La sainte patronne du Brésil fait l'objet d'une vive polémique à quelques jours de l'élection présidentielle, dans un des pays qui compte le plus de chrétiens au monde.
À l'approche du premier tour le 4 octobre, le président sortant de gauche Luiz Inacio Lula da Silva a exploité des rumeurs sur les réseaux sociaux, selon lesquelles son rival de droite Flavio Bolsonaro compterait retirer à Notre-Dame d'Aparecida le titre de sainte patronne du plus grand pays d'Amérique latine.
Cette controverse met en lumière les tensions entre la majorité catholique et la communauté évangélique. Les évangéliques n'ont cessé de gagner du terrain ces dernières années au Brésil, devenant une composante essentielle de la base électorale conservatrice.
La Vierge d'Aparecida, à laquelle l'un des plus grands temples religieux au monde est consacré, dans l'État de Sao Paulo (sud-est), est une sainte très importante pour les catholiques brésiliens. Les évangéliques ne reconnaissent pas son culte. "Tant que je serai président, personne ne s'en prendra à Notre-Dame d'Aparecida", a lancé Lula lors d'un meeting à Belem (nord).
Le fils de l'ex-président d'extrême droite Jair Bolsonaro (2019-2022) a crié à la "désinformation". Il a affirmé qu'il respectait "toutes les religions" et qu'un tel projet n'avait "jamais existé".
La polémique a commencé après que des médias ont évoqué une inquiétude présumée au sein de l'Église catholique concernant le statut de cette sainte représentée dans le pays comme une femme noire. La décision du président de "donner de l'oxygène aux rumeurs" marque un tournant dans sa manière de s'adresser aux électeurs croyants, dit à l'AFP Victor Araujo, professeur de sciences politiques à l’université de Reading (Royaume-Uni).
Selon lui, "en s'engageant activement dans les controverses religieuses et en les intégrant à la campagne principale, Lula tente de neutraliser l'attrait moral de Bolsonaro et de forcer son rival à se mettre sur la défensive sur le terrain religieux".
"Pure politique"
Janaina, 51 ans, catholique et professeure d'arts plastiques à Rio de Janeiro, est convaincue que la droite a la sainte patronne dans sa ligne de mire. "La religion n'a rien à voir avec la politique", dit-elle, exprimant son inquiétude face aux évangéliques "qui veulent que cette autre religion grandisse (...) et qu'elle attaque l'Église catholique".
André Paschoal, fidèle de la même paroisse, est moins convaincu. "Au lieu d'être sincère, (Lula) se sert d'un mensonge artificiel", déplore ce fonctionnaire de 58 ans. "C'est de la pure politique", renchérit Tereza Helael en se rendant à un culte évangélique dans le centre-ville. "C'est destiné à toucher un certain groupe (...) juste pour obtenir des voix", estime cette artiste de 70 ans.
Ses détracteurs n'ont apporté aucune preuve que Flavio Bolsonaro nourrirait le projet de déchoir Notre-Dame d'Aparecida de son titre de sainte patronne. Mais des sympathisants de gauche ont rappelé sur les réseaux sociaux l'existence d'une proposition de loi de 2007 allant dans ce sens. Présenté par un député devenu par la suite conseiller de Jair Bolsonaro, ce texte n'a jamais vu le jour.
Le Brésil, dont un des principaux symboles est le Christ rédempteur de Rio de Janeiro, concentre la deuxième plus grande population chrétienne au monde, derrière les États-Unis, selon une étude du Pew Research Center publiée l'an dernier.
Les sondages créditent Lula d'un léger avantage sur le fils Bolsonaro dimanche, mais les deux favoris apparaissent à égalité en vue d'un éventuel second tour le 25 octobre. Le champion de la gauche recueille 48% des intentions de vote des catholiques au premier tour, contre 29% pour Flavio Bolsonaro, selon une enquête de l'institut Quaest.
Les intentions de vote des évangéliques vont dans le sens inverse, avec 46% pour le conservateur et 27% pour le président sortant. "Cette polémique est une réaction à l'activité politique de ces églises, devenue de plus en plus agressive ces dernières années", analyse Rodrigo Nunes, professeur de philosophie à l'Université pontificale catholique de Rio de Janeiro.
Cependant, ajoute-t-il, la plupart des catholiques sont troublés par cette rumeur "parce qu'elle remet en cause leur position tacite, implicite, de religion dominante au Brésil".
La Rédaction (avec AFP)