Les Pakistanaises désormais mieux protégées par la loi contre les « crimes d’honneur »

C’est un paradoxe au pays de feu Benazir Bhutto, première femme chef de Gouvernement dans le monde musulman, deux fois Premier ministre du Pakistan et pressentie pour l’être une troisième fois avant son assassinat par des islamistes en 2007, le Pakistan est le pays où il y aurait le plus de « crimes d’honneur » commis sur des femmes, souvent considérées comme des biens. Le Parlement vient d’adopter une loi contre les « crimes d’honneur » dont sont victimes des centaines de femmes chaque année.

Les violences mortelles faites aux femmes au Pakistan pour sauver l’honneur de la famille sont assez souvent dans les titres des médias occidentaux depuis un an. Outre le fait qu’une femme puisse être assassinée par ses proches parents ou par le conseil du village, la jirga, c’est également la futilité des motifs qui choque particulièrement. Même en considérant la différence culturelle.

Elle choque d’ailleurs même au Pakistan, d’où un vote unanime des parlementaires pour enfin et sérieusement réprimer les crimes d’honneur. Le Premier ministre, Nawaz Sharif, avait promis en février 2016 de soumettre aux députés et sénateurs un projet de loi visant à faire cesser l’impunité dont bénéficiaient les auteurs de ces lynchages. Il aura cependant fallu attendre un crime médiatisé dans tout le pays, celui commis sur une starlette des réseaux sociaux, Qandeel Baloch, de son vrai nom Fouzia Ahmad, par son frère, Wasim, pour que le Gouvernement affiche concrètement son choix d’en finir avec la bienveillance de la justice envers les meurtriers.

Pour protéger l’honneur familial, Wasim a étranglé sa sœur

Pour protéger l’honneur familial, Wasim a étranglé sa sœur, surnommée la « Kim Kardashian pakistanaise », dans la demeure familiale près de Multan, dans le Penjab, lui reprochant son comportement provocateur sur la Toile. Du fait de la médiatisation de son comportement, la jeune féministe qui entendait choquer pour faire évoluer les mentalités a eu une mort encore davantage médiatisée. Qandeel avait par exemple arboré un décolleté à l’occasion de la Saint-Valentin, fête que le Président Mamnoon Hussain avait demandé aux jeunes de ne pas observer pour éviter l’occidentalisation des mœurs.

A l’envers de la coutume nationale, le père de la victime a demandé justice ; une requête d’autant plus forte qu’elle est exprimée à l’encontre de son propre fils alors que, généralement, les meurtriers dans ces crimes sont pardonnés par la famille en échange du versement d’une compensation pécuniaire équivalent en moyenne à 1 500 euros, la famille étant généralement elle-même favorable au crime, ce qui permet d’éviter une condamnation pénale. Ceux des parents qui seraient tentés de porter plainte savent qu’ils risquent d’être accusés de blasphème, une dénonciation facile dans le pays et utilisée lorsqu’il s’agit de régler ses comptes, qui peut se terminer par l’assassinat des accusés avant même qu’ils ne soient traduits en justice. Une dénonciation d’un prétendu crime supposé plus grave que le meurtre.

Convaincu de la légitimité du meurtre, le frère, qui avait d’abord fui avec deux amis à Dera Ghazi Khan située à 220 kilomètres du lieu du crime, a relaté son crime lors d’une conférence de presse organisée par la police après son arrestation : « Elle était au rez-de-chaussée tandis que nos parents dormaient à l’étage. Je lui ai donné un comprimé… et je l’ai tuée. Elle n’en était pas consciente. Je ne suis pas du tout gêné de ce que j’ai fait. » L’argent gagné par Fouzia faisait vivre les siens, elle avait acheté pour ses parents la maison où elle a perdu la vie. Sa rébellion trouvait notamment ses racines dans un mariage forcé et violent à 17 ans dans le cadre duquel elle avait subi des violences et eu un enfant qu’elle avait dû rendre à son mari après s’être enfuie avec lui, selon ses dires contestés par l’homme.

