Les organisations chrétiennes d'aviation et d'aide humanitaire affirment que la hausse des prix du carburant et les perturbations du transport maritime compliquent leur capacité à venir en aide aux populations les plus vulnérables du monde.
Début mars, lorsque l'Iran a commencé à restreindre drastiquement l'accès au détroit d'Ormuz, Jungle Aviation and Relay Service (JAARS) en a ressenti les conséquences presque immédiatement. Cette organisation chrétienne à but non lucratif dispose de 48 avions et de 75 pilotes au sein de son réseau et transporte des missionnaires vers toutes les grandes forêts tropicales du globe.
Ces dernières semaines, l'organisation a dû faire face à une hausse vertigineuse du prix du carburant aviation, selon Steve Russell, président-directeur général de JAARS. Il s'agit de l'une des augmentations les plus importantes dont il se souvienne.
Désormais, au lieu de dépenser 600 dollars de l'heure en carburant pour un avion turbopropulseur, JAARS paie en moyenne 25 % de plus — soit 150 dollars supplémentaire par heure — et doit également faire face à une hausse des coûts des pièces et de la main-d’œuvre en raison des perturbations de la chaîne d’approvisionnement.
"On prévoit une inflation de 2,5 % ou 3 % par an, mais pas de 25 %. C'est énorme", a déclaré Russell à Christianity Today.
Cela s’ajoute à l’augmentation globale des coûts d’exploitation dans le secteur de l’aviation depuis 2019 ainsi qu’aux difficultés liées aux droits de douane auxquelles JAARS a été confrontée l’été dernier. "Il y a des impacts considérables auxquels les gens ne pensent même pas et qui affectent pourtant les missions", a ajouté Russell.
JAARS envoie des traducteurs missionnaires dans certains des villages les plus reculés du monde où ils apprennent les langues locales, traduisent les Écritures et promeuvent l'alphabétisation. Il y a quelques semaines, Russell a adressé une note aux membres du réseau afin qu'ils commencent à réfléchir, selon ses propres termes, à "un grand nombre de questions que nous tenons généralement pour acquises en temps de paix".
Jusqu'à présent, JAARS n'a pas été contrainte de réduire ses vols, mais l’organisation envisage de demander des réductions de prix aux compagnies pétrolières et pourrait également solliciter des dons supplémentaires auprès des chrétiens.
JAARS n'est pas le seul ministère chrétien confronté à une hausse des coûts liée aux perturbations dans le détroit. Christianity Today s'est entretenu avec un autre ministère de l'aviation et quatre organisations humanitaires chrétiennes, préoccupés par l'augmentation des coûts opérationnels et ses répercussions potentiellement dévastatrices sur les populations les plus vulnérables.
Le 7 avril, des négociateurs iraniens et américains ont convenu d’un cessez-le-feu de deux semaines, sans parvenir toutefois à un accord lors de pourparlers de paix au Pakistan durant le week-end. Lundi, les États-Unis ont imposé un blocus des ports iraniens afin d’étouffer les revenus pétroliers de Téhéran, ce qui fait craindre une reprise des combats.
La guerre a débuté fin février, après des décennies d’expansion du programme nucléaire et des missiles balistiques iraniens, ainsi que des attaques meurtrières menées par des groupes affiliés à l’Iran contre les forces américaines, Israël et d’autres alliés régionaux. Selon le général Dan Caine, président du Comité des chefs d’état-major interarmées, l’opération conjointe américano-israélienne a détruit la majeure partie de la marine iranienne, de son système de défense aérienne, de ses mines navales et de son infrastructure nucléaire industrielle. Elle a également "dévasté" les réseaux de commandement et de contrôle de Téhéran.
L'Iran a riposté en attaquant des pétroliers et des cargos, en posant des mines et en exigeant des droits de passage pouvant atteindre 2 millions de dollars pour traverser le détroit d’Ormuz en toute sécurité, créant un embouteillage de navires dans cette voie maritime essentielle — dont 425 pétroliers et environ 20 navires transportant du gaz naturel liquéfié.
En temps normal, environ 20 % du pétrole mondial — provenant du Koweït, de l’Arabie saoudite et de l’Irak — transite par ce détroit.
Le conflit a porté un coup sévère aux économies mondiales. Willie Walsh, directeur général de l’Association du transport aérien international, a déclaré au New York Times qu’il faudrait des mois pour stabiliser l’approvisionnement mondial en kérosène — même si le trafic dans le détroit revenait rapidement à la normale — en raison des perturbations affectant les raffineries.
C’est une mauvaise nouvelle pour les organisations missionnaires, déjà touchées financièrement.
"Il y a des catastrophes naturelles pour lesquelles on peut se préparer dans une certaine mesure, mais ce type de crise a un impact systémique, en augmentant fortement les coûts", a expliqué Chris Palombo, président-directeur général de MAP International, une organisation chrétienne qui fournit des médicaments et du matériel médical dans une centaine de pays.
"Quand allons-nous en ressentir les effets ? Nous les ressentons déjà."
Selon Palombo, le prix du carburant a augmenté de 25 à 35 % et les devis de transport, autrefois valables 30 jours, ne le sont plus que pour cinq jours. Les livraisons accusent désormais des retards de un à trois mois — un problème majeur pour des médicaments donnés dont la date de péremption est proche ou qui nécessitent une réfrigération.
"Nous sommes constamment en train de lutter contre le temps", a-t-il déclaré.
"Si vous perdez quelques mois entre le port, l’entrepôt, la clinique et une unité médicale isolée aux confins d’un pays, neuf mois de durée d’utilisation deviennent six ou cinq."
