestants pour les droits civiques, lâcher leurs bergers allemands, manier leurs matraques lors de marches pacifiques et tirer sur des hommes, des femmes et des enfants noirs au Taser.

Lors des interviews que j’ai réalisées pour mon livre, de nombreux Noirs m’ont dit porter en eux cette spirale historique de violence contre leurs ancêtres. C’est la raison pour laquelle il leur est extrêmement douloureux de regarder les versions modernes de ces crimes odieux.

D’autres pensent que les vidéos qui circulent ont pour but d’éduquer le public sur les relations interraciales aux États-Unis. Je crois que ces documents tragiques peuvent en effet servir à cela, mais cela demandera des efforts.

En 1922, la NAACP fait publier une série d’annonces pleine page dans le New York Times pour réveiller les consciences sur les lynchages.
New York Times

Exhumer les « archives secrètes »

Au début du XXe siècle, lorsqu’un lynchage était commis, certaines des premières organisations de défense des droits civiques du pays diffusaient largement les images à leur disposition, afin de sensibiliser l’opinion à l’atrocité de ces actes, en les publiant dans des magazines et des journaux noirs.

Une fois que l’image avait atteint son pic de diffusion, elle était généralement retirée et classée dans des « archives secrètes », dans une salle de rédaction, une bibliothèque ou un musée. L’objectif, en stoppant sa diffusion, était de redonner du sérieux et du respect à la consultation de ces images.

La NAACP, l’association américaine pour la promotion des gens de couleur, a souvent utilisé cette technique. En 1916, par exemple, elle a publié dans son magazine The Crisis une photo terrifiante de Jesse Washington, un jeune garçon de 17 ans pendu et brûlé à Waco, au Texas.

Résultat : les adhésions ont monté en flèche, Noirs et Blancs voulant contribuer à lutter contre ces exactions comme ils le pouvaient. L’argent a permis à la NAACP d’acheter des pleines pages d’annonces très coûteuses dans le New York Times afin de faire pression sur les responsables politiques et faire adopter une loi contre les lynchages.

Si la NAACP existe encore aujourd’hui, aucune image de victimes de lynchage n’apparaît sur son site Internet, ni sur sa page Instagram. Dans son communiqué sur le meurtre d’Ahmaud Arbery, elle s’est abstenue de republier la vidéo glaçante qui circulait. Cette retenue témoigne d’un respect dont les médias et les utilisateurs des réseaux sociaux n’ont pas fait preuve.

Un deux poids, deux mesures des plus curieux

Selon les détracteurs des archives secrètes, il est très compliqué, une fois qu’une photo est publiée sur Internet, d’empêcher qu’elle soit utilisée sur de futures publications.

C’est faux. Les images de la mort de Blancs sont régulièrement supprimées.

Il est difficile de trouver en ligne, par exemple, les images des fusillades ayant fait de nombreuses victimes blanches. On honore la mémoire des morts du massacre de l’école élémentaire de Sandy Hook en 2012 ou du festival de musique de Las Vegas en 2017, par d’émouvants portraits.

Je pense que les meurtres de Noirs filmés avec des téléphones portables devraient faire l’objet du même traitement. À l’instar des générations de militants qui utilisaient ces images sur une durée limitée – dans le but unique de lutter pour la justice sociale —, les médias et les réseaux sociaux d’aujourd’hui devraient retirer rapidement les images en ligne.

Les suspects du meurtre d’Ahmaud Arbery ont été arrêtés. Les policiers de Minneapolis impliqués dans la mort de George Floyd ont été licenciés et mis en examen. Les vidéos ont joué leur rôle : scandaliser l’opinion.

Mais la diffusion d’images tragiques à la télévision, en lecture automatique sur les sites Internet et les réseaux sociaux ne sert plus l’objectif de justice sociale et relève de la pure exploitation.

La comparaison des vidéos des meurtres d’Ahmaud Arbery et de George Floyd avec les photos de lynchage nous invite à traiter les images intelligemment, avec respect et prudence. Nous pouvons, si nous le souhaitons, partager les derniers instants de ces êtres assassinés, ne pas les laisser disparaître seuls dans le silence des arbres.


Traduit de l’anglais par Karine Degliame-O’Keeffe pour Fast ForWord.The Conversation

Allissa V. Richardson, Assistant Professor of Journalism, University of Southern California, Annenberg School for Communication and Journalism

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Crédit Image : MUNSHOTS / Shutterstock.com

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