Le rôle méconnu des patrons chrétiens en France

« Nous n’avons pas fait assez pour empêcher ces outils d’être utilisés à mauvais escient. […] Nous n’avons pas pris suffisamment conscience de notre responsabilité, et c’était une énorme erreur. C’était mon erreur, et je vous présente mes excuses. »

C’est de cette façon que Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, a débuté ses deux interventions, d’abord devant les sénateurs américains, le mardi 10 avril 2018, puis devant les élus du Congrès des États-Unis, le lendemain. Il était sommé de s’expliquer sur le scandale de l’exploitation des données personnelles de 86,3 millions d’internautes par la société Cambridge Analytica. Mark Zuckerberg prononce cette autocritique alors qu’un investisseur important, le groupe Open Mic, demande sa démission et propose la nomination de trois administrateurs spécialisés dans les questions éthiques et la protection des données privées.

Les excuses de Mark Zuckerberg, lors de son audition par le Congrès américain.

Ce discours sur la dimension morale de l’« erreur » et l’expression d’un repentir se retrouvent dans d’autres pays. Dans la Chine contemporaine, par exemple, le « phénomène rushang » attire les regards : des hommes d’affaires s’appuient sur les religions traditionnelles pour mettre en place des modes de gestion jugés plus moraux, avec le soutien du pouvoir. Mais ces paroles, prononcées d’ailleurs par un dirigeant qui s’affiche comme athée, sonnent bien étrangement aux oreilles des Français, peu habitués à voir se mêler des considérations à connotation morale ou religieuse dans une question d’éthique et de droit. Pourtant, même dans notre pays laïc, ce type de langage n’est pas étrange pour tout le monde. Certains patrons utilisent par exemple le terme de responsabilité pour parler de leur métier, en s’appuyant pour cela sur des références religieuses.

Les patrons chrétiens : la RSE avant l’heure

Créée en 1926, la Confédération française des professions est une organisation chrétienne qui deviendra par la suite le Centre français du patronat chrétien puis, aujourd’hui, les Entrepreneurs et dirigeants chrétiens (EDC). Animée au départ par des catholiques, elle s’ouvre aux protestants dans les années 1960. Depuis sa fondation, elle réunit des patrons s’interrogeant sur leur rôle et sur la manière d’articuler leur pratique professionnelle et leur foi chrétienne. Bien avant la naissance de la notion de « responsabilité sociale des entreprises » (RSE), ils réfléchissent à leur responsabilité vis-à-vis de leurs ouvriers, et se posent des questions de morale, de justice et d’éthique.

Cette organisation, qui a rassemblé jusqu’à 16 000 personnes dans les années 1930 et en revendique encore un peu plus de 3 000, tente, parfois difficilement, de trouver une juste voie entre l’enseignement chrétien et le respect des contraintes économiques. Ce tiraillement crée souvent un malaise et se traduit par une position compliquée avec un pied dans l’Église et un pied en dehors.

Le groupe, qui s’inspire directement des évangiles et de la doctrine sociale chrétienne, n’hésite pas à mettre en place une structuration empruntée aux organisations catholiques. Ainsi depuis les années 1950, des dirigeants d’entreprise se réunissent dans de petits groupes – d’abord appelés « sections », puis « équipes » – avec un conseiller ecclésiastique (ou « conseiller spirituel »), qui est souvent un prêtre ou, depuis l’ouverture aux protestants, un pasteur. Ils peuvent ainsi partager, à huis clos, les difficultés morales d’un licenciement ou de la fermeture d’une usine, et éventuellement chercher ensemble des solutions. C’est ainsi qu’à la suite d’une telle réunion, un patron peut accepter d’embaucher des ouvriers pour soutenir son collègue obligé de fermer un site.

Patrons chrétiens et Église : des rapports parfois compliqués

Il ne s’agit pas d’un mouvement officiellement rattaché à l’Église. Ceux qui ont fondé le mouvement sont des laïcs catholiques – c’est-à-dire des fidèles qui ne sont pas membres du clergé. C’est le cas de Joseph Zamanski (1874-1962), actif militant du catholicisme social. Cette action s’est faite en lien étroit avec l’Église catholique mais pas sous sa coupe.

