Québec : des chrétiens, des athées et les nationalistes face au cours d’Éthique et de culture religieuse

Plusieurs articles en une huitaine dans la presse québecoise se penchent sur le cours d’Éthique et culture religieuse (ECR) suivi depuis septembre 2008 par les élèves de primaire et du secondaire, un cours substitué de force aux enseignements religieux devenus facultatifs en 1983.

Face à cette sujétion, s’élèvent des critiques aussi bien sur le contenu relativiste que sur les atteintes à la liberté religieuse. En fait d’éthique, celle de la discussion chère à Jürgen Habermas, le philosophe de l’approche « dialogique » de la morale, ne serait pas respectée, un comble puisque le but affiché de l’ECR est de donner aux élèves des clés pour débattre dans un monde en mouvement.

Le cours d’Éthique et de culture religieuse a pour but affiché de permettre à l’enfant de développer son esprit critique, d’acquérir la notion d’égalité des personnes, de réfléchir sur les questions de justice, de découvrir l’histoire du christianisme au Québec ou encore comprendre l’essentiel des autres religions présentes dans la Belle province. Une mission qui est accusée de servir de prétexte à la diffusion du relativisme moral et religieux.

Le point de départ de ces débats dans les médias est l’intervention d’Alexandre Dumas, un chargé de cours à l’Université du Québec à Trois-Rivières qui, dans une tribune du 6 septembre dernier dans les pages du quotidien La Presse, épinglait l’auteur Andréa Richard, une ancienne religieuse aujourd’hui militante laïque. L’universitaire reprochait à cette dernière de réclamer que l’on enseigne que les religions sont archaïques, et de prétendre que le cours d’ECR les présente comme bonnes au point que cet enseignement serait une « propagande des religions ».

Deux jours plus tard, Andréa Richard répliquait dans les colonnes du même journal que divers organismes avaient demandé l’abrogation de ce cours qu’elle accusait d’être « présenté de façon dogmatique, à la manière du catéchisme des années 50 ». La militante citait l’ouvrage « La face cachée du cours Éthique et culture religieuse », publié par les éditions Léméac, écrit par un collectif d’experts et guidé par Daniel Baril, anthropologue.

Et de citer les mots de Michèle Sirois, anthropologue et Nadia El-Mabrouk, d’origine Tunisienne, co-auteurs de l’ouvrage dans lequel on trouve cette affirmation :

« Au terme de cette étude, nous avons pu constater que le volet culture religieuse va à l’encontre des objectifs de dialogue et de poursuite du bien commun affichés par le cours. En particulier, la discrimination religieuse à l’égard des femmes transparaît clairement, à travers les illustrations, qui ne laissent aucun doute quant au statut inférieur des femmes dans les religions. »

Comprendre l’autre ou se faire à ses exigences ?

Enfin, le 8 septembre dernier, le grand quotidien de Montréal donnait la parole à une troisième personne, un élève ayant suivi les cours d’ECR, Jérémy Normand, qui, d’emblée, assurait :

« Ce cours, supposément instauré pour favoriser l’ouverture à l’autre et le dialogue cache mal son objectif réel, soit celui de faire adhérer une génération entière aux dogmes du multiculturalisme tout en censurant le débat public. »

Et l’élève de préciser ses reproches en accusant les enseignants de « prêcher un relativisme culturel excessif et révoltant », de considérer les diverses pratiques religieuses de plain-pied et d’entraîner les élèves « à justifier des accommodements dits raisonnables ». L’élève abondait dans le sens d’Andréa Richard sur la question de la présentation dogmatique du cours, tout en faisant reposer sa critique non pas sur le rejet de la religion, mais le relativisme religieux enseigné comme un dogme. Ce qui en soi fait de ce cours un paradoxe puisque une telle présentation du relativisme n’est pas relativiste, la tolérance étant imposée comme la valeur suprême, ce qui peut en faire une forme d’intolérance.

Dans un article au titre enthousiaste en date du 28 janvier 2013, « Éthique et culture religieuse : une formation unique pour les futurs enseignants« , le site d’information de l’Université de Montréal présentait la formation à l’enseignement d’ECR comme une opportunité de s’ancrer dans l’actualité et de combattre les préjugés. Pour l’Université, il s’agit là d’un laboratoire d’idées intéressant des pays de différentes régions du monde. A côté de cet enthousiasme d’universitaire, les critiques fusent, notamment parce que l’enseignement d’ECR a été imposé en lieu et place des cours de religion et de morale, et parce qu’il est relativiste dans une société post-moderne qui, toutefois, s’interroge face à des religions relativement nouvelles sur son sol, dont l’islam qui demande des accommodements raisonnables, c’est-à-dire des aménagements des lois et mœurs de la société québecoise.

