Pourquoi les données économiques peinent à rendre compte de la dure réalité du quotidien

Ils l’ont clamé sur les ronds-points, lors des manifestations en ville, sous les fenêtres de l’Élysée, depuis des années aussi, dans les territoires délaissés de l’Hexagone jusqu’aux DOM.

De nombreux Français ne supportent plus les politiques économiques qui les laissent littéralement, pour certains, sur le carreau et qui contraignent nombre d’entre eux à contourner les systèmes existants pour boucler leurs fins de mois. Gilets jaunes ou non, ce sont des millions d’individus et de familles qui vivent dans une réalité économique parallèle à celle mise en avant par le gouvernement.

Grâce aux enquêtes menées par l’Insee, trop rarement reprises dans le débat public, on sait que la reprise économique a profité à certaines entreprises seulement. On sait également que les jeunes sont de plus en plus souvent et de plus en plus longtemps dépendants de l’aide de leurs parents, ce qui met en difficulté les familles les plus pauvres. Ce phénomène, depuis 2000, s’illustre notamment par une augmentation de la part des 18-29 ans habitant chez leurs parents.

Chacun sent bien le fossé entre la description de l’économie officielle – souvent réduite à des querelles de chiffres, taux de croissance, nombre de chômeurs, etc. – et la réalité économique vécue « sur le terrain » par les consommateurs et les producteurs de biens et de services.

Ce fossé est plus ou moins grand selon la localisation des activités, selon les caractéristiques sociales des agents économiques et selon les secteurs d’activité. C’est que la réalité économique ne se confond pas avec l’économie officielle : la différence entre les deux se nomme l’économie souterraine.

Mouvement des gilets jaunes à Montargis, Loiret, France, le vendredi 14 décembre 2018 au matin sur le rond-point de l’entrée nord.
François Goglins/Wikimedia, CC BY-NC

« Les illégalismes des pauvres sont traqués sans relâche »

Immense dans les pays en développement où le salariat formel en dehors de la fonction publique n’apparaît à grande échelle que dans les années 2000, ainsi que dans les économies communistes où l’essentiel des activités nécessaires à la vie quotidienne passait par des arrangements informels, l’économie souterraine était restée résiduelle dans les pays riches jusqu’aux années récentes, avant de se développer par à-coups, dans une course entre illégalismes, précarité et économie collaborative.

En 2014, on estimait le nombre de jeunes ni en emploi ni en formation ou NEET – (not in education, employment or training) à près de 1,9 million en France, dont 900 000 sans aucun diplôme. Par ailleurs, certaines enquêtes montrent l’ampleur du travail dissimulé, et on connaît l’importance du travail précaire – qui concerne 3,4 millions de salariés selon l’Observatoire des Inégalités – et/ou de l’économie dite collaborative.

Mais, tandis que les illégalismes des riches échappent aux sanctions, les illégalismes des pauvres sont traqués sans relâche et leur honnêteté les conduit au désastre.

Confusion de trois types de phénomènes

Les discussions politiques sur l’économie souterraine sont constamment viciées par la confusion, naïve ou sournoise, entre trois types de phénomènes.

Premier phénomène qui se joue à l’échelle mondiale, l’économie du crime désigne à la fois les trafics de produits illégaux, le racket et les différentes formes légales de blanchiment d’argent et d’évasion fiscale que certains pays encouragent plus ou moins discrètement.

Second phénomène qui concerne tous les pays mais dont les formes et l’ampleur varient, la corruption consiste à transformer du pouvoir, petit ou grand, en argent. Pour la France, il s’agit des petits ou grands profits des classes aisées, revenus annexes, légaux ou non, provenant d’activités moralement ou légalement condamnées mais non sanctionnées, comme les « ménages » des journalistes qui vendent leur savoir-faire et leur réputation à des intérêts privés, ou les « dessous de table » que peuvent imposer des partenaires économiques en position dominante, qu’il s’agisse de propriétaires, de vendeurs ou d’intermédiaires dès lors qu’ils ont affaire à des acteurs plus faibles ou moins bien informés.

Christine Ockrent, critiquée pour ses nombreux « ménages » ici lors d’une conférence lors de la journée internationale des femmes, 2014.

Troisième phénomène qui concerne tous les ménages, riches ou pauvres, mais dont certains dépendent pour survivre, l’économie informelle au sens strict, que je nomme économie domestique, désigne toutes les activités de production et d’échange de richesses qui ne relèvent ni du marché (légal ou illégal) ni de la sécurité d’un espace public (offerte en contrepartie d’une taxe prélevée par un État, une mafia ou une entreprise), même lorsqu’elles donnent lieu à transfert d’argent (salaires d’appoint ou cadeaux d’argent entre proches) ou à comptabilité monétaire (comme dans le cas des partages informels).

Une économie aussi diverse qu’insaisissable

L’économie domestique est définie par le fait qu’elle échappe au contrôle bureaucratique sans pour autant comporter d’escroquerie ou de violence aux yeux d’aucun des participants. Elle est aussi diverse que le reste de l’économie. On y rencontre le bénévolat (comptabilisé mais non rémunéré) et le travail gratuit pour soi ou pour ses proches, généralement effectué sous des modalités différentes par les femmes, qui soignent et par les hommes, qui construisent, par les plus âgés, qui donnent de leur temps, et par les plus jeunes, qui prêtent leur force physique.

