"Les chrétiens déconnectés ?" : rencontre avec 3 manifestants à Paris

chrétiens_déconnectés_rencontre_3_manifestants_Paris

Depuis le 17 septembre, des centaines de milliers de lycéens manifestent partout en France, en réaction aux absences d'enseignants et à la dégradation des locaux. InfoChrétienne a rencontré trois chrétiens qui ont décidé de participer à ces manifestations. À travers leurs témoignages et leur regard sur ces événements, découvrez les visages de ceux qui appellent à ne pas rester silencieux. 

Un acte III de la mobilisation lycéenne et sociale est prévu le 31 octobre prochain dans plusieurs villes de France. Malgré plusieurs mesures annoncées par le gouvernement, dont le remplacement de la plateforme Parcoursup en deux ans, l'embauche de nouveaux professeurs et la mise en place d'une enveloppe destinée à la rénovation des établissements, les organisations lycéennes ont annoncé "continuer la mobilisation".

De leur côté, les gilets jaunes, impliqués dans les manifestations depuis le 17 octobre, appellent à défendre "les libertés publiques". Sur leur site, plus de 400 mobilisations sont déjà recensées, dont 46 manifestations et 354 sit-ins.

Pour InfoChrétienne, nous avons rencontré trois chrétiens qui ont pris part à certaines manifestations parisiennes. Parmi eux, Elykia Otina, âgée de 24 ans, ainsi que Jordan Mendes, âgé de 21 ans, ont participé séparément à la manifestation du 17 octobre. De son côté, Ornella, âgée de 22 ans, a participé à celles du 18 et du 24 octobre.

Chacune des personnes interrogées a sa propre raison de soutenir ce mouvement, même si elles ne sont plus au lycée aujourd'hui. Pour Jordan Mendes, dont la sœur est lycéenne, le fait d’avoir lui-même été lycéen récemment l’a poussé à descendre dans la rue. Il estime "inadmissibles" les conditions d'études de certains lycéens et évoque "la perte de motivation" de certains qui voient leur avenir se dégrader. Les "inégalités de chances au sein du système éducatif français" ont, quant à elles, motivé Ornella à prendre part aux manifestations. La jeune femme nous a confié s'être identifiée aux revendications, elle qui a entamé une seconde année sans master, faute de places.

Pour Elykia Otina, mère de deux jeunes enfants, sa présence avait pour objectif de soutenir les jeunes dans leurs revendications, en leur montrant "que les plus grands prennent leurs besoins et leurs désirs au sérieux". C'était également pour elle un moyen de considérer les jeunes à leur juste place, celle que la Bible leur donne : 

"Ils sont une bénédiction, une récompense et la Bible dit même qu'il faut être comme eux pour entrer dans le Royaume des Cieux".

La place des jeunes dans la société 

Sur leurs pancartes, Elykia Otina et Jordan Mendes avaient inscrit le verset 12 du chapitre 4 de la première épître à Timothée : "Que personne ne méprise ta jeunesse". À travers ce texte biblique, Elykia Otina a lancé un appel : "Les jeunes ne sont pas les personnes de demain, ils sont les personnes d'aujourd'hui". Elle invite alors la société à ne pas "mépriser" la parole des jeunes sous prétexte de leur âge.

De son côté, Jordan Mendes, qui souhaitait inscrire sur sa pancarte un message "qui ait du sens et qui ne soit pas provocateur", estime que ce verset reflète parfaitement le climat actuel. "La jeunesse est méprisée et pas écoutée, alors qu'elle est l'avenir de ce pays", a-t-il ajouté. Dans son discours, Elykia Otina va plus loin. Pour la jeune mère de famille, la société occidentale "tolère de moins en moins la jeunesse", considérée comme "nuisible".

Pour Ornella, les pancartes lui ont permis de dénoncer ce qu'elle appelle "l'inégalité des chances". Elle l'affirme : "Toutes les personnes ne partent pas avec les mêmes chances et les inégalités se transmettent de génération en génération."

"Jésus aurait-il participé aux manifestations ?"

À la question "Quel rôle l'Église et les chrétiens devraient-ils jouer dans le climat social actuel ?", chacun apporte une réponse différente mais complémentaire. Pour Elykia Otina, les croyants ne doivent pas "seulement prier", mais "répondre aux revendications à notre échelle". L'Église est composée de personnes exerçant divers métiers, et, grâce à cette diversité, elle devrait être en mesure de "chercher en son sein des solutions concrètes pour les jeunes".

"Parfois, tout ne peut pas se résumer à la prière", complète Ornella. Selon elle, il faut prier, mais également agir, car il est important de pouvoir "remettre en question certaines choses".

"Parfois, les chrétiens sont déconnectés de la réalité. Quand on souhaite marcher dans l'amour, on ne doit pas seulement prier. La passivité des chrétiens est très nocive au message de l'Évangile. Les personnes qui ont besoin d'entendre l'Évangile ont aussi besoin de voir que les chrétiens sont des humains comme eux. Nous avons souvent envie de montrer une image assez lisse en oubliant que ce qui touche une personne, c'est sa sincérité et sa façon de vivre sa foi."

