Donald Trump et Léon XIV : symbole d'une querelle entre pouvoir sacré et séculier

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Derrière la polémique entre le président Trump et le pape Léon XIV se rejoue une question ancienne : qui peut parler au nom de Dieu, et qui fixe les limites du pouvoir ?

Aux États-Unis, l’inquiétude suscitée par l’escalade verbale entre le président Donald Trump et le pape Léon XIV se propage à une vitesse remarquable, du New York Times au Daily Beast et jusqu’aux chaînes de télévision locales. Depuis le début de la guerre en Iran, le pape a appelé à plusieurs reprises à la paix au Moyen-Orient, affirmant que "Dieu ne bénit aucun conflit" et met en garde contre "l’illusion de toute-puissance" qui alimente la guerre.

Le 12 avril 2026, dans une longue publication sur son réseau social, Donald Trump a tourné en dérision Léon XIV, l’estimant "FAIBLE face à la criminalité et désastreux en matière de politique étrangère » et lui enjoignant de « se concentrer sur le fait d’être un grand pape, pas un homme politique". Sur son compte Truth Social, un portrait du président états-unien, réalisé par IA, où il apparaît, semblable au Christ, en train de guérir un homme, a été publié puis supprimé.

Au cœur de cette querelle publique se trouve une question ancienne : un chef religieux peut-il contester le pouvoir politique, en particulier celui du dirigeant de l’un des pays les plus puissants du monde ?

En qualité d’historienne médiéviste ayant dirigé l’édition de la Cambridge History of the Papacy (non traduit en Français), je ne peux m’empêcher d’y voir un schéma familier.

Pour beaucoup, la sortie de Donald Trump contre le pape Léon XIV est choquante. Mais les conflits entre papes et dirigeants ne sont pas une anomalie : ils constituent une caractéristique durable de l’histoire occidentale. Chaque fois que des responsables politiques habillent leur pouvoir d’un langage sacré ou que des dirigeants religieux dénoncent publiquement la violence politique, ils rejouent des débats vieux de plus d’un millénaire.

Ces affrontements ne sont pas seulement symboliques : ils portent sur la question de savoir qui détient l’autorité ultime sur les humains, sur les âmes – et, en fin de compte, sur l’histoire elle-même.

Deux pouvoirs, étroitement liés

Dès ses premiers siècles, le christianisme est intimement lié au politique. L’empereur romain Constantin Ier en autorise la pratique dans l’Empire en 313. Il préside ensuite le concile de Nicée, une assemblée théologique majeure, brouillant la frontière entre pouvoir politique et autorité spirituelle.

Au Vᵉ siècle, le pape Gélase Ier formule une vision concurrente : le monde serait gouverné par deux pouvoirs, sacerdotal et royal. En dernière instance, soutient-il, l’autorité spirituelle l’emporte sur le pouvoir politique, car elle promet le salut éternel. La théorie de Gélase ne résout pas la tension entre les deux, mais elle pose un cadre durable pour la pensée politique chrétienne.

La relation entre ces deux pouvoirs connaît un tournant décisif en l’an 800, lorsque le pape Léon III couronne Charlemagne empereur, le jour de Noël. Cet acte n’est pas seulement cérémoniel : il implique que l’autorité impériale en Occident provient de l’Église et que la légitimité politique nécessite l’aval du pape.

Ce couronnement fait suite à des années d’instabilité politique à Rome et à une dépendance croissante de la papauté envers les Francs pour sa protection militaire. Après son élection en 795, Léon III est attaqué par ses opposants et trouve refuge à la cour de Charlemagne. Le roi revient à Rome à ses côtés et y réaffirme sa légitimité. En retour, Léon III couronne Charlemagne. Par ce geste, il affirme son propre rôle de faiseur d’empereurs tandis que Charlemagne acquiert une aura sacrée.

Ce moment reconfigure profondément la théologie politique médiévale. Il incite les souverains à se considérer comme les garants à la fois de l’ordre politique et de l’orthodoxie religieuse tandis que les papes passent du rôle de conseillers spirituels à celui d’acteurs engagés dans le gouvernement séculier.

Il en résulte un paradoxe : les rois invoquent Dieu pour sanctifier la conquête, comme Charlemagne lors de ses guerres brutales contre les Saxons, mais, dans le même temps, l’Église entend contenir la violence, encourageant les guerres justes et menaçant les comportements violents de sanctions spirituelles.

La querelle des Investitures

Au XIᵉ siècle, cependant, la papauté cherche de plus en plus à s’affranchir de la domination séculière. En particulier, les papes veulent nommer eux-mêmes les évêques, plutôt que de laisser faire la noblesse ou le roi.