Tondre la pelouse : une active à l’apparence anodine mais qui traduit une économie domestique faite d’entraide et de travail gratuit.
Stephane Mignon/Flickr, CC BY-SA

Y participent aussi les échanges de cadeaux, les coups de main ou le partage de biens de première nécessité entre proches (membres d’une même famille, d’un même club ou d’un même quartier selon les situations), par exemple « payer le caddy » quand on va chez un proche.

On y rencontre aussi le « travail de loisir » : tout ce qu’il faut de travail annexe pour s’adonner à ses activités favorites, comme l’organisation d’activités sportives ou touristiques par soi-même plutôt qu’en passant par un professionnel.

Vient enfin le travail contraint du consommateur. Dans ce contexte, l’achat lui-même devient une corvée, nécessitant déplacements, gestion des comptes, maintien des relations sociales… au-delà de ses souhaits.

Des frontières qui varient

Les frontières entre les trois sphères économiques que sont le marché, l’économie publique et ce tiers espace de l’économie domestique, varient dans le temps et dans l’espace en fonction de la loi, des technologies disponibles, de la division du travail et de la distribution des ressources en temps et en compétences.

Elles varient également à l’échelle des biographies individuelles, en fonction de la qualité des relations personnelles entre partenaires d’une action économique.

Par exemple, au moment d’un divorce, tout ce qui avait été partagé pendant la période conjugale change de signification d’un coup : ce qu’on ne « comptait pas », parce qu’on s’aimait et surtout parce que la relation restait ouverte sur l’avenir, tombe soudain sous le coup du calcul économique explicite, et souvent conflictuel.

Même chose au moment des décès (avec les partages successoraux encadrés par la loi) ou au moment des grands changements affectifs et résidentiels (avec les partages informels effectués lors des mises en couple, des naissances et des départs des enfants…).

Pour penser ces moments importants, il faut rompre avec l’image d’une société composée d’adultes séparés et égaux pour penser la « plasticité des maisonnées » ou ce que j’ai aussi nommé la parenté pratique. On désigne par ce terme un ensemble de personnes qui partagent au moins partiellement un budget pour atteindre un objectif commun, parfois en cohabitant, parfois en vivant « ensemble » mais à distance, comme le font de plus en plus de couples et de familles qui doivent s’adapter à un marché du travail à l’échelle mondiale et à des coûts résidentiels de plus en plus inégalitaires. Souvent les difficultés relationnelles vont de pair avec les difficultés financières, notamment entre jeunes adultes et parents.

De timides tentatives pour reconnaître l’économie informelle

Une première tentative de reconnaissance politique de ces activités économiques informelles s’est nouée dans les années 1970 en France, avec le constat des économistes féministes qui critiquaient les conventions de la comptabilité nationale.

Plus de la moitié de la richesse produite en France l’était par des femmes décrites par la statistique publique comme « inactives » ou soumises à double travail (salarié et domestique). Cette tentative a fait long feu, le mouvement féministe français s’étant spécialisé dans les questions de sexualité (planning familial, viol, violences conjugales…) et dans la « conciliation famille-travail », au risque d’oublier que les charges de famille pèsent aussi sur la population inactive dans toute sa diversité, retraitée, chômeuse, étudiante ou sans emploi.

Une deuxième tentative pour rapprocher données économiques et réalités quotidiennes est apparue depuis une dizaine d’années : il s’agit cette fois de critiquer les conventions qui donnent le Produit intérieur brut comme seule mesure de la richesse nationale et de la richesse mondiale en y ajoutant une mesure de l’éducation et de la santé.

Mais cette nouvelle tentative risque de « noyer le poisson » de la richesse nationale. En effet, à l’aune des niveaux d’éducation (malgré les mauvais résultats de la France dans les enquêtes PISA) et de santé (malgré les inégalités notamment territoriales engendrées par un système de santé à deux vitesses), la France fait toujours bonne figure à côté des pays les plus pauvres, où l’économie officielle est exsangue et les indicateurs de santé et d’éducation sont bas, mais où les protections informelles sont sans doute plus efficaces que parmi les populations les plus pauvres résidant en France métropolitaine ou dans les DOM.

Alors que l’économie informelle au sens strict avait fait l’objet d’une grande tolérance au cours des Trente glorieuses, de la part de l’État comme des employeurs, les politiques publiques françaises et européennes se sont engagées depuis quarante ans, au nom de la croissance économique, du droit du travail et de la défense des finances publiques, dans une lutte éperdue contre le travail au noir qui cible d’abord ceux qui cherchent à s’en sortir (comme ceux qui se rendent à Pôle emploi) et qui conduit à une extension indéfinie des contrôles dont les riches semblent toujours s’exonérer.The Conversation

Florence Weber, Sociologue , École normale supérieure (ENS)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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