Vaccination : Une hésitation française

Patrie de Louis Pasteur, dont les recherches constituèrent une avancée décisive pour la mise au point de la vaccination, la France est aujourd’hui l’un des pays d’Europe occidentale où l’hésitation vaccinale est la plus forte. Jocelyn Raude est enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’École des hautes études en santé publique. Ce spécialiste en prévention et maladies infectieuses retrace pour The Conversation l’histoire d’une dérive récente.


The Conversation : Avant tout, pourriez-vous nous expliquer ce que recouvre l’expression « hésitation vaccinale » ?

Jocelyn Raude : L’hésitation vaccinale est un concept désignant un très large spectre de comportements, qui se situent dans l’intervalle allant de l’acceptation sans condition de la vaccination et son rejet complet. Entre ces deux extrêmes, la réticence à la vaccination peut être plus ou moins forte.

TC : Historiquement, quelle était l’attitude de la population française par rapport à la vaccination ?

JR : Pour des raisons historiques, liées aux travaux de Louis Pasteur notamment, la France a longtemps été un pays très « pro-vaccins ». La vaccination était un instrument de rayonnement et de fierté nationale, exploitée à ce titre par les institutions, surtout à la fin du XIXe siècle. Jusque sous la Ve République, cette tradition provaccinale est demeurée bien ancrée. Il existait un consensus social et culturel très fort autour de l’intérêt de la vaccination. C’est d’autant plus important à souligner que ce n’était pas forcément le cas chez nos voisins. Dans de nombreux pays, notamment au Royaume-Uni, des ligues anti-vaccinales et des mouvements anti-vaccinaux très puissants ont émergé très tôt après la mise au point de la vaccination.

TC : Qu’est-ce qui a fait que la situation a changé ?

JR : Une controverse majeure a émergé en 1998, suite à la publication des travaux d’Andrew Wakefield. Cet ancien chirurgien prétendait avoir mis en évidence un lien entre vaccination anti-rougeole/oreillons/rubéole (ROR) et autisme. La publication scientifique présentant ces résultats a fini par être rétractée, car le lien s’est avéré faux (ndlr : le British General Medical Council (GMC), équivalent du Conseil de l’ordre, a en outre radié Andrew Wakefield en 2010, le qualifiant de « malhonnête et irresponsable »). Cette affaire a cependant entraîné chez nos voisins d’outre-Manche une crise de la vaccination infantile majeure : une chute considérable de la couverture vaccinale des enfants contre la rougeole a été constatée en Angleterre à partir de la fin des années 1990. Cette affaire a eu un impact retentissant dans les pays développés, la critique vaccinale a augmenté à partir de cette période. Cependant la France a été plutôt épargnée.

Dans notre pays, le premier coup de semonce se produit néanmoins la même année que la publication des travaux de A. Wakefield : il s’agit de la controverse publique autour du vaccin contre l’hépatite B. Le ministre de la Santé de l’époque, Bernard Kouchner avait alors suspendu la vaccination des collégiens, en raison d’un lien supposé avec la survenue de sclérose en plaque. Toutes les données scientifiques vont avoir tendance à conclure à une absence de corrélation entre les deux. Cependant à partir de ce moment, on constate l’émergence d’une défiance vis-à-vis de la vaccination dans notre pays (on peut d’ailleurs remarquer que la France est le seul pays où cette controverse a pris place).

Cette tendance nouvelle amène alors les chercheurs en sciences sociales à étudier attentivement l’adhésion à la vaccination. À partir de 2000, l’INPES (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé, qui a été intégré à Santé Publique France lors de sa création) pose la question de l’attitude des Français par rapport à la vaccination. Cette enquête sera reproduite en 2005, puis en 2009-2010.

TC : Que révèlent ces diverses enquêtes ?

JR : À l’époque de la première enquête, en 2000, 90 % des Français sont favorables à la vaccination, et seuls 10 % y sont réticents. Ce taux ne bouge pas entre 2000 et 2005. À partir de 2009-2010, on repose cette question dans le contexte de la vaccination contre la grippe H1N1, on s’aperçoit que le taux de personnes qui se déclarent défavorables à la vaccination a explosé : il atteint désormais 40 %. Il s’agit là d’un changement considérable, rarement observé dans l’histoire récente. C’est un véritable basculement.

TC : Qu’est-ce qui l’explique ?