Les relations du mouvement avec l’autorité ecclésiale sont d’ailleurs parfois houleuses, par exemple dans les années 1960, quand les patrons veulent choisir eux-mêmes leurs conseillers – et refusent qu’on leur impose des « aumôniers ». C’est le cas encore dans les années 1970, quand le mouvement critique des évêques qu’il juge trop à gauche, car défendant par principe les ouvriers sans chercher à prendre en compte les contraintes économiques qui s’imposent aux patrons…

Une voix qui porte dans le pays de la laïcité

Dans notre pays, laïc, où les questions religieuses sont de l’ordre du privé, ce mouvement a su faire entendre sa voix au sein du patronat français. On a même parlé d’une élite ou d’une « aile marchante » du patronat… Lorsqu’il est président du patronat chrétien entre 1965 et 1970, l’éditeur Yvon Chotard (1921-1998) fait ainsi des conférences sur l’éthique du chef d’entreprise. Il y évoque (déjà !) la question de la rémunération des dirigeants, des questions alors peu abordées dans le milieu patronal.

Dans les années 1990, le mouvement ose lancer une grande campagne inédite contre la corruption, dénonçant notamment les liens entre les milieux politiques et le secteur du bâtiment. Il incite des centaines de dirigeants, d’ailleurs pas toujours membres du mouvement, à signer un manifeste refusant cette corruption. Elle affirme encore aujourd’hui poursuivre cette lutte.

Un mouvement bien intégré dans les organisations patronales

Ce patronat a une place au sein de la principale organisation patronale française qu’est le Medef (ex-CNPF). C’est ainsi un patron chrétien, Robert Leblanc (dirigeant d’une entreprise d’assurances) qui est choisi pour diriger le « comité d’éthique » du Medef à la fin des années 1990. En 2008, ce comité est réactivé par Laurence Parisot (présidente du Medef) : elle en confie à nouveau la responsabilité à Robert Leblanc, peu avant qu’il ne soit choisi comme président du mouvement patronal chrétien (2010-2014). Robert Leblanc démissionne provisoirement de ce comité d’éthique en 2013, à la suite d’un débat sur les statuts du Medef, faisant ainsi entendre une voix singulière parmi les patrons. Il y est rappelé plus tard. Ce comité s’est emparé de sujets tels que la rémunération des dirigeants dans les grandes entreprises, les conflits d’intérêts, les relations entre grandes entreprises et PME, l’éthique dans l’usage d’Internet, etc.

Un mouvement relativement confidentiel

Le mouvement patronal chrétien, qui s’est réuni en assises les 16-18 mars dernier à Strasbourg, peine à faire parler de lui au-delà des cercles spécialisés. Mais il continue pourtant à afficher une image particulière de patrons militants et soucieux des questions éthiques.

Il est bien entendu difficile d’analyser les conséquences concrètes de leur action ; il faudrait pouvoir aller dans chaque entreprise pour évaluer si les décisions et les pratiques sont spécifiques. Mais on ne peut qu’être frappé par l’énergie engagée, depuis 1926, pour faire fonctionner un tel mouvement et diffuser des textes sur la morale, la justice ou la responsabilité des dirigeants. Les masses d’archives produites par plusieurs générations de dirigeants – archives désormais déposées aux Archives nationales du monde du travail à Roubaix ou dans des centres d’archives diocésaines un peu partout en France – en témoignent, tout comme l’activisme des membres, au sein de leur équipe que ce soit au niveau local, national ou international.

On peut ainsi s’étonner d’entendre Mark Zuckerberg exprimer, dans un langage moral, voire quasi religieux, ses erreurs personnelles et sa responsabilité. Mais l’exemple du mouvement patronal chrétien montre qu’en France aussi, cette manière de parler du métier de dirigeant, en termes de responsabilité a existé. Et cette voix, discrète, continue à se faire entendre.

Dans une brochure intitulée « Les sept questionnements du dirigeant chrétien », le mouvement patronal chrétien invite aujourd’hui encore à s’interroger sur « l’éthique, le respect de l’autre – client, collaborateur, stakeholder, etc. – » ou sur « l’équité dans la politique de rémunération, le partage des résultats, l’attribution et la gestion de l’avantage en nature ». Des questions qui intéressent l’ensemble de la société…

Marie-Emmanuelle Chessel, Nicolas de Bremond d’Ars, André Grelon, « L’entreprise et l’évangile. Une histoire des patrons chrétiens », Paris, Presses de Sciences Po, 2018.

Marie-Emmanuelle Chessel, Directrice de recherche CNRS, Sciences Po – USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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