Créer une turpitude pour venger son honneur

Les motifs de ces crimes d’honneur son variés. Telle femme, mère de trois enfants, est battue et pendue avec son amant par son mari, son père et son frère, ce qui ajoute à l’épreuve du mariage sans amour et décidé par les parents ; telle autre parce que le couple ne peut avoir d’enfant, la responsabilité étant attribuée à la femme. C’est le triste cas de Shabana Bibi, une jeune femme de 25 mariée trois années auparavant, assassiné en septembre dernier au retour d’une visite rendue à sa sœur sans l’autorisation de son époux ; ce dernier, avec l’aide de son père, furieux de cette désobéissance qui s’additionnait à l’absence d’enfant, a immolé sa femme par le feu près de Multan. Brûlée sur 80% de la surface de son corps, la malheureuse, régulièrement battue avant cela, est décédée à l’hôpital. Un acte que le frère de Shabana a refusé de pardonner et qu’il a demandé à la justice de sanctionner.

La destruction des accusés par le feu est une pratique assez courante, le feu étant symbole de châtiment divin

La destruction des accusés par le feu est une pratique assez courante, le feu étant symbole de châtiment divin. Ceux qui sont accusés de blasphème subissent parfois cette punition, brûlés post-mortem ou vifs, et ceux qui sont accusés de déshonorer la communauté risquent pareille sanction. En avril, une jirga avait décidé de tuer Ambreen, une adolescente de 16 ans qui avait aidé une amie à fuir avec un homme, la décision aurait été soutenue par la mère de la victime, arrêtée par la police, mais soutenue par son mari en pleurs qui clame qu’elle n’a pas approuvé le meurtre. La jeune fille avait été ligotée, étranglée dans un bus avant d’être brûlée.

En juin dernier, Zeenat, 16 ans et d’ethnie pendjabi, avait épousé un voisin d’ethnie pachtoune avec qui elle s’était enfuie, une différence communautaire que ne pouvait accepter sa mère dont les relations avec Zeenat était déjà tendues. Cette dernière a demandé à sa fille de revenir à la maison en lui promettant de finalement organiser une fête pour son mariage, ce que Zeenat n’a pas cru, certaine que la mort l’attendait, avant de céder suite à la promesse d’un oncle qu’elle ne serait pas maltraitée ; au bout de quatre jours après son union Hasan, la jeune mariée a rejoint sa mère qui s’est empressée de l’asperger de kérosène avant de la brûler vive. Sortie de sa maison, la mère a clamé : « J’ai tué ma fille pour s’être mal comportée avec moi et avoir sali le nom de notre famille en se mariant à sa guise ! » La volonté de se marier sans obéir à ses parents, mais aussi celle de divorcer peut amener à la mort. Samia Imran, qui avait fui un mariage imposé et violent, avait toute confiance en sa mère qui l’avait accompagnée chez un avocat pour le divorce, mais cette dernière avait engagé un tueur pour abattre sa fille dans le bureau du juriste.

Le sentiment d’impunité peut conduire jusqu’à assassiner non seulement dans les villages, mais en pleine ville, en plein jour, devant un tribunal

Le sentiment d’impunité peut conduire jusqu’à assassiner non seulement dans les villages, mais en pleine ville, en plein jour, devant un tribunal. C’est ce qu’a subi en mai 2014 Farzana Parveen, une jeune mariée de 25 ans enceinte de trois mois, pour avoir épousé un homme que refusait sa famille. Cette dernière avait accusé le mari d’avoir enlevé Farzana, et alors que l’épouse se rendait au tribunal pour témoigner en sa faveur, les siens l’avaient lapidée avec des briques jusqu’à la mort. Le meurtre avait suscité une forte indignation dans le pays, mais un peu comme un enchaînement gigogne, il fut l’occasion de découvrir que le mari en question avait assassiné sa première femme pour épouser Farzana et qu’il avait trouvé un arrangement avec la famille de sa victime. A un crime passionnel a succédé un crime dit d’honneur, le point commun entre les deux étant ici la possibilité de s’arranger avec les proches pour éviter que justice ne soit faite. Dès lors que l’on accepte qu’un mari tue sa femme pour en prendre une autre, on peut davantage accepter les prétendus crimes d’honneur…

Pour dénoncer cette situation, la journaliste et réalisatrice Sharmeen Obaid-Chinoy a réalisé en 2015 un documentaire intitulé A Girl in the River: The Prive of Forgiveness (Une Fille dans la Rivière : Le Prix du Pardon). Le film raconte une histoire vraie, le sort de Saba, jetée par son père et son oncle dans la rivière après avoir été enfermée dans un sac pour s’être mariée avec l’homme qu’elle aimait, et qui avait réussi à s’en libérer et trouver de l’aide à une station essence. Les anciens de la communauté avaient fait pression sur elle pour qu’elle pardonnât ses bourreaux, et en cédant elle fut privée d’un accès à la justice. Son père déclara alors : « Après cet incident, tout le monde dit que je suis davantage respecté. On dit que je suis un homme honorable. »

