Procès des attentats de 2015 : être ou ne pas être Charlie ?

On ne peut pas le rater. Le procès des attentats de janvier 2015 fait la une de la plupart des médias.

Je dois reconnaître que j’étais assez gêné à l’époque par l’omniprésence de la mention “Je suis Charlie”. Et encore cette semaine, j’entendais un journaliste reprocher à une élue de “ne pas avoir été Charlie”. Et ne pas dire “Je suis Charlie”, comprenez que c’est très mal parce que ça sous-entend, entre les lignes, que vous soutenez un peu l’acte terroriste.

A formule lapidaire, interprétations hâtives.

J’étais volontiers le premier Charlie si être Charlie signifiait se tenir aux côtés des victimes, manifester de la compassion, dénoncer le terrorisme, défendre le droit de chacun à avoir des croyances – religieuses, politiques, philosophiques – différentes, défendre la liberté d’expression qui nous permet, à nous aussi, de pouvoir exprimer des idées qui ne plaisent pas à tous.

Si “Je suis Charlie” revêtait uniquement ces dimensions et d’autres semblables, alors je l’aurais crié à pleins poumons.

Mais résolument, il m’était impossible – et il m’est toujours impossible – de m’approprier ces trois mots lourds de sens.

Parce qu’ils ne font pas de mesure. Aucune nuance.

“Je suis”, ce n’est pas un terme anodin. “Je suis”, c’est mon identité. “Je suis”, c’est moi. “Je suis”, c’est définitif, c’est un tout, ça ne se discute pas.

Supposons qu’un jour, l’équipe de rédaction d’un journal d’extrême-droite, légalement autorisé à publier, vomissant régulièrement sur tel ou tel groupe humain, vienne à être décimé par une attaque similaire.

Si ce jour arrive, il me sera tout aussi difficile de scander “Je suis [ce journal]”.

Je ne peux pas m’identifier à des gens au seul motif qu’ils ont été victimes d’un acte encore plus odieux et détestable que celui qu’ils perpétraient. Parce que fondamentalement, ce qu’ils faisaient n’était pas guidé par la volonté de paix, de pardon, d’amour et de joie entre les personnes, mais de division, d’accusation, de moquerie et de blessure.

Alors :
“Je vous soutiens moralement” : oui.
“Je me tiens à vos côtés” : oui.
“Je souffre avec vous” : oui.
“Je prie pour vous” : oui (on se souvient, quelques mois plus tard, de “Pray for Paris”).

Mais “Je suis” : c’est non !

Mon identité n’est pas, et ne sera jamais, celle d’un journal qui, quelque dramatique qu’ait été son histoire, promeut des idées aussi éloignées de ma façon de vouloir vivre avec mon prochain.

Si “Je suis” quelque chose, alors je préfère être ce à quoi j’ai été appelé : sel de la terre et lumière du monde.

Dans les jours qui ont suivi l’attentat, des milliers de personnes ont manifesté leur soutien en s’abonnant à ce journal qu’ils n’avaient jamais ouvert. Quelques-uns de mes amis étaient du nombre.

Une fois l’émotion retombée, ils ont ouvert les pages qu’ils recevaient, et ont vu à quoi ils avaient souscrit. Et ils se sont jurés que jamais plus, ce média insultant ne recevrait un seul centime de leur part.

Nous vivons dans une société française où la liberté d’expression est encore possible, et nous sommes reconnaissants pour cela. Elle me permet d’écrire ces lignes.

Toutefois, user de cette liberté pour promouvoir des idées favorisant le bien commun est une chose merveilleuse. En abuser pour vomir continuellement sur l’Autre en est une autre.

Car même si leurs crayons acérés ne sont pas des kalachnikovs, ils n’en demeurent pas moins des armes redoutables.

Pascal Portoukalian

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Crédit image : conejota / Shutterstock.com

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