JR : Ce basculement s’est opéré suite à la conjonction de 3 phénomènes. Tout d’abord, pour la première fois la question des liens d’intérêt et des conflits d’intérêts s’invite dans le débat public. Cette problématique était jusque là cantonnée à la littérature médicale, et rarement relayée ou commentée dans la presse généraliste. L’épidémie de grippe A(H1N1), qui s’étend de 2009 à 2010, change la donne. Pour y faire face, la ministre de la Santé de l’époque, Roselyne Bachelot, commande 94 millions de doses de vaccin à différents laboratoires pharmaceutiques, pour un coût de plusieurs centaines de millions d’euros. Or une grande majorité de ces doses restera inutilisée, ce qui amènera certains parlementaires à critiquer cette décision (une partie de la commande sera résiliée contre indemnisation des laboratoires). La ministre sera parfois accusée de « précautionnisme », autrement dit d’avoir mené une politique de précaution extrême, disproportionnée.

Cette situation va faire émerger la question des conflits d’intérêts, car nombre des experts qui conseillaient Roselyne Bachelot avaient des liens d’intérêt avec l’industrie pharmaceutique. Le débat prendra de l’ampleur, suite notamment à la publication fin 2010 du livre de Martin Hirsch intitulé « Pour en finir avec les conflits d’intérêts ».

C’est alors que les réseaux conspirationnistes, naissants dans notre pays, entrent en scène. Ils s’emparent de cette critique, qu’on peut considérer comme légitime, pour construire des discours dystopiques autour de la vaccination, qui sont alimentés par des personnalités comme Henri Joyeux ou, plus tard, Luc Montagnier. Des récits de machination vont ainsi se construire en se nourrissant du débat sur les conflits d’intérêts : l’industrie pharmaceutique instrumentaliserait les épidémies – quand elles ne les construisent pas de toutes pièces – pour vendre ses produits, faire du profit, etc.

Au cours de cette période, la vaccination devient un pilier des discours conspirationnistes, ce qui n’était pas nécessairement le cas avant. Jusque là, leurs thèmes de prédilection étaient plutôt les attentats du 11 septembre 2001, les conspirations politiques supposées (comme celles autour de l’assassinat de Kennedy), les dissimulations gouvernementales (Roswell et la question extra-terrestre par exemple), etc.

Commence alors à émerger un récit très bien construit, centré sur la figure de Bill Gates, car ce milliardaire s’est beaucoup investi dans la vaccination contre la poliomyélite. Tout un discours émerge sur le fait que les vaccins pourraient être des armes biologiques de destruction massive, utilisées pour mener un véritable génocide sur une partie de la population mondiale. On a vu réémerger ces thèses ces derniers temps, avec la vidéo Hold-up.

Enfin, cette séquence mortifère pour la vaccination va encore être aggravée par un troisième élément : l’affaire du Médiator. Ce scandale sanitaire n’a rien à voir avec la vaccination, puisqu’il concerne un médicament. Néanmoins, d’une certaine manière, il va conforter l’idée qu’il existe un problème majeur de sécurité vis-à-vis des produits pharmaceutiques.

Bizarrement, ce ne sont pas vraiment les médicaments qui vont pâtir du scandale, mais la vaccination. Nos enquêtes vont révéler que, très rapidement après cette affaire, un changement dans les perceptions du vaccin se produit : l’idée que les vaccins sont dangereux s’installe dans les représentations collectives, y compris chez des gens qui sont favorables à la vaccination. Les gens pensent par exemple que les effets secondaires graves sont fréquents, quand bien même toutes les données d’épidémiosurveillance indiquent qu’ils sont en réalité extrêmement rares.

Ce basculement, qui se produit à partir de 2010, ne concerne pas seulement les représentations et les perceptions, mais aussi les pratiques : certains vaccins vont perdre de leur attractivité, notamment le vaccin contre la grippe saisonnière. En 2011, un tiers des personnes vaccinées les années précédentes ne se feront pas vacciner (notamment des personnes âgées). On observe donc une baisse de la couverture vaccinale.

TC : Qui sont ces réseaux conspirationnistes ?

JR : Nous avons identifié 3 types d’acteurs. Les premiers sont des acteurs de type « politique », majoritairement d’extrême droite et d’extrême gauche libertaire. Pour eux, la vaccination représente avant tout une emprise de l’État sur la vie privée, et doit donc être combattue en tant que telle. Ces acteurs produisent une forme de critique qui est plutôt d’ordre politique, même si elle alimente des positions conspirationnistes.