Heurts autour du développement du relativisme dans l’enseignement québecois

Le débat quant à la place de la religion dans l’enseignement n’est pas nouveau, et déjà lors de la Révolution tranquille au cours des années 1960, le gouvernement entamait la séparation de l’Église et de l’enseignement, cela dans le cadre de la construction d’une identité québecoise. Jusqu’en 1964, c’est un Département de l’Instruction publique, composé de deux comités, l’un catholique et l’autre protestant, respectivement et grossièrement pour les francophones et les anglophones, qui régit les écoles publiques.

Au fil des années, la sécularisation de la société s’accentuant, et l’immigration apportant de nouvelles identités religieuses, se pose la question de l’enseignement religieux. Diverses concessions sont faites par les instances chrétiennes au gouvernement provincial ; ainsi en 1982 les évêques se déclarent disposés, si cela doit faciliter la diversification du réseau scolaire, à abandonner les traits confessionnels des commissions, « pourvu que dans les commissions scolaires, quelle que soit leur nature, on assure les soutiens nécessaires à la régie des écoles catholiques et aux services d’enseignement religieux et de pastorale dans les écoles non catholiques ».

Au fil des concessions, en 2005, après le renouvellement de la clause dérogatoire qui permet d’offrir un enseignement confessionnel catholique ou protestant, est votée une loi qui substitue les cours d’ECR à l’enseignement confessionnel. Sauf dans le Grand Nord, dans les écoles esquimaudes soumises à la commission scolaire Kativik qui a refusé le cours d’ECR, établissements où déjà s’opposaient depuis des années des intervenants pentecôtistes et des professeurs laïques notamment au sujet de la théorie de l’évolution.

Depuis, la justice a eu à se prononcer sur des plaintes d’associations, d’un établissement scolaire catholique et de parents. A Drummondville, dans le centre de la province, des parents demandaient à pouvoir exempter leurs enfants des cours d’ECR et ont obtenu sur le principe gain de cause devant la Cour d’appel. La Cour suprême du Canada a, elle, jugé en février 2012 que le cours d’ECR ne portait pas atteinte à la liberté religieuse des élèves. Par ailleurs, au terme de cinq ans de procès, la Cour suprême a fait droit, en l’espèce, à la demande de l’école secondaire privée de Notre-Dame-de-Grâce, la Loyola High school, en conflit avec le ministère de l’Éducation. Les magistrats ont statué le 19 mars 2015 que « les enseignants de Loyola seront autorisés à exposer et à expliquer la doctrine et les croyances éthiques catholiques du point de vue catholique. Les enseignants de Loyola devront exposer et expliquer les croyances et les doctrines éthiques des autres religions de manière objective et respectueuse ».

Chrétiens refusant le relativisme religieux, nationalistes dénonçant le multiculturalisme et les accommodements raisonnables, une partie des militants laïques, le spectre des opposants au cours d’ECR est large, comme en témoignent les signatures dans La Presse d’Andréa Richard et de Jérémy Normand. Les arguments sont-ils toujours pertinents ? Dans le journal d’orientation de moins en moins catholique, Le Devoir, une enseignante dénonce le 2 mai dernier l’ouvrage auquel se réfère Andréa Richard qui confondrait présentation objective et dépassionnée et apologie des croyances.

Un article de ce 12 septembre, intitulé « Faut-il en finir avec le cours Éthique et culture religieuse?« , toujours dans Le Devoir, critique l’opposition fondamentale aux cours d’ECR. Reconnaissant les défauts de cet enseignement, par exemple  » la veine bienveillante actuelle qui fait non pas de la connaissance, mais de la reconnaissance de l’autre une de ses principales finalités », autrement dit l’approche relativiste, le journal conclut que parce que  » « l’inculture, philosophique, morale et religieuse, n’est pas une option », tout comme l’inculture scientifique ou littéraire d’ailleurs, on ne peut acquiescer à la proposition d’abolir le cours ECR. »

Si la découverte de la diversité des croyances est utile, pour ne pas dire nécessaire dans un monde en pleine mutation, il reste que l’imposition du cours d’Éthique à la façon d’un dogme contredit ce qui est officiellement recherché, le dialogue. Rechercher le consensus à tout prix, voire l’imposer, c’est méconnaître l’éthique de la discussion conceptualisée par le philosophe Jürgen Habermas, éthique qui est un refus de la norme n’ayant pas été soumise au débat. On le voit, la présentation du cours d’ECR avec son relativisme imposé est une contradiction permanente.

Hans-Søren Dag

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