Ce conflit éclate avec la querelle des Investitures, l’un des affrontements les plus décisifs du Moyen Âge, et pose des bases essentielles pour la Magna Carta, premier texte à soumettre le pouvoir royal à la loi. Ces deux épisodes répondent à une même question fondamentale : qui a le droit de conférer l’autorité, et quelles limites s’imposent au pouvoir politique ?

Un dessin au trait en noir et blanc montre deux hommes assis, vêtus de robes. L’un porte une couronne, tandis que l’autre a une auréole autour de la tête
Une gravure sur bois représente un roi au Moyen Âge investissant un évêque des insignes de sa fonction, notamment la crosse, son bâton pastoral. Philip Van Ness Myers/ReneeWrites via Wikimedia Commons, CC BY

Il ne s’agit pas seulement d’administration ecclésiastique, mais bien de la souveraineté elle-même. Les évêques sont de grands propriétaires fonciers et des acteurs politiques de premier plan ; contrôler leur nomination revient à contrôler leur richesse, leur fidélité et le gouvernement. En cherchant à nommer les évêques, les papes affirment que l’autorité spirituelle relève exclusivement de l’Église, contestant l’idée que les rois exercent un pouvoir sans limite. Il s’agit d’une tentative décisive de dissocier la légitimité spirituelle du contrôle royal et d’imposer des contraintes morales à des souverains qui se réclament d’une autorité divine.

La querelle des Investitures se prolonge pendant plusieurs décennies. Finalement, en 1122, le pape Calixte II et l’empereur Henri V signent le concordat de Worms.

L’accord reconnaît au pape le droit de nommer les évêques et de leur conférer leur autorité spirituelle. L’empereur, de son côté, les "investit" de leurs "temporalités" : c’est-à-dire des pouvoirs temporels attachés à leur charge, tels que les terres, les revenus, la juridiction et les pouvoirs de contrainte.

Contenir le pouvoir du roi

Un siècle plus tard, la Magna Carta poursuit un objectif parallèle.

Son contexte immédiat se trouve dans le conflit autour du nouvel archevêque de Canterbury, que le pape Innocent III avait nommé en 1207. Le roi Jean sans Terre s’y oppose, poussant le pape à l’excommunier et à jeter l’interdit sur l’Angleterre, ce qui signifie que les Anglais ne peuvent plus participer aux sacrements de l’Église.

Pour apaiser les tensions, Jean sans Terre remet en 1213 le royaume d’Angleterre au pape Innocent III, et transforme le pays en un fief pontifical. En échange, il obtient l’approbation papale de mener une guerre contre la France. Mais cet arrangement suscite une profonde colère chez les barons anglais, qui se retrouvent désormais soumis non seulement à leur roi, mais aussi à l’autorité du saint-père. À Bouvines (1214), Jean fait face aux barons rebelles sur son propre territoire.

Le résultat est la Magna Carta, la "Grande Charte". Imposée au roi par la force des armes, elle affirme qu’il est lui-même soumis à la loi. Elle limite l’autorité royale en matière de fiscalité, de justice et de châtiment, et proclame notamment qu’aucun homme libre ne peut être emprisonné ni privé de ses droits sans un jugement légal.

Jean sans Terre fait alors appel au pape Innocent III, qui annule la charte peu après sa promulgation. Malgré ce revers, la Magna Carta survit : le fils de Jean, Henri III, la réédite à plusieurs reprises, sa version définitive étant mise en œuvre en 1225.

Prendre du recul

À cette aune historique, l’affrontement entre Donald Trump et le pape Léon XIV apparaît moins surprenant. Lorsqu’un président mobilise un langage ou des images sacrées pour justifier la violence, et qu’un pape répond en niant toute caution divine, ils rejouent un affrontement aussi ancien que la chrétienté médiévale : qui peut parler au nom de Dieu, et qui peut fixer des limites au pouvoir ?

Le monde médiéval n’a pas résolu cette tension, mais il a appris à vivre avec en fragmentant l’autorité : d’abord entre l’Église et la couronne, puis entre les souverains et la loi. Ce qui inquiète aujourd’hui, c’est la facilité avec laquelle des dirigeants modernes recourent encore au langage religieux pour échapper aux contraintes et à la fragilité apparente des institutions censées les contenir.

Joëlle Rollo-Koster, Professor of Medieval History, University of Rhode Island

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Crédit image : Wikimedia / Creative Commons (Le pape Léon III couronna Charlemagne empereur le jour de Noël de l’an 800.)


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