La seconde catégorie d’acteurs est purement économique. Il s’agit de start-up travaillant dans le domaine de « l’économie de l’attention », qui se positionnées sur ce sujet car elles y ont détecté un marché potentiel. Ces « entrepreneurs de la défiance », qui sont localisés en Europe de l’Est ou dans certains pays occidentaux, vont créer des sites spécialisés dans le conspirationnisme pour les monétiser, mais ne sont pas forcément eux-mêmes convaincus par les récits qu’ils véhiculent. Ils exploitent le filon de ce « marché cognitif », pour reprendre l’expression du sociologue Gérald Bronner.

Le troisième type d’acteurs est constitué par la nébuleuse qui gravite autour du marché des pratiques médicales alternatives, qui tiennent un discours critique et vaccinosceptique depuis toujours. La critique vaccinale constitue pour ces acteurs une manière d’acquérir une certaine visibilité. Ces réseaux sont polymorphes et complexes, souvent anonymes. En outre, certains hérauts de la critique vaccinale peuvent avoir un double positionnement, être par exemple à la fois proches des milieux d’extrême droite et de structures à visées commerciales promouvant les médecines alternatives.

TC : Les nouveaux outils numériques ont joué un rôle important dans la diffusion de ces idées ?

JR : Effectivement, ces réseaux se sont rapidement approprié les nouveaux outils numériques pour diffuser leurs récits. Par ailleurs, les spécialistes qui ont examiné le discours sur la vaccination sur les réseaux sociaux numériques ont montré que les réseaux vaccinosceptiques et vaccinocritiques sont beaucoup plus réactifs et produisent beaucoup plus de contenus (notamment nouveaux) que les sites institutionnels ou les gens qui défendent la vaccination, lesquels sont souvent des scientifiques, des médecins ou des experts qui n’ont que peu de temps à consacrer à cette production de contenus.

Il se crée donc une asymétrie entre d’un côté un discours négatif très dynamique, très relayé par des gens très engagés, qui investissent beaucoup de temps et d’énergie, et d’un autre côté la production du discours de défense de la vaccination moins « dynamique ».

À tel point qu’il y a quelques années les sites qui arrivaient en tête lorsque vous tapiez juste le mot vaccin ou vaccination dans les moteurs de recherche étaient des sites vaccinosceptiques ou vaccinocritiques, qui étaient mieux référencés que les sites institutionnels. Depuis les choses ont changé, car les pouvoirs publics ont fait le nécessaire pour améliorer leur référencement sur les moteurs de recherches.

TC : Qui est sensible à ces discours ?

JR : Les catégories socioprofessionnelles qui sont les plus perméables aux thèses vaccinosceptiques sont plutôt les catégories intermédiaires : les travailleurs sociaux, les professions paramédicales, les enseignants du secondaire, du primaire, etc.

C’est particulier. En effet, habituellement sur les autres sujets liés à la santé publique (concernant l’activité physique, les produits addictifs, l’alimentation, etc.), il existe un gradient social : plus le niveau d’éducation est important et plus le niveau de vie est confortable, plus la tendance à adhérer aux recommandations est élevée. Dans le cas de la vaccination, ce n’est pas le cas. La courbe est en « U inversé ». Quand essaie de comprendre pourquoi, on s’aperçoit qu’il y a une influence culturelle très forte, et notamment politique.

Cette tendance à la politisation de la question vaccinale a été observée depuis 10 ans aux États-Unis, et a été clairement exposée sous la présidence de Donald Trump. Schématiquement, les personnes qui se sentent proches des idéologies d’extrême droite ou d’extrême gauche libertaire ont davantage tendance à être hésitantes ou critiques vis-à-vis de la vaccination. Cette attitude est encore plus marquée chez les gens qui ne votent pas. À l’inverse, les gens proches des partis « de gouvernement » traditionnels ont tendance à adhérer. Autrement dit, la vaccination devient un marqueur idéologique : être contre, c’est être antisystème.

Ce lien entre opinions politiques et vaccination est très nouveau en France, il n’existait pas voici 10 ans. Cela s’explique probablement par le fait que plus on est proche idéologiquement des extrêmes politiques, plus on est perméable aux théories conspirationnistes. Or la vaccination étant devenue un des piliers des théories conspirationnistes, il y a eu ces dernières années une exposition beaucoup plus forte aux thèses anti-vaccinales dans ces milieux.

TC : Comment expliquer que l’hésitation vaccinale touche notamment les professions paramédicales ?

