Christophe Colomb se croyait investi d’une mission divine

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L’ESSENTIEL

  • Christophe Colomb voyait dans ses voyages une mission divine destinée à convertir les peuples autochtones au christianisme.

  • Ses écrits révèlent combien la conquête des Amériques était indissociable des ambitions religieuses européennes.

  • Son héritage reste controversé, entre célébration de ses découvertes et dénonciation de l’esclavage et des destructions qu’elles ont entraînés.


Peu de personnages historiques suscitent autant de divisions que Christophe Colomb. Pour certains, en Espagne comme aux États-Unis, il reste un grand héros, un explorateur qui a découvert un "Nouveau Monde". D’autres, au contraire, voient en lui un conquérant arrogant, le premier Européen à avoir réduit en esclavage des populations autochtones des Amériques, et l’homme qui a ouvert la voie à la destruction écologique du continent américain.

En tant qu’historien spécialiste des premières rencontres entre Européens, populations autochtones et Africains en Amérique du Nord, je considère qu’il est essentiel de reconstituer cette période aussi fidèlement que possible à partir des documents qui nous sont parvenus, notamment les écrits de Christophe Colomb lui-même. Ces textes révèlent à quel point la volonté de propager le christianisme a joué, dès l’origine, un rôle central dans les projets coloniaux européens.

Dans mon livre paru en 2026, Contested Continent: The Struggle for North America, c. 1000-1680 (Oxford University Press), je montre comment les ambitions religieuses des Européens ont façonné la création de colonies américaines qui ont profité aux conquérants, au prix de lourdes souffrances pour les populations chassées de leurs terres ou réduites en esclavage. Dans les Amériques, cette alliance entre mission religieuse et quête effrénée de gloire et de richesse remonte à 1492.

Avant Christophe Colomb

Bien avant que Christophe Colomb ne prenne la mer, les Européens cherchaient déjà à étendre leur foi et leurs territoires. Plusieurs siècles auparavant, les croisés s’étaient rendus au Moyen-Orient pour reprendre aux musulmans ce qu’ils considéraient comme leur Terre sainte.

Cette lutte s’était également déroulée en Espagne. Au VIIIᵉ siècle, des armées musulmanes venues d’Afrique du Nord avaient envahi la péninsule Ibérique, dont les souverains musulmans avaient fini par contrôler une grande partie. Les dirigeants espagnols et portugais avaient alors entrepris la Reconquista, une guerre de reconquête qui dura plusieurs siècles et s’acheva en 1492 par l’expulsion des juifs d’Espagne et la chute de Grenade, dernier bastion musulman.

À cette époque, les Portugais avaient déjà pris possession de plusieurs îles inhabitées au milieu de l’Atlantique, notamment les Açores et Madère.

Ils avaient également colonisé les îles Canaries et réduit leurs habitants en esclavage pour les faire travailler dans leurs plantations. En 1479, le Portugal céda le contrôle des îles Canaries à l’Espagne dans le cadre d’un traité mettant fin à une guerre entre les deux royaumes. Les Espagnols intensifièrent alors l’importation d’esclaves africains pour produire du sucre.

1492, le premier voyage

Christophe Colomb voulait trouver la route la plus rapide vers le sud-ouest de l’océan Pacifique afin d’en rapporter des épices exotiques. Il chercha des mécènes pour financer son projet, convaincu que les Européens pouvaient atteindre les îles aux Épices en traversant l’Atlantique vers l’ouest. La reine Isabelle de Castille et le roi Ferdinand II d’Aragon acceptèrent de financer l’équipement de trois navires.

Une gravure en noir et blanc montre des hommes coiffés de casques et vêtus d’armures discutant sur le rivage avec un groupe d’hommes nus, tandis que d’autres dressent une croix à l’arrière-plan
Une gravure de l’illustrateur du XVIᵉ siècle Theodor de Bry représentant la manière dont il imaginait le débarquement de Christophe Colomb sur l’île d’Hispaniola en 1492. Bibliothèque du Congrès/Wikimedia

À son retour, Christophe Colomb écrivit une lettre à ses mécènes dans laquelle il racontait comment, après trente-trois jours en mer, il avait débarqué aux Bahamas. Il appela les populations qu’il y rencontra Indios ("Indiens"), car il pensait avoir atteint l’Asie. Le nom resta, même s’il s’était trompé de sa destination.

Lors de son premier voyage, Christophe Colomb prit possession de plusieurs îles et les rebaptisa, à commencer par San Salvador (Saint-Sauveur).

" À la première d’entre elles, j’ai donné le nom de notre bienheureux Sauveur, avec l’aide duquel j’ai atteint cette île et toutes les autres", écrit-il.

Il donna également à certains lieux les noms de ses mécènes ainsi que d’autres noms chrétiens, comme Santa María de la Concepción (Sainte-Marie de la Conception) et Navidad (Nativité).

Il s’empara également de plusieurs Taïnos (peuple autochtone des Antilles, NdT).

"J’ai enlevé de force quelques Indiens sur la première île", écrit-il.

Colomb explique qu’il souhaitait leur apprendre l’espagnol afin qu’ils puissent "nous raconter ce qu’ils savaient" de ces territoires qui lui étaient inconnus.

Peu après son retour en Espagne, Christophe Colomb fit imprimer sa lettre. Il y affirmait que "toute la chrétienté devrait se réjouir" des découvertes qu’il avait faites pour ses mécènes, "en raison de toute la gloire qu[e ces derniers] en retireront lorsque tant de peuples se convertiront à notre sainte foi".