Jordan Mendes estime, de son côté, que les églises ne devraient pas forcément prendre davantage la parole, mais qu'elles devraient, au contraire, "plus accompagner les jeunes qui vont aux manifestations, qui étudient dans de mauvaises conditions". Le rôle de l'Église étant "d'apporter la paix", ses membres devraient ainsi partager les messages de l'Église à l'extérieur de celle-ci, et "surtout dans ce climat-là", ajoute-t-il.

Depuis quelques semaines, la question "Est-ce que Jésus aurait participé aux mobilisations ?" se pose sur les réseaux sociaux. Pour Jordan Mendes, la réponse est sans appel : "Jésus serait sorti et je pense qu'il serait allé manifester pour qu'on obtienne la paix". Le jeune homme de 21 ans poursuit en estimant se sentir comme "un missionnaire" qui doit agir dans le monde et prendre conscience de ce qui s'y passe.

Les réseaux sociaux, un moyen de dénoncer 

Parmi les nombreuses vidéos et publications diffusées sur les réseaux sociaux lors des manifestations ou en marge de celles-ci, certaines interpellent directement les chrétiens. Parmi elles figure celle de Lydia, fondatrice de La Bible de Poche, qui questionne la place de l'Église dans ce climat social.

Au milieu des revendications, des manifestations et des violences, elle demande : "Nous les chrétiens, on fait quoi ?" Elle écrit également avoir "honte" de la réaction de ceux qui, au lieu d'aimer leur prochain qui "souffre dehors", préfèrent débattre de sujets considérés comme moins importants. Après avoir appelé à la prière, elle affirme qu'il faut également "agir". Ainsi, "Jésus n'était pas planqué quelque part à prier pour que quelqu'un d'autre nourrisse la foule, mais sa compassion le mettait en mouvement", poursuit-elle. Dans un appel à la mobilisation, elle questionne : "Où est l'Église du Dieu vivant ?", celle qui fait "la différence".

"Pendant que la France se fracture, je refuse qu'on soit tellement occupés à 'ne pas être du monde' qu'on abandonne ceux qui y souffrent."

Dans la même dynamique, Rodzy, artiste chrétien, a publié une vidéo le 21 octobre évoquant ce que Jésus aurait fait. S'il reconnaît ne pas savoir si Jésus aurait participé aux manifestations, il estime cependant que ce dernier aurait "cherché comment aider et changer le quotidien des gens autour de lui". Rodzy a également lancé un appel aux chrétiens, qui devraient "se sentir concernés par ce qui se passe", notamment face "aux injustices" :

"Si vous ne vous sentez pas concernés, c'est qu'il y a un problème dans votre relation avec Dieu parce que vous êtes censés aimer et suivre les principes de votre Sauveur et Seigneur."

Il n'appelle pas forcément à aller manifester, mais à relayer ce qui se passe, sans continuer à vivre comme s'il ne se passait rien. Il invite également à aider, chacun à son niveau, que ce soit financièrement, en soutenant une personne dans le besoin, ou encore en s'engageant dans une association.

Dans leurs appels, Lydia et Rodzy partagent un message commun : ne pas être des observateurs de ce qui se passe, mais agir comme le Christ l'aurait fait, à travers l'amour et la lutte contre les injustices. Ornella complète cette vision en évoquant le moment où un prêtre a ouvert les portes de son église pour accueillir des manifestants. "J'ai été extrêmement touchée", nous a confié la jeune femme, qui appelle également à soutenir ceux qui en ont besoin en proposant des denrées alimentaires aux manifestants et en posant "des vrais actes d'amour".

Au cours de ces trois entretiens, la question de l'insécurité et des tensions lors des manifestations a également été abordée. Elykia nous a confié avoir vu des violences, "mais uniquement celles des CRS qui gazaient une foule qui n'était pourtant pas hostile". Un constat partagé par Ornella, qui va plus loin, évoquant une "haine que le gouvernement a envers son peuple". Ayant participé aux manifestations pour "revendiquer ses droits", elle nous a confié avoir vécu sa participation comme une "agression" et avoir été confrontée à une situation "apocalyptique". Enfin, Jordan Mendes estime qu'il n'était "pas en sécurité" et que l'ambiance était "assez pesante". Malgré sa peur, il estime qu'il faut quand même aller manifester.

La journée du 31 octobre devrait à nouveau rassembler de nombreux manifestants. Elykia Otina nous a confié ne pas manifester à cette date car elle souhaite "analyser" les différentes mesures qui ont été proposées par le gouvernement, afin de se faire son avis. Quelque 70 000 policiers et gendarmes seront mobilisés pour une journée "à risque très élevé de troubles à l’ordre public", selon Laurent Nuñez. Le ministre de l’Intérieur fait notamment référence aux pillages, destructions et violences qui ont eu lieu en marge de plusieurs manifestations.

Mélanie Boukorras


Dans la Rubrique Société >



Les nouvelles récentes >