JR : Nous avons étudié le lien entre l’adhésion aux médecines alternatives et l’hésitation vaccinale chez les infirmiers et infirmières de Bretagne. Il est très fort, ce qui peut s’expliquer par la façon dont est structuré ce secteur. Une des explications est probablement qu’en France, les professions paramédicales sont généralement moins considérées dans leur milieu professionnel, que les médecins. En tant que donneurs d’ordres, ces derniers leurs confient généralement plutôt des tâches d’exécutions. Le fait de s’approprier des théories concurrentes de celles de la médecine conventionnelle permet à certains paramédicaux de justifier d’une forme d’expertise différente, qui les remet en valeur.

Qui plus est, les approches alternatives, qui avaient disparu avec le développement de la médecine conventionnelle, ont tendance à susciter à nouveau l’engouement : les théories holistiques, les questions d’équilibre, les régimes alimentaires alternatifs… Le tout s’accompagne de l’émergence de figures de « gourous guérisseurs ». Ces discours sont dans l’imaginaire collectif de plus en plus prégnants, et sont relayés par certaines figures médiatiques.

TC : Le succès de ces « thèses » s’explique-t-il par la disparition, dans nos pays, de grandes épidémies de maladies infectieuses ?

JR : C’est effectivement le premier argument historique : la critique vaccinale réémerge au moment où disparaissent les gens qui ont connu les maladies infectieuses contre lesquelles la vaccination a connu ses plus grands succès, comme la poliomyélite. Qui se souvient que, jusque dans les années 1950, chaque année des milliers d’enfants se retrouvaient lourdement handicapés à cause de ce virus ? Suite aux campagnes de vaccination, l’incidence de la poliomyélite s’est effondrée, comme celle de la rougeole, de la variole… Les témoins de ces époques ont peu à peu disparu, et on a perdu la mémoire collective des conséquences de ces grandes épidémies. La motivation à se faire vacciner a disparu.

Ce n’est pas le cas dans les pays où les maladies infectieuses ont fait des ravages encore récemment. En Inde, en Chine, les attitudes vis-à-vis de la vaccination sont très positives. Il existe certes des exceptions, comme au Pakistan ou en Afghanistan, mais elles sont liées à un contexte particulier : à l’époque de la traque de Ben Laden, des campagnes de vaccination ont permis de recueillir des informations. Les conséquences ont été un rejet de la vaccination qui a pu aller jusqu’à des meurtres de vaccinateurs.

Il faut souligner un point important concernant le succès des thèses anti-vaccination : la psychologie expérimentale nous enseigne qu’à partir du moment où les gens ont développé une conviction sur un sujet, elle est très stable. Tant que les gens n’ont pas d’idée arrêtée sur un sujet, la discussion est possible, mais ensuite les faire changer d’avis requiert beaucoup de temps et d’énergie. Dans le champ de la prévention, on conseille de ne pas essayer de discuter ou de converser de manière énergique avec des anti-vaccination convaincus, car cela a un effet pervers : cela renforce leurs convictions.

TC : L’épidémie de Covid-19 a-t-elle changé la donne ?

JR : Ces dernières années, on a observé des flux et des reflux de l’hésitation vaccinale. Entre 2010 et 2015-2016, son taux a baissé, passant de 40 % à 20 %. Les choses s’amélioraient. Cependant, dans le contexte actuel de défiance envers les institutions, on craint plutôt à une explosion, en dépit de l’épidémie en cours. Quand nous avons demandé, au mois de mai dernier, si les gens étaient prêts à se faire vacciner contre la Covid-19, 25 % d’entre eux déclaraient ne pas le souhaiter. Aujourd’hui, ce taux a grimpé à 45 %.

C’est d’autant plus étonnant que nous avons vécu une reprise épidémique importante ces dernières semaines, avec des conséquences à la fois sociales et économiques dévastatrices. Étant donné la pression de l’épidémie sur nos sociétés, nous avions fait l’hypothèse qu’il y aurait un regain d’intérêt pour la vaccination, or c’est l’inverse qui s’est produit. Pourtant, nous ne nous sortirons probablement pas rapidement de cette situation sans la mise à disposition d’un vaccin efficace.

Jocelyn Raude, Chercheur à l’Unité des Virus Emergents Aix-Marseille Université – IRD 190 – INSERM 1207 – IHU Méditerranée Infection, Enseignant-chercheur en psychologie sociale, École des hautes études en santé publique (EHESP)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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