Mon voisin d’extrême-droite

J’aime discuter avec des gens très divers. Y compris – et surtout – avec des gens qui ne me ressemblent pas. On apprend des choses passionnantes, sur l’autre comme sur soi…

L‘autre jour, faisant la queue pour m’acheter un sandwich, j’ai entamé la discussion avec le gars qui était derrière moi. Son look m’aurait fait jurer qu’il était encarté chez Mélenchon. Mauvaise pioche, il était exactement de l’autre bord, à la droite de l’extrême droite. Remarquez, vu le nombre de communistes qui sont passés à l’extrême droite, on ne sait plus trop qui est qui… Bref, là n’est pas le sujet.

Je m’entretenais donc avec ce jeune homme, qui m’expliquait doctement le problème que posaient les étrangers sur notre identité nationale. Je suis de ceux qui pensent qu’effectivement, la question de l’intégration des étrangers a trop été, et ne doit plus être traitée par-dessus la jambe. Il faut avoir les yeux ouverts là-dessus. C’est un vrai sujet et on ne peut l’occulter.

Mon voisin de file d’attente en avait marre de ces étrangers qui l’envahissent. Il voulait donc tous les renvoyer dans leurs pays d’origine.

Oui, mais moi, lui dis-je… je suis ici au même endroit que vous, et j’ai des points communs avec vous. Sur certains points, et sans doute aussi sur des points importants, nous pouvons partager un même avis. Et il se trouve que mes origines familiales ne sont pas en France, ajoutais-je.

Mes origines étrangères ennuyaient ce monsieur

Mes origines étrangères ennuyaient ce monsieur. Parce que je venais dénaturer une certaine unicité de la France. Je peux l’entendre après tout, pourquoi pas ? Si cela correspond à ses valeurs profondes. Nous verrons plus tard. Effectivement, la France a accueilli mes grands-parents qui étaient tous les quatre rescapés d’un génocide. Je lui suis reconnaissante – et j’enseigne cette reconnaissance à mes enfants – d’avoir accepté de nous laisser un peu de place. Lorsqu’ils sont arrivés dans les années 20, les Français ont effectivement du accueillir dans leurs quartiers ces réfugiés sales, pauvres, dont la cuisine sentait fort des épices inconnues, et qui – lorsqu’ils s’exprimaient en français – écorchaient la belle langue de Voltaire, Hugo et Molière.

Oui mais moi, je suis né ici, mes parents sont nés ici. Nous sommes bien ici. Mes parents et moi portons même des prénoms français ! Je suis Français jusqu’au bout des ongles, passionné par l’Histoire de France que je connais, pour certains pans, mieux que plusieurs de mes amis à l’arbre généalogique possiblement plus gaulois que le mien. J’ai décidé de faire mienne cette histoire, bien que je sache pertinemment que mon arrière-grand-père n’a pas été tué par un soldat allemand à Verdun mais par son voisin turc sur les plateaux d’Anatolie.

Comment me sortir de là ! Ce gars, très posément, aurait aimé me mettre dehors alors que tous mes repères, ma vie, et même les 90 dernières années de mon histoire familiale sont ici. La question semblait insoluble, et pourtant, j’avais bien envie de comprendre son problème : je suis effectivement sur une terre que mes ancêtres n’ont pas connue, contrairement aux siens !

Mon passeport était en règle !

Et c’est là, tandis que je fouillais dans ma poche pour préparer la monnaie qui me serait bientôt demandée, que le miracle se produisit. Je lui ai dit que j’étais d’origine AR-ME-NIENNE ! Ah mais là, ça changeait tout. Son visage s’illumina : « Nous soutenons les Chrétiens d’Orient ! » J’étais sauvé ! Pensez-donc ! Je suis en France parce que mes grands-parents chrétiens ont fui un génocide perpétré par un état musulman. Alleluia ! Mon passeport était en règle ! Je pourrais garder ma carte vitale, mes allocs et annuler mon billet de retour ! Je suis petit-fils de Chrétiens d’Orient persécutés et cela sonne comme un billet de loto gagnant ! J’ai le bon pédigrée… le mot est lâché…

Tel un chien, comme mes ancêtres étaient qualifiés – des chiens d’Arméniens. Ma présence ici pouvait être admise par le moyen de la part victimaire de mon identité. Gloups ! Adopter la posture de la victime, rappelle un peu celle du dhimmi en terre islamique… Non, on ne va quand même pas oser de tels rapprochements…

Si ce monsieur était prêt à accueillir des Chrétiens, le problème n’est donc pas une question d' »étrangers » mais de « spiritualité ». Accepter de n’accueillir que les « frères » chrétiens, qu’est-ce que cela signifie ? Que la France est et doit rester un pays chrétien ? Une méditation intéressante commence à voir le jour…

« Ce sera un jambon beurre, s’il vous plaît ». Voilà qui satisfait mon voisin de derrière. Une quiche aux lardons lui aurait fait le même effet. Une saucisse de volaille aurait été douteuse si nous n’avions pas eu notre conversation.

Mon interlocuteur ne le sait pas, mais il partage avec ceux qu’il rejette bien plus qu’il ne le croit sur sa conception de l’identité et de la politique : croire qu’être « d’une certaine religion » s’acquiert par la naissance (alors que la Bible affirme la nécessité de choix personnel) ; croire qu’un pays peut être chrétien (alors même que le Dieu de la Bible passe bien au-delà des frontières politiques) ; désirer l’autorité de « sa » religion sur le pays qu’il habite (alors que Jésus lui-même affirmait que son royaume n’était pas de ce monde). En décidant de rejeter, il entre dans un rapport de force avec l' »autre ».

La solution passe par l’amour

Le sandwich payé, comment lui expliquer que la solution passe par l’amour de celui qu’il n’aime pas a priori. Qu’elle passe aussi par l’envie de découvrir l’autre. Et puis aussi, peut-être, par le fait de s’intéresser à ce que vit l’autre. Et puis, pourquoi pas, par le fait de prier pour lui. Oh, et puis même – soyons fous – en engageant une démarche de pardon pour ce que les ancêtres de l’autre ont fait aux siens, aux miens…

Il y a un plaisir que je savoure particulièrement à être chrétien. C’est celui de sortir du mode de pensée ambiant. Sortir de la loi du plus fort, pour entrer dans la grâce du plus aimant. Être poussé dans mes retranchements pour tâcher de manifester réellement le message que je dis promouvoir.

Aime ton voisin comme toi-même, prie pour lui, pour ta nation, et veille sur tes sentiments. Et vois si la paix de Dieu ne vient pas, elle, t’envahir !

Pascal Portoukalian
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