Une grande partie des médicaments que reçoit MAP est donnée en raison de leur date de péremption imminente, a-t-il ajouté, soulignant qu’il est encore difficile d’évaluer l’impact futur des retards et de la hausse des coûts du carburant.
"C’est le genre de chose que l’on ne comprendra qu’après coup, et cela rend la planification très difficile."
MAP faisait déjà face à une augmentation des besoins mondiaux en soins médicaux après les réductions de financement de l’USAID, ayant distribué plus d’un milliard de dollars de fournitures médicales l’an dernier pour un budget de 860 millions. L’augmentation des dons avait permis de combler cet écart.
Palombo prie désormais pour que la crise prenne fin rapidement car "les plus pauvres souffrent de manière disproportionnée". Avec l'escalade des conflits à travers le monde, les besoins des populations vulnérables augmentent, tout comme les coûts du transport maritime. Parallèlement, le transport aérien est non seulement moins efficace en raison de la réduction de la taille des conteneurs, mais aussi plus coûteux du fait de la hausse de la demande.
Mission Aviation Fellowship (MAF) a également commencé à ressentir l’impact des perturbations dans le détroit. Selon Brock Larson, vice-président des opérations mondiales, depuis le 1er avril, MAF fait face à une hausse de 67 % du carburant aviation en Indonésie, où l’organisation effectue le plus grand nombre de vols. En Afrique, les coûts du carburant ont augmenté de 40 à 43 %.
Les coûts de carburant constituent la deuxième ou troisième dépense la plus importante de MAF, après la main-d’œuvre et parfois la maintenance. MAF et ses organisations partenaires exploitent une flotte de 135 avions au service de 1 500 églises, ONG et organisations humanitaires dans 37 pays. Pour l’instant, l’organisation reste dans son budget et peut absorber ces coûts supplémentaires, mais pourrait devoir faire appel à des dons si le conflit se prolonge encore trois à six mois.
Compassion International constate également une hausse des coûts des vols et fait preuve de prudence dans la gestion de son budget de déplacements. Toutefois, l’une de ses principales préoccupations concerne l’instabilité actuelle des marchés, selon Matt Ellingson, conseiller humanitaire principal de l’organisation.
"Très rapidement, les fournisseurs vont augmenter les prix des produits qu’ils ont en stock, car ils ne savent pas quand ils pourront être réapprovisionnés", a-t-il expliqué.
Par exemple, des retards dans les livraisons d'engrais pourraient limiter les récoltes futures, chaque saison de plantation nécessitant un type d'engrais différent. Cela aggrave les difficultés en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud et du Sud-Est, où les populations sont déjà très vulnérables. Les pays dépendants du pétrole du Moyen-Orient sont également très vulnérables, notamment les Philippines, le Bangladesh et le Sri Lanka.
"Le rationnement du carburant signifie des prix plus élevés à la pompe, mais cela veut aussi dire que les travailleurs journaliers auront moins d’opportunités de travail et devront dépenser davantage pour les besoins essentiels de leur famille. Ce sont eux qui ressentiront les difficultés en premier", a-t-il ajouté.
Les parents pourraient bientôt être confrontés à des choix difficiles : consommer ce qu’ils ont en espérant une amélioration future ou se priver de nourriture pour tenter de survivre à une pénurie prolongée. "Je suis père, et cela me bouleverse toujours", a déclaré Ellingson.
Hannah Chargin, directrice du plaidoyer chez World Vision, souligne que de nombreuses régions du monde approchent de leur saison de plantation. Dans un délai de 6 à 12 mois, une réduction de l’utilisation d’engrais pourrait entraîner une baisse des rendements agricoles de 5 à 15 %, provoquant une hausse durable des prix.
Au Soudan, la crise pourrait avoir des répercussions sur l'accès à l'eau. "Le pays dépend fortement de forages alimentés par des générateurs diesel qui pompent l’eau vers des réservoirs", explique-t-elle.
"Or, c’est actuellement la saison chaude au Soudan : lorsque le prix du diesel augmente, le prix de l’eau augmente aussi."
Adula Gemta, directeur régional des programmes internationaux pour World Relief, indique que la crise du détroit d’Ormuz n’a pas encore eu d’impact majeur sur son organisation, mais il anticipe des conséquences plus importantes si elle se prolonge. Les programmes de World Relief sont concentrés en Afrique, une région dépendante des routes d’approvisionnement du Moyen-Orient. L’organisation dispose de certains stocks de carburant dans ses entrepôts, utilisés pour l’éclairage et le transport.
Dans les pays fragiles, les réserves de carburant sont limitées, de sorte qu’une pénurie plus importante pourrait se manifester en deux mois. Ces pays sont particulièrement vulnérables, car les fournisseurs peuvent y augmenter les prix. Dans certaines régions du Soudan, le coût du carburant a déjà augmenté de 60 %, a-t-il indiqué.
Face à l’incertitude liée aux prix du carburant, aux changements de routes maritimes et à la hausse des coûts alimentaires, Russell, de JAARS, trouve du réconfort dans l’enseignement de Paul dans Actes 17:26 sur le fait que Dieu détermine les frontières des nations.
"Ces événements n’échappent pas à Dieu", a-t-il déclaré.
"Et s’il veut que son royaume progresse, et s’il veut nous utiliser dans le ministère de la réconciliation comme ambassadeurs du Christ, alors il pourvoira aux besoins de son œuvre par son peuple."
Jill Nelson
Un article de Christianity Today. Traduit avec autorisation. Retrouvez tous les articles en français de Christianity Today.