Portrait de Colomb réalisé après sa mort
On ne connaît aucun portrait de Christophe Colomb réalisé de son vivant. Celui-ci a probablement été peint au XVIᵉ siècle, après sa mort. Wikimedia

En quelques années à peine, ses écrits se diffusèrent dans toute l’Europe, traduits d’une langue à l’autre. Ferdinand et Isabelle lui décernèrent le titre d’"amiral de la mer Océane".

Christophe Colomb retourna dans les îles lors de trois autres voyages. Au cours du deuxième, il chargea un religieux nommé Ramón Pané de vivre parmi les habitants d’Hispaniola, de consigner leurs croyances et de trouver des moyens de les convertir au christianisme.

Conquête et christianisme

La nouvelle se répandit rapidement que Christophe Colomb avait autorisé le travail forcé des populations autochtones. En 1500, il fut renvoyé en Espagne enchaîné pour répondre d’accusations de mauvaise administration des colonies et de réduction en esclavage de sujets de la Couronne.

Désireux de regagner les faveurs de ses mécènes, en particulier celles d’Isabelle, qui s’était montrée la plus préoccupée par ses agissements, il se plongea dans l’histoire et la théologie de l’Église. Il étudia les Écritures ainsi que les œuvres de grands théologiens, notamment saint Augustin et Pierre d’Ailly, cardinal et astrologue français du XVᵉ siècle.

Telle une pie collectionnant tout ce qui pouvait nourrir sa quête spirituelle, Christophe Colomb recopia des passages de la Bible et des écrits de savants dans une sorte de recueil de citations et de notes, où il rassembla des extraits des Écritures et d’autres textes, accompagnés de ses propres réflexions. Il destinait cet ouvrage à la reine et au roi, même s’il est probable que ceux-ci ne l’aient jamais lu.

Les souverains finirent néanmoins par se montrer plus indulgents et l’autorisèrent à repartir pour les Indes. Il emporta probablement ce recueil lors de son quatrième voyage, en 1504. Son fils Ferdinand, qui s’employa à entretenir la mémoire de son père, lui donna le titre de "Livre des prophéties".

« La Vierge de Christophe Colomb »
Un tableau du XVIᵉ siècle, La Vierge de Christophe Colomb, représente l’explorateur au côté de son saint patron, saint Christophe, agenouillé devant Marie et Jésus. Lazaro Galdiano Museum/Google Arts and Culture/Wikimedia

Dans les pages de cet ouvrage, Christophe Colomb développa un récit destiné à frapper les esprits. Il était convaincu que Dieu l’avait doté d’une intelligence exceptionnelle, malgré les accusations de ses détracteurs, qui le décrivaient comme "un homme sans instruction, un marin ignorant, un homme ordinaire".

Christophe Colomb comparait ses épreuves à celles des prophètes bibliques, affirmant ressembler à Isaïe, qui "n’était pas seulement un prophète, mais aussi un évangélisateur" appelant "tous les peuples à embrasser notre sainte foi catholique". Il évoquait la découverte d’îles et la conversion de "tous les peuples et de toutes les nations". Il affirmait que le philosophe romain Sénèque avait prophétisé l’apparition d’"une vaste étendue de terre" dans "les dernières années du monde", ajoutant qu’un "nouveau navigateur" allait "découvrir un nouveau monde".

Dans cet ouvrage, qui ne fut pas publié de son vivant, Christophe Colomb présenta le fait de rebaptiser et de cartographier les îles des Caraïbes comme une entreprise religieuse. Il s’appuyait sur les Écritures pour tenter de comprendre la géographie de ces territoires, cherchant notamment à localiser le mont Sion mentionné dans la Bible. L’explorateur était convaincu d’avoir percé les secrets des Caraïbes grâce au soutien divin dont il bénéficiait dans sa mission. Il voulait persuader ses protecteurs royaux que le rôle qu’il jouait dans l’histoire avait été annoncé par les Anciens.

Un héritage controversé

La réputation de Christophe Colomb s’est dégradée au fil des ans, à mesure que l’attention s’est portée davantage sur les conséquences de ses voyages, notamment l’essor de l’esclavage et les destructions environnementales. Comme l’a résumé un chercheur en 1992, alors que l’on commémorait le 500ᵉ anniversaire de son premier voyage, l’explorateur s’est fait "agresser sur le chemin de sa propre fête".

Ces dernières années, des manifestants ont déboulonné des statues de Christophe Colomb et en ont aspergé d’autres de peinture rouge. Ses défenseurs ont, de leur côté, repêché des statues dans des rivières pour les remettre sur leur socle. Les uns comme les autres se sont concentrés sur ses actes et leurs conséquences, plutôt que sur ses écrits.

Or, dans ces textes, la conquête et la colonisation du continent américain étaient indissociables de la conversion des populations au christianisme. Cette conception a marqué les générations suivantes, comme en témoignent les efforts déployés par d’autres Européens pour propager le christianisme dans les Amériques. Catholiques de la péninsule Ibérique, anglicans et puritains anglais, huguenots français : tous partageaient la même conviction, celle que le continent américain devait rejoindre la chrétienté.

Peter C. Mancall, Distinguished Professor and Professor of the Humanities, USC Dornsife College of Letters, Arts and Sciences

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Crédit image : Shutterstock / Mialcas

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