Entretien. Quel avenir pour le Liban après l’accord entre Washington et Téhéran ?

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Ce jeudi, le président iranien Massoud Pezeshkian a présenté l'accord signé avec Donald Trump la veille comme une avancée "historique" en vue de mettre fin à la guerre au Moyen-Orient. Au Liban, si la population continue d’espérer une issue au conflit, les récents bombardements dans le sud du pays alimentent les inquiétudes quant à la possibilité d’un retour à la paix. Entre les défis sécuritaires, économiques et humanitaires, l’avenir demeure incertain. Pour mieux comprendre la situation sur place, InfoChrétienne a rencontré Vincent Gelot, responsable du bureau Liban et Syrie de l’Œuvre d’Orient.

InfoChrétienne : Comment avez-vous accueilli la signature du protocole d’accord entre les présidents américain et iranien, signé le 17 juin ? Quels espoirs cet accord a-t-il fait naître pour le Liban ?

Vincent Gelot : Le Liban est un pays en crise depuis de nombreuses années et en guerre depuis trois ans. Il y a eu, ces dernières années, beaucoup de fausses promesses et d’espoirs déçus. J’accueille, tout comme la population libanaise, avec beaucoup d’espoir ce protocole, s’il peut permettre le retour des populations civiles sur leurs terres et proposer un véritable cessez-le-feu.

Mais va-t-il être appliqué partout et respecté par tous ? De plus, il ne règle pas les problèmes de fond auxquels sont confrontés les écoles, les associations et les villages chrétiens. 

Nous avons encore beaucoup de travail à faire. Une partie du Moyen-Orient est un champ de ruines. Dans le sud du Liban, nous avons des villages partiellement détruits ou rasés, des terres endommagées et des routes défoncées. Les différents cessez-le-feu n’étaient pas appliqués dans le Sud et le problème n’a pas été réglé.

  • InfoChrétienne : Ce protocole inclut le front libanais. Les États-Unis, l'Iran et leurs alliés respectifs "déclarent la cessation immédiate et permanente des opérations militaires sur tous les fronts, y compris au Liban" et s’engagent "à garantir l’intégrité territoriale et la souveraineté du Liban". Pourtant, seulement deux jours avant la signature officielle du protocole, des frappes israéliennes ont de nouveau visé le sud du Liban. L’Iran avait déjà indiqué qu’une désescalade au Liban devrait faire partie des discussions. Selon vous, cet accord est-il vraiment durable pour le Liban ?

Vincent Gelot : Nous avons côte à côte deux groupes armés qui s’affrontent, avec au milieu une population qui, dans sa majorité, ne souhaite pas cette guerre. Il suffit d’aller dans les villages ou, par exemple, au pied du château de Beaufort occupé par Tsahal : il y a encore des combats.

J’ai du mal à me dire qu’ils vont arrêter de combattre à cause d’un accord. Tout cela paraît très difficile. De plus, le protocole n’inclut pour l’heure ni le désarmement du Hezbollah ni même un retrait de l’armée israélienne du Liban.

  • InfoChrétienne : Comment décririez-vous aujourd’hui la situation des civils dans les zones touchées par les bombardements ?

Vincent Gelot : Un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté. Elle n’arrive pas à se soigner ni à éduquer ses enfants. En crise depuis 2019, l’État est en faillite et la population porte seule cette crise, avec l’aide des associations, des Églises et des ONG.

Actuellement, un Libanais sur cinq est déraciné et il y a un million de déplacés. Il s’agit d’une crise humanitaire majeure que connaît le pays : près de 4 000 morts, des milliers de blessés et d’importantes destructions de maisons et d’infrastructures. La population civile est au bord de la rupture, épuisée. Ainsi, le protocole signé entre Washington et Téhéran n’a pas généré d’effusion de joie. Les Libanais restent très prudents et attendent de voir comment il va s’appliquer.

Avec l’Œuvre d’Orient, nous sommes admiratifs de la leçon de courage que nous donnent les Libanais. Nous avons constaté la forte solidarité que cette guerre a suscitée. Je travaille depuis une quinzaine d’années au Moyen-Orient et il s’agit de l’une des rares fois où j’ai vu que l’action directe a fait la différence ; souvent, l’aide arrive trop tard. Cela a également été rendu possible grâce à l’action de l’ambassadeur du Vatican.

  • InfoChrétienne : Qu’en est-il particulièrement des villages chrétiens ?

Vincent Gelot : Le village de Qaouzah a été complètement rasé et celui d’Aalma El Chaeb a été vidé de ses habitants. D’autres localités chrétiennes sont également sous pression. Les villages chrétiens ont été, pendant toute cette guerre, pris en tenaille, avec d’un côté le Hezbollah qui utilise leurs quartiers pour se cacher et envoyer des missiles, et de l’autre Israël qui ne se prive pas de traverser les villages, de déplacer les habitants et de leur tirer dessus. C’est inacceptable.

Il s’agit d’une population chrétienne désarmée qui a dû assurer seule la sécurité de ses maisons. Le Liban est une terre que le Christ et les apôtres ont visitée. C’est une terre d’incarnation du Christ. En Syrie, 90 % des chrétiens ont été poussés à l’exil.

  • InfoChrétienne : Comment les Églises et les organisations chrétiennes s’organisent-elles pour venir en aide aux personnes affectées par le conflit ?

Vincent Gelot : Les Églises locales ont toujours tenu un rôle primordial dans les domaines éducatif et social. L’Œuvre d’Orient et le Vatican ont joué un rôle humanitaire direct. Les chrétiens d’Orient nous disent qu’ils ne veulent pas se sentir oubliés ni abandonnés.

  • InfoChrétienne : Vous avez évoqué le fait que les communautés chrétiennes ne veulent pas se sentir abandonnées. Quel message adresser aux chrétiens ici, en France, sur la situation que vivent leurs frères et sœurs dans la foi au Liban ?

Vincent Gelot : Le message adressé par l’Œuvre d’Orient est de ne pas oublier leurs frères et sœurs d’Orient. C’est ici que le christianisme est né. Aujourd’hui, ces communautés sont en très grande difficulté et en grande souffrance. Elles sont victimes des guerres, des crises, mais sont aussi menacées de disparaître.

Il est important de penser à elles, de prier pour elles et de s’y intéresser, mais ce qu’attendent ces communautés, ce sont des actes concrets. L’Œuvre d’Orient demande notamment au dicastère pour les Églises orientales et au pape de lancer une Journée mondiale pour les chrétiens d’Orient : une journée d’information, de sensibilisation, de prière et, pourquoi pas, de collecte en soutien aux communautés chrétiennes d’Orient.

Propos recueillis par Mélanie Boukorras

Crédit image : Vincent Gelot (Devant le village de Debel au Sud Liban, avec le Nonce apostolique du pays, Mgr Paolo Borgia, et les casques bleus)

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