Le film a obtenu l’Oscar du meilleur documentaire court le 28 février. Le lendemain, un père tuait sa fille de 18 ans à Lahore parce qu’elle ne lui avait pas avoué où elle se trouvait durant les cinq heures précédentes. Le surlendemain, un homme abattait ses deux sœurs à Noorshah, car il avait des doutes sur leur moralité ; le fratricide avait été pardonné quelques années auparavant par sa famille après avoir assassiné sa mère.

Bien avant l’assassinat de Qandeel Baloch, un autre crime d’honneur avait eu un certain retentissement hors du Pakistan. Une jeune femme, Mukhtar Mai, avait été condamnée par la jirga de son village à être publiquement violée par quatre hommes. Son tort : son jeune frère de 13 ans, de la caste des paysans, les Gujjar, avait discuté avec une fille de la caste supérieure des Mastoi. Plus encore, puisque Mukhtar était divorcée et une pieuse musulmane, son viol était censé réparer davantage l’offense : sa respectabilité et le fait qu’elle ne fût l’épouse de personne en faisant le prix de la réparation parfait.

Son père, qui l’avait auparavant aidée à divorcer, et son oncle furent bloqués devant la scène de viol qu’ils tentaient d’empêcher, et Mukhtar fut laissée à moitié nue dans la rue. Elle porta l’affaire en justice, et certains des coupables furent condamnés à mort. La jeune femme illettrée obtint une indemnisation qu’elle employa pour développer l’éducation des enfants. Le Président Pervez Musharraf lui interdit de sortir du pays pour éviter toute mauvaise publicité, mais il dut céder sous la pression internationale.

Si le fait de violer et assassiner une femme pour sauver l’honneur d’une famille ou de toute autre communauté nous apparaît pour ce qu’il est, une turpitude, il n’en est rien pour les auteurs de ces crimes qui considèrent la femme comme étant inférieure à l’homme et à sa disposition, et justifient leurs violences par la charia, ce que contestent d’autres musulmans pakistanais. Dans la région, une femme victime de viol peut même être considérée comme un déshonneur méritant qu’elle meure.

D’une justice déléguée à l’entourage à la justice d’État

La complicité passive de la justice, en application de la loi, pourrait être considérée comme une manière de déléguer son autorité pour que des citoyens se fassent eux-mêmes justice selon leur conception du droit. Pourtant tenue de sanctionner les crimes, en application du droit positif, celui voté par le Parlement, la justice laisse filer les criminels en tolérant la coutume partiellement validée par le législateur il y a une dizaine d’années, sinon en l’acceptant volontiers. Le Code pénal avait déjà été modifié en 2005 pour empêcher qu’un mari, héritier de sa femme qu’il venait d’assassiner, ne s’accordât lui-même le pardon en tant que tel ; désormais, il lui fallait obtenir le pardon de la famille de sa défunte épouse.

La loi avait été préparée en collaboration avec des défenseurs des droits des femmes, mais ils avaient vu leurs propositions retoquées, au point que les ONG œuvrant dans le but d’obtenir justice pour les femmes parlèrent d’une loi « sans dent », qui serait inefficace. Et, parce que la justice est prompte à sanctionner les personnes accusées de blasphème, les proches désirant que les coupables soient jugés, mais craignant d’être taxés de blasphème se privent d’un accès à la justice. L’acceptation des crimes d’honneur commis dans la famille, avec l’accord des deux parentés, rend les auteurs et complices de ces meurtres juges et parties.

Environ, 1 000 femmes décèdent de cette violence chaque année dans le pays, mais il s’agit d’une estimation basse à partir des cas déclarés. En dépit de la législation, les mariages forcés sont une pratique courante, et les malheureuses qui essaient d’échapper à la violence conjugale dans les bras d’un amant subissent une sanction supplémentaire, ajoutée à celle du mariage forcé du fait d’être nées femmes et considérées comme n’ayant pas à choisir leur époux. La loi votée dernièrement oblige les juges à faire droit aux victimes et à leurs proches, mais ils gardent toujours une certaine marge d’appréciation.

Hans-Søren Dag

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